‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 62 sur 142 · TROISIÈME PARTIE (1809 — 1813). tT · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE (1809 — 1813). tT

ponse à toutes mes raisons. Elles se retirèrent satisfaites de l'accueil que je leur avais fait ; mais je crains bien que la dament la religieuse n'aient suivi le conseil de la vieille, qu'elles regardaient comme une sainte, et qu'elles n'aient persévéré dans leur erreur.

Le même jour, 26 juillet, Mgr Simon, qui était absent, revint à Grenoble ; mais il fut obligé d'attendre, pour visiter le pape, que la préfecture eût reçu les instructions demandées à Paris. Ces ordres rigoureux pour empêcher toute communication entre le pape et le clergé, sans exemple peut-être dans les fastes de l'Eglise, produi* saient un effet tout contraire à celui que le gouvernement avait en vue. Ils constataient d'une manière manifeste la captivité du pape, la persécution dirigée contre l'Eglise, et ne faisaient qu'accroître la vénération du peuple pour cet auguste captif. J'ajouterai même que, par contre-coup, celui qui avait eu l'honneur de lui servir de Cyrénéen partageait les hommages de cette vénération. La rue où se trouvaient les deux hôtels que nous habitions était sans cesse remplie de monde. Plusieurs dames, après avoir assisté à la messe du Saint-Père, venaient encore entendre la mipnne avec une dévotion exemplaire. Pendant la promenade accoutumée du pape dans le jardin vm^'n de la préfecture, une foule de personnes de toute condition se pressait autour des grilles, afin d'avoir la consolation de le voir et de recevoir sa bénédiction. Le Saint-Père était ordinairement accompagné de iMM. Gérard et Renaudon. Un jour, comme il tombait quelques gouttes de pluie, M. Gérard se couvrit, et le peuple spectateur de crier : (( A bas le chapeau ! à bas le chapeau ! » ce qu'il fit en effet.

Les 27, 28 et 29, grand concours des pays voisins et surtout de Lyon pour voir le Saint-Père. On remarquait parmi les personnes de distinction M. le vicomte Mathieu de Montmorency, chef d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de l'Europe. Les Montmorency portent le titre de premiers barons chrétiens^ parce que celui qui est regardé comme la souche de la famille reçut le baptême avec Clovis , ou avait même embrassé le christianisme avant Clovis, selon l'histoire de leur généalogie*.

Le vicomte de Montmorency dont je parle, fut, quoique jeune alors, un dos députés de la noblesse aux trop fameux états généraux de

1 Histoire généalogique de la maison de Moinovcnaj de Laval, par André d« Clieyne.

î80 MiLmOÎRES sur LP, pontificat de pie VII.

1789. Si son cœur noble et généreux se laissa séduire un instant pnr les vains mois d'humanité, de bienfaisance et d'ordre public, que les soi-disant philosophes avaient sans cesse à la bouche, il prouva bientôt, par son dévouement à son souverain et par une vie remplie de bonnes œuvres, qu'il n'avait point dégénéré des grandes vertus de ses ancêtres; il vint à Grenoble pour voir le Saint-Père et lui offrir ses généreux services. On ne lui pennit pas de me voir ; mais je crois qu'il eut la consolation d'entretenir le Saint- Père dans les heures où l'on permettait aux laïques de baiser les pieds du pape.

Le 29, plusieurs dames pieuses de Grenoble eurent la consolation de se jeter aux pieds du Saint-Père, et obtinrent quelques grâces spirituelles pour des œuvres de bienfaisance que je me fais un plaisir de mentionner ici. J'ai parcouru plusieurs nations de l'Europe, et je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que nulle part je n'ai trouvé dans les personnes du sexe cette charité ardente, ingénieuse, cet empressement à soulager les misères humaines, que j'ai remarqués au plus haut degré dans les femmes françaises. Il n'est, pour ainsi dire, aucune œuvre de bienfaisance à laquelle elles soient étrangères. Tout lo monde connaît le bien que font dans les hôpitaux les Sœurs de l'ordre du grand saint Vincent de Paul. L'œuvre pie des dames de la Miséricorde, établie à Grenoble depuis plus de deux siècles, est un prodige de charité chrétienne. C'est une association de dames pieuses qui, malgré les répugnances de la nature, pénètrent dans les prisons des criminels, dans les réduits où sont jetés les hommes souillés des plus horribles forfaits, pour soulager et adoucir leur infortune. Elles ont érigé à leurs frais une chapelle dans l'enceinte des prisons, sous le titre de la Sainte-Croix, et tous les jours on y célèbre le saint sacrifice. Au plus fort de la Terreur, ces pieuses femmes introduisaient dans les prisons des confesseurs, qui administraient les secours spirituels aux pauvres détenus et aux condamnés à mort. Plusieurs fois on les vit, comme des anges consolateurs, accompagner les condamnés jusqu'au pied de l'échafaud, et par un effort sublime de leur foi braver les horreurs d'un spectacle fait pour révolter des cœurs moins tendres et moins compatissants. Après la Révolution, elles obtinrent, par l'entremise du cardinal Caprara , nonce apostolique , quelques grâces spirituelles , et entre autres des indulgences plénières pour les fêtes de saint Pierre aux liens, leur

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patron, de rExaltalion de la Croix, et pour les joiii's de l'exécution des criminels.

Le 29 juillet, ces dames vertueuses eurent, comme je viens de le dire, la consolation de se prosterner aux pieds de Pie VII, qui les accueillit avec bonté, confirma les indulgences ci-dessus, appliqua de plus l'indulgence plénière au crucifix que l'on met entre les mains des condamnés, et approuva verbalement leur œuvre de charité '.

Dans la matinée du 29, l'officier Galliot, s'apercevant que je souffrais beaucoup faute d'exercice, me mena promener hors de la ville dans un lieu solitaire. 11 fut mandé sur-le-champ à la préfecture, et reçut de vifs reproches pour cet acte de condescendance. Comme je voyais notre séjour à Grenoble se prolonger, et que je sentais la main du gouvernement s'appesantir sur moi, je prévis que je serais poilr longtemps séparé du Saint-Père, et que Napoléon redoublerait d'efforts pour triompher de la patience et de la fermeté de Pie VII. Je crus devoir mettre par écrit ce que je pensais à cet égard, et le lendemain même ma lettre fut remise à Sa Sainteté. Dans cette lettre, je me permettais d'abord quelques observations sur la conduite des domestiques, qui, dans les cours en général, font peu d'honneur à leui' maître; passant ensuite à l'objet que j'avais principalement en vue, je lui représentais que tous les yeux de l'Europe étaient fixés sur sa personne ; que, se trouvant sans ministres, sans conseillers, tout ce qu'il dirait, tout ce qu'il ferait ne pourrait être attribué qu'à lui-même. Je ie prévenais que le gouveinement ne manquerait pas de l'entourer de cardinaux qui ne seraient pas de la race de ces hommes par lesquels s'opère le salut d'Israël 2; paroles prophétiques, qui ne se vérifièrent que tropàSavone. Je terminai en lui disant que mon neveu Tibère, ou quelque autre personne de confiance, achèverait de lui expliquer toute ma pensée.

Le dimanche 30 juillet, tandis que les fidèles se rendaient à la messe, \es francs-maçons se réunissaient dans l'appartement supérieur pour la réception d'un nouveau candidat. Nous avions la douleur d'entendre la voix du vénérable qui prononçait l'allocution : c'é-

^ Les régies de leur a^isociation fm-fiit l'cvOtucb de l'approbutiuii •poiitiHcale le 28 août 1818.

2 De scminc mroi'um ilionan por quos suUis in Israël.

tait un certain Père Olivier, ex-doctrinaire et alors médecin à Grenoble. Pendant leur dîner ils chantèrent quelques chansons, dont nous n'entendîmes que quelques paroles. J'ai voulu raconter ce fait pour donner une preuve de la liberté dont jouissaient alors en France les sociétés secrètes, et peut-être les francs-maçons voulaient-ils en faire trophée sous nos yeux.

Le 1" août se présenta sous des auspices plus favorables, et même sembla se lever pour nous comme l'aurore d'un beau jour. Vers les huit heures du matin, je passai dans la chapelle que je trouvai remplie. Malgré les ordres de Galliot de ne laisser entrer qu'un certain nombre de personnes, plusieurs se répandirent dans la cour et pénétrèrent ensuite dans la chapelle. Je voyais tous les jours avec une nouvelle émotion ce concours de personnes pieuses, et lorsque je pensais à tout ce qu'on avait fait, à tout ce qu'on faisait encore pour détruire la religion dans le cœur des Français, je ne pouvais assez admirer la divine Providence, qui avait miraculeusement préservé tant de fidèles de la corruption et de l'incrédulité philosophique. La messe du jour contribua encore à me dilater le cœur età m'inspirer de la confiance. On lisait dans l'épître la manière miraculeuse dont saint Pierre fut délivré de sa prison, et l'on y remarquait que l'Eglise adressait à Dieu de ferventes prières pour son premier pasteur. Dans l'Evangile, Jésus- Christ annonçait à Pierre qu'il l'avait choisi pour être le chef visible de son Eglise, contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudraient jamais. Après la messe j'appris que deux grands-vicaires, arrivés de Lyon pour complimenter Sa Sainteté au nom du cardinal Fesch, assuraient qu'on recevrait le même jour de Paris l'ordre de laisser tout le monde communiquer librement avec le Saint-Père, qui bientôt irait habiter avec toute sa suite une maison de campagne à deux milles de Grenoble. Ces consolantes nouvelles me furent confirmées par Galliot et par M. Renaudon, qui me dirent que toute la ville était dans la joie, que les dames se visitaient pour se communiquer ces heureuses nouvelles, et que tous faisaient l'observation que cette délivrance du pape arrivait précisément le jour où l'Eglise célèbre la miraculeuse délivrance, de saint Pierre.

Ce rayon d'espérance ne tarda pas à s'éclipser. Le soir même un gendarme, qui avait fait la fonction de fourrier dans le voyage du pape, avertit secrètement mon camérier Michel que le Saint-Père

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partirait dans la nuit, non pour la campagne, comme le bruit s'en était répandu, mais pour Avignon, et il l'engagea à tout préparer pour le départ. Je sus aussi que Galliot avait été appelé chez le colonel Boissard et à la préfecture. La journée s'écoula ainsi entre l'espérance et la crainte. Vers les neuf heures du soir, M. Gérard et le colonel Boissard se présentèrent tout à coup ; leur contenance grave et sérieuse annonçait qu'ils étaient porteurs de quelque triste nouvelle. Le premier s'avance vers moi et me déclare que, par ordre du ministre de la police, je suis mis en état d'arrestation (en balbutiant ces mots : pour instigations faites à Rome) , et m'annonce que je partirais la nuit même pour le Piémont, où j'apprendrais les déterminations ultérieures du gouvernement sur ma personne. Je lui répondis froidement <( qu'entouré de gendarmes depuis mon départ de Rome, et toujours gardé à vue, je n'avais pas cessé un moment d'être en état d'arrestation ; que ma conduite à Rome avait été celle d'un sujet fidèle à son souverain, et que j'allais tout disposer pour partir cette nuit même. » Je compris sur-le-champ le but de ce départ pour le Piémont, et le colonel Boissard me confirma dans ma pensée, lorsqu'il me signifia que mon neveu et mon secrétaire me suivraient un peu plus tard, et qu'il fallait que chacun portât ses effets dans sa voiture respective. Je donnai sur-le-champ l'ordre de tout préparer pour le départ, et, après avoir soupe légèrement , je me retirai dans mon appartement pour y prendre quelque repos. J'y fus suivis un instant après par Galliot qui me prit la main, la serra affectueusement et la baisa en versant des larmes. Cette marque extraordinaire de respect et d'affection me prouva qu'il connaissait bien le sort qui m'était réservé.

On doit bien s'imaginer qu'il me fut impossible de fermer l'œil un seul instant. Mille pensées sinistres vinrent m'assiéger dans mon lit, et je ne cacherai pas que je craignis d'être conduit à Turin pour y subir le dernier supplice. Cette idée paraîtra d'abord étrange , et peut-être croira-t-on que ce n'était qu'un fantôme que se créait mon imagination troublée ; mais on pensera différemment lorsqu'on connaîtra les anecdotes que je vais raconter. Une des dernières dépêches de la malheureuse légation du cardinal Caprara annonçait que l'empereur avait déclaré dans une audience que, si les ministres du pape osaient fiiire imprimer ou publier quelque écrit contre foccu-

pation de Rome, il ferait sur-le-champ fusiller ceux qui l'auraient rédigé, signé, publié, de quelque dignité qu'ils fussent : menace qui s'adressait, comme on voit, aux cardinaux en particulier. Je n'avais pas oublié que, la veille de la chute du gouvernement papal, un vénérable cardinal était entré tout tremblant chez moi pour m'avertir qu'une personne bien informée des affaires de France lui avait assuré que, si le pape venait à prendre quelque mesure énergique dans le cas de sa déchéance , Napoléon ferait fusiller les conseillers de Sa Sainteté. Enfin je me souvenais que, deux jours après la promulgation de la bulle, le Saint-Père, auquel je faisais mon rapport sur la déportation du cardinal Mattei, m'avait dit qu'un membre de la consulte extraordinaire, le ministre Saliceti, avait proposé en plein conseil de faire fusiller le cardinal Mattei et le docteur Marchetti, comme conseillers et instigateurs de la mesure à laquelle il avait eu recours. La colère de Napoléon pouvait sans doute tomber sur d'autres têtes que la mienne ; mais j'étais convaincu que la première victime de sa fureur serait le secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, celui qui avait donné l'ordre de la publication de la bulle, avait signé diverses proclamations au nom du pape, et avait publié des notes énergiques traduites dans presque toutes les langues de l'Europe. L'histoire de nos jours venait en même temps m'offrir deux preuves effrayantes de l'esprit de vengeance des cours étrangères contre les fidèles exécuteurs des résolutions énergiques des papes : je veux parler de l'édit lancé par la république de Gênes conti'e la personne de xMgr Crescenzio de Angelis , évêque de Segni , que Clément XIII avait envoyé en Corse en qualité de visiteur apostolique », et de la mort tragique de Mgr An-

' Sous le pontificat de Benoît XIV, les Corses se révoltèient contre la république de Gènes, et plusieurs évoques se prévalurent du prétexte de cette révolution pour se retirer à Gènes ou dans d'autres villes de la république, au grand préjudice des égli-c> abandonnées. Benoît XIV, touché des besoins spirituels des fidèles délaissés par leurs pasteurs, chercha dans sa sollicitude pastorale à y porter remède. La mort le surprit arant qu'il eût pu conclure un traité avec la république. Son successeur, Clément XIII, suivit les mêmes voies et reprit le même traité; mais la mauvaise foi du gouvernement génois prolongeant indéfiniment la pos.ition mallioureuse des églises veuves. Clément XIII fit équiper des galères et transporter en Corse l'évêque de Segni en qualité de visiteur apostolique. La république regarda cet acte de justice et de fermeté de Clément XIII comme un attentat porte à sa sou- ^-éiaiaeté, et publia, le 4 avril 1760, un édit par lequel elle promettait une réccm-

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tonelli de Yelletri, assassiné, comme on croit, delà main d'un sicaire stipendié par le ministre du duc Philippe de Parme, qui avait voulu se venger du monitoire de Clément Xlll contre ceux qui avaient introduit dans le duché de Parme des iimovations scandaleuses et anticanoniques'.

J'espérais quelquefois, au milieu de ces pensées sinistres, que le gouvernement français reculerait devant un attentat capable de révolter le monde catholique ; mais cette espérance s'évanouissait bientôt, lorsque je réfléchissais que j'étais sous la main de celui qui n'avait pas craint de faire fusiller un prince allié à presque tous les souverains de l'Europe, le malheureux duc d'Enghien ; et je ne pouvais bannir de ma mémoire la fin tragique du cardinal de Lorraine, que le faible et vindicatif Henri 111 avait fait assassiner sur la terre où je me trouvais alors exilé. Enfin à cette tempête de pensées sinistres succéda un calme profond, et j'envisageai le danger d'une mort prochaine avec un sang-froid dont je ne me sentais pas capable : effet visible de cette grâce divine toujours prompte à secourir ceux qui rencontrent quelques afflictions, quelques souffrances, sur le chemin de la vertu et du devoir.

En me levant, je composai moi-même une lettre de consolation pour mon frère et un projet de testament, afin qu'on pourvût après ma mort à la subsistance de mes plus anciens serviteurs. Un peu après

pense considérable à quiconque arrêterait le visiteur apostolique et le conduirait prisonnier dans l'un des ports de la république. Clément XIII protesta avec force, dans une allocution consistoriale, contre cet attentat à l'autorité du Saint-Siège et à la liberté des consciences.

1 Sous le pontificat de Clément XIII, il y avait à Rome un prélat et un camérier d'iionneur du pape qui portaient le nom d'Antonelli, quoiqu'il n'existât entre eux aucun lien de parenté. Le premier appartenait à une famille noble de Sinigaglia ; c'est celui qui est mort de nos jours doyen du sacré collège. Le second appartenait à une famille noble de Vellctri. Le jeune prélat de Sinigaglia, chargé par Clément XIII de formuler le monitoire contre Parme, s'en acquitta à la satisfaction du pontife, ce que peut-être il ne laissa pas assez ignorer. Quelque temps après, Mgr Antonelli de Yelletri fut trouvé assassiné sur un fauteuil, près de son secrétaire, sans que rien manquât dans son habitation. On crut généralement, et non sans raison, qu'un ministre du duc de Parme, irrité de la publication du monitoire, avait voulu faire périr l'Antonolli qui l'avait formulé ; mais le sicaire qu'il avait envoyé, trompé par l'identité de nom, avait assassiné TAntonelli de Velletri.

186 MÉMOIRES sua LE lOMlUCAT DE P.E VII.

minuit, j'entendis le bruit des voitures qui transportaient le Saint- Père et sa suite. Tant que je pus entendre le bruit de ces voitures, il me semblait que ma séparation d'avec mon infortuné souverain n'était pas consommée ; mais lorsqu'un profond silence vint m'avertir de son éloignement, je tombai dans une grande tristesse, et mon cœur fut transpercé de douleur à la pensée qu'il était peut-être sans consolateur et sans appui dans ces affreuses circonstances.

Un peu avant le jour arrivèrent quelques officiers de police, accompagnés de gendarmes , qui me consignèrent à l'officier Galliot. Celui-ci donna l'ordre au brigadier de gendarmerie, qui devait accompagner mon neveu et mon secrétaire, de ne sortir de Grenoble qu'une heure après nous. Lorsque le jour vint éclairer, hors de la ville, les lieux qui, quelques jours auparavant, avaient été témoins des marques de respect et de bienveillance que nous avait prodiguées toute la population, je tombai dans une accablante mélancolie, telle que je n'en avais point encore éprouvée jusqu'alors, pas même à l'instant terrible de l'enlèvement du Saint-Père. Le voyage vint encore nourrir ces idées tristes et mélancoliques.

Depuis Lumbin jusqu'à Saint- Jean-de-Maurienne, oii nous arrivâmes une heure après minuit, nous voyageâmes par une pluie continuelle. Entre Montmélian et Aiguës-Belles, un spectacle douloureux se présenta à nos yeux. Un vent impétueux, accompagné d'une grêle énonne avait, la veille même de notre passage, déraciné ou mis en pièces la plus grande partie des arbres ; la route était jonchée de leurs débris ; les chanvres , les blés , les maïs et les vignes étaient hachés dans l'étendue de près de trente milles. On] eût dit qu'une faux dévastatrice avait passé sur toute la campagne. Le sort malheureux de tant de familles , propriétaires d'une contrée naguère si florissante , vint aussitôt s'offrir à mon imagination ; il n'en fallait pas tant pour augmenter ma tristesse profonde. Le lendemain nous espérions demander l'hospitalité aux religieux du mont Cenis; mais une roue de la voiture qui cassa entre Modane et Bramant nous fit perdre près de six heures, et nous ne pûmes arriver à Lans-le-bourg que vers minuit.

Le lendemain k août, nous eûmes la satisfaction de déjeuner chez les bons religieux du mont Cenis , qui nous reçurent avec cordialité. Vers les quatre heures, nous remontâmes en voiture, tandis qu'il tombait une neige si épaisse que je ne crois pas en avoir vu tomber de

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plus abondante dans les hivers d'Allemagne. Ce phénomène extraordinaire , le 4 du mois d'août , la veille de la fête de Notre-Dame-des- Neiges, me rappela la pluie des roses blanches dans les vêpres solennelles de la chapelle Borghèse , auxquelles assistait le sacré collège. Au souvenir de cette solennité, je poussai un profond soupir, en répétant ces paroles tristes de l'Écriture : Super flumina Babylonis iilic sedimus , et flevimus, cum recordaremitr Sion^. Viœ S ion lugent eo quodnon sint qui veniant ad solemnitatem^. « Nous nous sommes assis « sur les rives des fleuves de Babylone , et là nous avons pleuré en « nous souvenant de toi , ô Sion ! Les chemins de Sion sont dans le « deuil , parce qu'il n'y a plus personne qui vienne à ses solennités. » A la descente du mont Cenis , l'œil se repose agréablement sur la vallée de Suze , à travers laquelle serpente la Doire s. Les montagnes s'abaissent par gradation et s'ouvrent comme par enchantement pour laisser apercevoir au loin , comme dans un fond de théâtre , les belles campagnes du Piémont. Cette vue me rappela l'entrée de l'Italie du côté du Tyrol, où les Alpes s'inclinent aussi peu à peu jusqu'aux collines de Vérone , entre lesquelles on découvre au loin les champs fertiles de la Lombardie-Vénitienne. Lorsqu'à mon retour d'Allemagne , en 179/i, j'aperçus ce spectacle magnifique, transporté de joie, je m'écriai comme Achate : Italiam! Italiam! Que de réflexions ne fit pas naître en moi la différence de ces deux époques ! En 179/i, je venais de remplir une nonciature avec l'approbation du souverain pontife et de la cour de Rome , j'allais occuper un poste brillant , jouir de la bienveillance de mon souverain, et j'étais sûr d'être accueilli, fêté sur tout mon passage. A la consolation de revoir Pie VI , mon insigne bienfaiteur, se joignait celle d'embrasser des parents chéris : consolations que je croyais ne jamais plus éprouver lors de mon départ pour l'Allemagne. Cette fois , au contraire , j'étais conduit en Italie comme un criminel , pour être enfermé dans quelque forteresse et séparé peut-être pour la vie de tout ce que j'avais de plus cher au monde. Mais ce qui m'affligeait bien plus encore , ce qui me déchirait le cœur, c'était de penser que mon infortuné souverain , le vicaire de

1 Psal. GXXXVI, 1.

2 Jerem., I, 4-

< La Doire-Ripaiic et hi Duiunce «oulonUlu mont Geiièvre.

{.\ote du traducteur.)

188 wÉMojr.bs su« le pomiucat de tie vu.

Jé.^us-Cliri5t , était traîné de pays en pays comme un malfaitem*, séparé de tous ceux qui auraient pu adoucir sa cruelle position ; c'était de voir les membres du sacré collège dispersés , déportés en France ou en Italie , et dans l'impossibilité de se réunir, si l'Eglise avait eu le malheur de perdre son premier pasteur; c'était enfin de songer aux maux qui pesaient sur le bon peuple romain , ce peuple si fidèle à son souverain légitime et si digne d'un meilleur sort.

C'est au milieu de ces tristes pensées que j'arrivai à Saint- Antoine, où nous passâmes la nuit. La maîtresse de l'auberge s'avança vers moi , me considéra quelque temps à la lumière d'une lanterne , et me conduisit dans l'appartement qui m'était destiné. Je m'aperçus , sans en sa voirie motif , que les domestiques , en entrant dans ma chambre, donnaient des signes d'un grand respect , s'inclinaient profondément, et avaient sans cesse les yeux sur moi. Le lendemain, tandis qu'on attelait , je m'avançai sur le balcon , et je vis un rassemblement considérable autour de la voiture. J'en demandai la raison , et le domestique me répondit d'un air respectueux que le bruit s'était répandu que je pouvais être le prince de Piémont (le roi Charles). « Mais ne « voyez- vous pas , lui dis-je , à mon costume , que je suis un cardi- « nal ? » Et il se retira tout confus. Je montai immédiatement en voiture en saluant ce bon peuple, qui venait de me donner une nouvelle preuve de son affection constante pour ses anciens souverains. Je remarquai ce jour-là que l'officier Galliot , qui jusqu'alors avait montré une gaîté charmante , avait pris un air morne et pensif. Arrivé à Rivoli , j'appris que le brigadier des gendarmes avait reçu de Turin un paquet adressé à Galliot , avec ordre de le lui remettre à son passage. Je compris sur-le-champ que ce ne pouvait être qu'une lettre de cachet , c'est-à-dire l'ordre du gouvernement relatif à ma dernière destination. Galliot changea de couleur en la lisant , et dit d'un air triste : « Je le savais déjà. » Etant descendu de voiture sur son invitation respectueuse, il m'annonça en particulier qu'il avait reçu de Turin l'ordre de me faire conduire par le brigadier de gendarmerie à Fenestrelle , et, à ces mots, il ne put retenir ses larmes. Je lui répondis avec un sang-froid qui m'étonna autant que lui : « Eh bien , allons à Fenes- (( trelle. » Je l'embrassai en le remerciant de l'affection qu'il me témoignait, et je lui dis que cette nouvelle ne m'avait causé aucun saisissemenl , parce <iuc j'avais prévu ma destinée dès le jour que le

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pape m'avait appelé au ministère. Galliol ajouta qu'il ne voulait cependant pas me consigner au brigadier, selon les ordres qu'il avait reçus, mais qu'il m'accompagnerait lui-même jusqu'à Fenestrelle, pour me rendre jusque-là tous les services qui seraient en son pouvoir ; ce dont je lui témoignai toute ma reconnaissance.

De la poste nous passâmes à la caserne de la gendarmerie, et, tandis que Galliot écrivait à Turin , je déjeunai tranquillement dans une espèce de corps-de-garde , et je confortai mon estomac avec un \Q;vrÇ' d'un excellent vin de Nice. Après le déjeuner, j'aperçus dans une maison voisine deux femmes et une jeune fille qui témoignaient par leurs larmes la douleur qu'elles éprouvaient de me voir prisonnier, et me demandaient la bénédiction en portant la main au front et en fléchissant le genou. Je les bénis en effet avec attendrissement. J'ai toujours eu lieu de remarquer la tendre compassion qu'excite chez les femmes la vue des personnes qu'elles croient dans les peines et dans l'alïliction. J'en ai vu un grand nombre qui répandaient des larmes ; hélas! combien j'étais tenté de les plaindre plus que moi-même , et que j'aurais pu, dans ces temps si cruels pour les cœurs maternels, leur adresser ces paroles de notre divin Rédempteur aux pieuses femmes du Calvaire : Nolite flere super me, sed super vos ipsas flete, et super fUios vestros^.

Lorsque Galliot eut terminé sa correspondance , nous nous remîmes en route accompagnés d'un gendarme à cheval. Nous quittâmes bientôt la route de Turin pour prendre la direction de None et de Pignerot. A quelque distance de là, on rencontre Stuppinigi, palais de campagne des rois de Sardaigne , qui me parut immense et dans une belle situation. Nous arrivâmes à Pignerol vers les quatre heures. L'évêque, Mgr de la Marmora 2 , instruit de mon arrivée , fit demander à Galliol la permission de me visiter. Mais comme celui-ci me fit comprendre que cette visite était imprudente , parce que la police de Turin en serait infailliblement instruite , je le priai d'aller lui-même remercier l'évêque de ma part, et il s'empressa de s'acquitter de ma commission.

Le dimanche 6 aoiit , nous quittâmes la route postale pour prendre celle de Fenestrelle. Je fus un instant distrait par la vue agréable

1 Luc, XXIII, 29.

* Aujourd'hui catdinal.

de la campagne de Pignerol, qui me parut fertile et bien cultivée. Tandis qu'on faisait rafraîchir les chevaux au village de la Perouse , je demandai la permission d'entendre la messe, et l'on me conduisit à la paroisse, où un prêtre eut la bonté de s'habiller sur-le-champ pour célébrer la messe. J'avoue ici que le désir que j'avais de la voir finir bientôt ne me permit pas de l'entendre sans distraction. Je ne remarquai pas sans peine l'état misérable de l'église ; on voyait au dedans et au dehors de larges et profondes crevasses, et la quantité de poutres dont l'intérieur était étançonné lui donnait plutôt l'apparence d'un théâtre que d'une église. On repartit aussitôt après la messe, et environ une heure après midi nous arrivâmes au village de Fenestrelle, assis au pied de la forteresse.

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