‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 59 sur 142 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

gnes de compassion ; plus d'une personne dut nous prendre pour de grands criminels, ou tout au moins pour des chefs de factieux. L'officier, au reste, m'expliqua cette étrange augmentation de force par la crainte que lui inspiraient quelques insurgés des environs de Bologne, qui avaient refusé de payer un nouvel impôt. Je voulus, pendant tout le voyage, porter d'une manière ostensible les marques du cardinalat, pour faire voir que je me glorifiais de mon état de prisonnier, me rappelant ce passage de saint Paul : Propter spein Israël^ hac catena circumdatus sum^. A Tortone , entre Plaisance et Alexandrie, la voiture s'arrêta devant une église; je voulus jeter un regard dans l'intérieur, et j'aperçus un homme qui préparait des harnais. La maison du Seigneur était devenue une écurie à l'usage de la poste , et rt>n voyait encore sur la porte des bas-reliefs représentant Notre Seigneur, la sainte Vierge et quelques Saints. Cela me fit souvenir de ces vers de Chiabrera :

Cosi tempo verra, crudi pensieri !

Ch' ove Dio s'ador6 latreran cani,

E fieno roderan greggie adunate,

Siccome in stalle, e nitriran destrieri. Nel passegier destando ira, e pietate, Questi sieno i trofei, queste memorie Lasceran di lor armi i re guerrieri, E questo il pregio fia di lor vittorie '.

Nous arrivâmes à Alexandrie le 12 juillet, quelques heures après midi, et nous descendîmes à l'hôtel d'Italie. L'officier de gendarmerie se rendit auprès du général Despinois , commandant de la place , pour lui annoncer qu'il s'était acquitté de la commission qu'il avait reçue de la princesse Éliza, et lui demander de nouveaux ordres sur notre destination. Le général lui répondit qu'il n'avait encore reçu aucune instruction, qu'il allait écrire au prince Borghèse , à Turin ;

* « C'est pour Tespérance d'Israël que je suis chargé de ces chaînes. » {Acte des ApôlreSy dernier chapitre.)

2 « Un temps viendra, pensée cruelle ! où, dans la maison de prières, on entendra le cheval hennir, le chien aboyer, et l'on verra des troupeaux établés. Voilà, s'écriera le passant dans une religieuse indignation, voilà les traces que les conquérants laissent de leur passage; voilà les trophées de leurs victoires! »• (Poëm© intitulé : Le Feste delC Anno christiano.)

170 MÉ3I01RES SLK LE l'OMITUAT r>K l'ilî Vir.

mais qu'en attendant il fallait nous faire sortir de Thôtel d'Italie, trop fréquenté par les étrangers, et nous conduire à l'auberge dite de la Ville. Nous passâmes six jours dans cette dernière auberge, enfermés dans deux petites chambres, toujours gardés à vue, sans pouvoir même obtenir de l'impitoyable général la permission d'aller entendre la messe le dimanche dans une église voisine. En observant attentivement les chambres de l'auberge, je crus deviner le motif pour lequel le général nous y avait envoyés ; je vis sur les murailles d'une salle les signes de la franc-maçonnerie ; c'était la salle de réunion des francs-maçons : l'aubergiste était sans doute un adepte et l'homme de confiance du général français. Le H juillet le Saint-Père arriva à Alexandrie et descendit chez le général ; mais je n'eus point la liberté de le visiter. 11 demeura dans cette ville jusqu'au 17 juillet, gardé avec la dernière rigueur. Personne ne put le voir ; il ne pouvait même donner des ordres à ses domestiques qu'en présence d'un ofiicier. Le docteur Porta, médecin du pape, et quelques serviteurs joignirent le Saint-Père à Alexandrie et complétèrent sa suite. J'eus moi-même la consolation de voir arriver mon secrétaire, D. Cosme Pedicini , accompagné de deux domestiques.

Après avoir attendu pendant cinq jours les instructions du généra Despinois sur notre destination ultérieure , on nous déclara enfin qu'un chef d'escadron de gendarmerie , nommé Galliot, nous conduirait en France à une certaine distance du Saint-Père , sous prétexte qu'il ne serait pas possible de trouver les chevaux nécessaires pour tant de voitures. On fit partir le pape le 17 juillet, à la pointe du jour; vers les neuf heures Galliot arriva, et nous partîmes avec quelques serviteurs de Sa Sainteté. Au lieu de passer à Turin , on nous fit prendre un chemin détourné qui nous conduisait à Rivoli, où nous arrivâmes de nuit. Au bruit des voitures, des lumières parurent tout à coup aux fenêtres et dans toutes les boutiques ; un grand nombre de personnes sortaient de leurs maisons , des lampes à la main, entouraient la voiture et s'écriaient : « Oia est notre roi? où est notre roi?» Nous sûmes que le matin, au passage du pape, ou avait répandu le bruit que le gouvernement français faisait aussi transporter en France le roi Charles-Emmanuel , qui avait fixé son séjour à Rome ; ce bon peuple attendait le moment de son passage pour avoir la consolation de revoir son ancien souverain et lui téu^oi-

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gner son respect et son amour. Le lendemain nous arrivâmes sur le rnoot Cenis, et nous trouvâmes dans l'hospice le Saint-Père qui prenait quelque repos; j'eus la consolation de lui baiser la main et de ^n'entretenir un quart d'heure avec lui. Sa santé ne me parut pas altérée ; il avait même l'esprit calme et tranquille.

Nous nous remîmes en route, et nous arrivâmes à Lans-le-Bourg, où nous passâmes la nuit. Le bruit de l'arrivée du Saint-Père s'était déjà répandu en Savoie, et l'on accourait de toutes parts aux lieux par où il devait passer. Ces bons Savoyards se précipitaient sur notre passage, s'approchaient de Isi voiture où ils espéraient voir le Saint-Père, s'agenouillaient, pleuraient et demandaient d'être bénis. Nous leur disions à tous que le pape ne passerait que le lendemain, mais tous ne nous croyaient pas. Pendant qu'on relayait à Modana, les habitants environnèrent ma voiture; les uns affirmaient quç j'étais le pape, et les autres soutenaient que je ne l'étais pas. Au miheu de ce débat, un vénérable vieillard sort d'une maison voisine; la Coule s'écarte pour le laisser passer ; il arrive ù la voiture. Tous

Conspexere, silent, arrectisque aupibu» adstant *.

Le vieillard me fixe attentivement, et, se tournant vers ceux qui l'entouraient : « Ce n'est point le pape, leur dit-il, parce que les « papes portent la barbe. » Ce bon vieillard avait vu sans doute le portrait d'un des anciens pontifes qui portaient la barbe, et ne savait point que les papes sont loin de suivre tous les usages de leurs glorieux prédécesseurs.

Le 19 nous parvînmes à Saint-Jean-de-Maurienne. Le lendemain nous entrâmes dans le Dauphiné, et nous arrivâmes la nuit à Lumbin, village à dix milles de Grenoble. Comme l'auberge n'était pas assez grande pour recevoir tout le monde, on fut obligé de loger plusieurs personnes dans des maisons particulières ; moi, mon neveu et l'ofticier Galliot, nous fûmes adressés à M. de Savoy, conseiller de préfecture du département de l'Isère, qui habitait alors la campagne avec sa famille. Je commençai, dans cette maison , à m'apercevoir

* « Alors tous se taisent, restent iiiuuobile$ et prêtent une orei^e attentive.»

(ViRG., Enéide^ liv. I, v. 156.)

17*2 MEMOillKS sua LE l'OMll^CAr DE PIE VII.

que j'étais entré sur la terre hospitalière de France. Madame de Savoy joignait à beaucoup de politesse de l'instruction, une piété éclairée et solide, et ne craignait pas de blâmer hautement devant l'officier Galliot la conduite du gouvernement envers un pape qui avait eu tant de bontés pour la France. Le 21 nous attendîmes le Saint-Père, parce que les instructions de Galliot portaient que nous ne devions pas le précéder à Grenoble. Le pape arriva vers les dix heures à Lumbin, et, après quelques heures de repos, nous repartîmes tous pour Grenoble. Le colonel, qui escortait le pape, et l'officier Galliot me permirent d'entrer dans la voiture du Saint-Père et de l'accompagner jusqu'à l'hôtel qui lui était destiné.

La route était couverte de monde accouru des pays voisins, et la foule allait croissant à mesure que nous approchions de Grenoble. C'était un spectacle touchant de voir ce bon peuple se mettre à genoux d'aussi loin qu'il apercevait la voiture, et attendre ainsi le passage du pape pour recevoir sa bénédiction. Plusieurs nous accompagnaient en courant, et de jeunes personnes jetaient des fleurs dans la voiture pour que le Saint-Père daignât les bénir. Elles lui témoignaient hautement leurs sentiments de respect et de vénération, et je me souviens qu'une d'entre elles criait en pleurant : « Que vous (( avez l'air maigri, Saint-Père! Ah! ce sont les grandes afflictions « que l'on vous donne... » Et, lorsque le pape étendait la main pour les bénir, elles s'élançaient pour la baiser, quoique la voiture courût très- vite, au risque d'être écrasées par les roues ou foulées par les chevaux des gendarmes. En entrant dans la ville, nous vîmes les fenêtres garnies de spectateurs , et la rue encombrée de peuple qui s'agenouillait en demandant la bénédiction. On peut dire ici de Pie VII ce que quelques années auparavant on avait dit de son prédécesseur, que son entrée à Grenoble n'était pas celle d'un prisonnier conduit par la force au lieu de sa destination , mais celle du meilleur des pères qui, après une longue absence, revient au sein d'une famille chérie qui lui prodigue les marques les plus touchantes de son amour et de son respect.

Ce concours extraordinaire des peuples, ces témoignages unanimes de vénération que le pape recevait sur son passage ont toujours été pour moi un spectacle, je ne dirai pas seulement prodigieux, mais même surnaturel.

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Depuis plusieurs siècles, non-seulement les pays hétérodoxes où les préjugés contre le Saint-Siège se sucent avec le lait, mais encore quelques pays catholiques, et la France plus particulièrement, retentissent de déclamations furibondes contre Rome. Là des écrivains sont sans cesse occupés à montrer aux peuples cette métropole du christianisme comme le siège de la tyrannie du monde ; ils répandent les plus atroces calomnies contre le clergé romain, et peignent (souvent avec le pinceau de Tacite) les actions des souverains pontifes sous les couleurs les plus noires et les plus hideuses. 11 semble donc, par la manière dont se forment ordinairement les jugements humains, qu'ils auraient dû parvenir à allumer une haine universelle contre les papes ; il semble que les peuples égarés auraient dû fuir la présence d'un pape comme on fuit à l'aspect d'un monstre, ou du moins vomir sur son passage toutes sortes d'injures ou d'imprécations. Cependant le contraire est arrivé. Soit que Pie VU et son prédécesseur aient voyagé en souverains dans les pays étrangers, soit qu'ils y aient paru escortés par les gendarmes comme des criminels, partout les villes et les provinces se sont précipitées sur leur passage pour les saluer de leurs acclamations et les environner d'innombrables témoignages de leur amour et de leur vénération. Il est donc permis de voir dans ces événements extraordinaires quelque chose de surhumain.

Le clergé de Grenoble ne put obtenir la peniiission d'aller audevant du pape et de le complimenter ; on défendit aussi de sonner les cloches. Le pape fut reçu à l'hôtel de la préfecture par M. Gérard, remplissant alors les fonctions de préfet; par M. Renaudon, maire de la ville , et par le général Costantini, qui l'introduisirent dans l'appartement qu'on lui avait préparé. M. Gérard, s'approchant alors de moi, m'annonça que je serais logé dans un hôtel voisin de la préfecture. Sur mon observation qu'une seule chambre me suffisait, et que mon désir était avant tout de demeurer auprès de Sa Sainteté, il me répondit qu'il avait ordre de me loger d'une manière convenable à ma dignité et avec toutes les personnes de ma suite. Je vis bien que ce n'était qu'un prétexte spécieux pour me séparer du Saint-Père, et il fallut me résigner. Je baisai donc la main du pape en lui faisant comprendre que je devinais le motif de cette séparation, et, accompagné de M\I. Gérard, Renaudon et Costantini, je fus

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conduit, à travers une foule immense qui pouvait à peine retenir ses larmes, à l'hôtel Belmont, situé le long de l'Isère. J'aperçus dans ce court trajet quelques soldats portant l'uniforme et la cocarde portugaise; je demandai au général Costantini comment ces soldats se trouvaient à Grenoble. Il me répondit que ces Portugais, qui formaient la plus grande partie de la garnison de la ville, avaient été incorporés dans l'armée française à Lisbonne, et que, lors de l'évacuation du Portugal, ils avaient abandonné leur patrie pour suivre les Français.

L'officier Galliot, mon neveu et deux domestiques furent logés dans l'hôtel que j'occupais.

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