‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 63 sur 142 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mon emprisonnement dans la forteresse de Fenestrelle. — Mon séjour dans cette prison jusqu'à la fin de l'année 1809.

Fenestrelle était regardée dans ces derniers temps, en Italie, comme une petite Sibérie. J'ignore jusqu'à quel point un Polonais ou un Russe doit redouter un exil à Tobolsk ou au Kamtchatka, mais il me serait difficile de dépeindre tout ce qu'a de pénible le séjour de cette montagne froide et solitaire, pour l'homme né sous le doux climat de l'Italie méridionale. La forteresse de Fenestrelle est située sur un des points les plus élevés de la chaîne alpine qui sépare le Piémont du Dauphiné. Le village de Fenestrelle appartient à la vallée du Pré-Gelé *, une de celles qui, en vertu du traité de 1713, furent détachées du Dauphiné et cédées à la maison de Savoie. C'est l'unique partie de l'Italie où est toléré le culte public de la religion protestante ; on y compte plusieurs milliers d'hérétiques appelés barbets, de la barbe que portaient jadis leurs ministres. Avant la prétendue réforme de Luther et de Calvin, ils professaient les erreurs des Vaudoisou pauvres de Lyon ; mais ils se réunirent ensuite aux calvinistes, dont ils embrassèrent tous les dogmes. Le petit village de Fenestrelle, qui contient environ huit cents habitants, n'aurait peut-être pas l'honneur de figurer dans les cartes géographiques s'il n'avait donné son nom à une fameuse forteresse. Un hiver excessivement rigoureux y règne pendant plusieurs mois, et sur quelques points

' En piémontais Prat-Gelat.

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des monlagnes voisines la neige ne disparaît jamais entièrement :

Ubi deliciiit nondum prior, altéra venit *.

Lorsque, en automne, la neige a couvert tous les objets, même les murs des maisons contre lesquels la jette un vent impétueux, elle s'endurcit en peu de jours et prend si bien la couleur et la transparence du verre que l'on croirait habiter un pays de cristal. Quelquefois la neige nouvelle, soulevée, agitée par de grands vents, descend des montagnes comme une poussière, ou plutôt comme un brouillard extrêmement épais qui dérobe tous les objets à la vue. Ce fut dans une de ces affreuses journées qu'arriva à Fenestrelle l'excellent marquis Jean Patrizi, dont je parlerai bientôt. Le domestique romain qui l'accompagnait, épouvanté de cet affreux phénomène, demanda surle-champ la permission de retourner à Rome ; et comme le commandant de la forteresse lui faisait des reproches de ce qu'il abandonnait ainsi son maître : «Eh! monsieur, lui dit-il, comment peut-on « vivre dans un pays où l'on ne voit ni ciel ni terre? » Je suis persuadé que si notre Dante eût été témoin de ce spectacle, il ne se fût pas contenté de dire dans son XXII^ chant :

Poichè mi volsi, e vidimi davaute E sotto i piedi un lago, che per gelo Avea di vetro, et non d'acqua semblante '.

En hiver, les nuits se prolongent pendant près de seize heures dans les plus épaisses ténèbres, et le vaste silence qui règne dans cette triste solitude n'est interrompu que par le sifflement d'un vent impétueux, par le fracas des avalanches, ou par les hurlements des animaux féroces qui rôdent autour des remparts de la forteresse. Les oiseaux ont fui alors cette triste vallée ; les aigles seuls, du haut des rochers qu'ils habitent, conservent l'empire des airs, et quelquefois on les voit planer majestueusement au-dessus de la forteresse. Les habitants de Fenestrelle et des villages voisins, renfermés dans leurs maisons , ou plutôt dans leurs tanières , vivent pêle-mêle avec les

* «< Où la première neige n'a point encore fondu une seconde arrive. » Ovide, Tri st., Eleg. 10.

« 'Je me tourne, et je vois devant moi et sous mes pied«i un lac glacé qui ressemblait parfaitement à du verre. »

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vaches et les chèvres , qui les nourrissent de leur lait durant tout l'hiver. Vers la fin du printemps, cette vallée, jusqu'alors si triste et si horrible, offre tout à coup un spectacle curieux et agréable. A mesure que les neiges disparaissent , les prairies de la vallée revêtent une douce verdure, et en quelques jours on les voit, comme par enchantement, émaillées de mille fleurs différentes : on dirait un vaste parterre où la nature, comme dit le Tasse, prend à tâche de s'imiter elle-même ,

Ghe la natura

L'imitatrice sua scherzando imiti.

De toutes les montagnes voisines, celle qui offre le plus de variétés dans les fleurs et les herbes odoriférantes est le sommet du mont Catinat, sur lequel ce célèbre maréchal avait assis son camp.

La forteresse est divisée en deux forts qui communiquent entre eux par un escalier qui a plus d'un miUier de degrés. Sur la cime de la montagne on voit le fort des Vallées, et plus bas , vers le village, le fort Saint-Charles , occupé par la garnison et les prisonniers d'Etat. Entre cette montagne et un autre point élevé appelé VAlberjean se trouve une petite vallée baignée par la rivière du Cluson. Au pied de l'Alberjean , vis-à-vis le fort Saint-Charles, on voit le fort Mutin, construit sous Louis XIV, sur le plan de l'illustre de Vauban, pour contenir les barbets mutinés. Le roi Charles-Emmanuel, l'aïeul du roi Charles-Félix, fit bâtir la forteresse de Fenestrelle pour fermer aux Français l'entrée de l'Italie dans cette partie du Piémont : la nature et l'art ont contribué à la rendre inexpugnable. Une partie est assise sur le roc, et l'autre est défendue par des bastions habilement disposés. Le gouvernement français décréta d'abord la démolition de cette forteresse ; mais le vaste projet qu'il conçut bientôt d'étendre les bornes de la république au delà des Alpes fit révoquer cet ordre, et plus tard cette citadelle devint une des nombreuses prisons d'Etat de ce gouvernement libéral et tolérant. Des personnes de la plus haute distinction vinrent y remplacer les galériens que le gouvernement de Turin y faisait transporter des ports de mer. L'âpreté du climat, la pauvreté du village, qui n'offre aucune ressource pour la vie, aucun secours aux malados, tout contribuait à rendre ce se- T. r. 13

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jour insupportable aux malheureux prisonniers. Je reprends mon journal.

Le 6 août, comme je l'ai déjà dit, nous arrivâmes vers midi k Fenestrelle. L'oflicier Galliot xne conduisit, à travers une foule dq paysans étonnés, chez le commandant, qui logeait dans le villagç^ Celui-ci me reçut avec respect, mais avec un embarras visible. Galliot, qui lui seul avait plus de politesse que tous les ministres (Je Napoléon, lui demanda s'il avait songé à me loger et à me traiter d'une manière convenable. A cette question, le commandant prit un air soucieux et répondit que, le gouvernement ne lui ayant donné aucun ordre, il ne pouvait me fournir que le lit et la nourriture ordinaire des prisonniers. Cette réponse affligea Galliot, qui connaissait trop bien ce qu'étaient ce lit et cette nourriture. Je fis offrir alors au commandant et aux majors qui étaient avec lui de payer sur-le-champ les choses qui pouvaient m'être nécessaires ; à cette offre de payer sur4e'champ, les visages se déridèrent, et le major Gazan, Piémontais, m'assura qu'il allait donner au concierge l'ordre de me louer un bon lit, une table, des chaises et tout le mobiher nécessaire pour unQ chambre.

J'allai ensuite avec Galliot dîner à l'auberge du village. Le com^ mandant arriva bientôt, accompagné du major Gazan, pour me con-» duire au lieu de. ma destination. Nous prîmes ensemble le café , et nous nous, acheminâmes vers la forteresse. Galliot m'accompagn?i jusqu'à la montée du fort Saint-Charles^ et là il prit congé de moi en fondant en larmes. Je l'embrassai avec attendrissement et le remerciai des marques d'attachement qu'il m'avait constamment données durant le voyage. Il me promit de venir me revoir, s'il pouvait en obtenir la permission ; mais quelque temps après il fut envoyé ep Espagne, oii il trouva son tombeau, comme tant d'autres Français, victimes de cette guerre injuste et insensée.

Après un pont-levis se présente l'entrée du fort , semblable à celle d'une caverne obscure. Je trouvai, sur la petite place qui précède l'habitation, le major Jamas, à la tête de quelques soldats de la gaFtinison ; tous les prisonniers avaient été consignés dans leurs chambres. J'entrai ensuite dans un corridor bas, obscur, à droite duquel. je vis une suite de chambres fermées au verrou ; la dernière était ouverte : c'était celle ^ui m'éta^it destinée, lorsque j'y fus entré , 1^

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commandant m'annonça d'un air grave qu'il avait reçu les ordres les plus rigoureux à mon égard ; il me déclara qu'il m'était défendu de communiquer avec qui que ce fût , et que , par conséquent , je ne pourrais paraître sur la petite place du fort où les prisonniers avaient la liberté de se promener ; et il ajouta qu'il m'était expressément défendu de rien écrire, et que mes lettres ne me seraient remises qu'après avoir été décachetées et lues, soit à Turin, soit à Fenestrelle. Gomme je lui fis l'observation qu'il me suffisait en ce moment d'écrire à ma famille une courte lettre qu'il pourrait lire luimême , il me répondit qu'il ne pouvait me le permettre. Tel fut le début de ma détention. Qui aurait pu prévoir alors que , quelques années après. Napoléon lui-même aurait à s'irriter contre des ordres à peu près semblables? On connaît la lettre que le comte de Montholon, un des compagnons de l'exil de Bonaparte^ écrivit, le 25 août 1816, par l'ordre de Napoléon, au gouverneur de l'île de Sainte-Hélène, sir Hudson Lowe *. Dans cette lettre pleine de réclamations et d'amères doléances sur la manière dont l'ex-empereur était traité , le comte de Montholon se plaint de ce que l'enceinte dans laquelle on lui permettait de se promener était trop étroite (quoiqu'elle eût plusieurs milles d'étendue); il s'indigne de ce que les lettres de Napoléon, celles même qu'il recevait de sa famille, fussent lues par les minis« très anglais ou les officiers de Sainte-Hélène. « Cette mesure , dit-il, serait désavouée à Alger. » Enfin , il déclare que la défense imposée à l'ex-empereur de s'abonner à des journaux français et de recevoir aucun ouvrage n'est faite que dans les cachots de l'Inquisition. Le comte de Montholon aurait dû réfléchir que, ces oi^dres qui auraient été désavoués à Alger et ne sont donnés que dans les cachots de l'Inqui* sition. Napoléon les avait fait exécuter à l'égard d'un grand nombre de personnages illustres de diverses nations ; il aurait dû reconnaître dans le sort de cet homme la main qui dirige tous les événements humains, et qui , quelquefois même sur la terre , s'appesantit sur les têtes coupables pour leur faire subir la peine du talion. Après m'avoir intimé les ordres du gouvernement , le commandant

< Lettre du général comte de Montholon, adressée par ordre de l'empereur Napoléon à sir Hudson Lowe, gouverneur de Sa Majesté Britannique à l'île de Sainte- Hélène. (Voy. Itinéraire de Bonaparte de l'île d'Elbe à Pile Sainte^Hélène, Tome ï£, 1^17. Paris, Le formant.)

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m'assura qu'il chercherait à adoucir autant que possible ma pénible posRion , et il me dit qu'il m'avait destiné cette chambre parce qu'elle était voisine de la chapelle. Je le remerciai de ses bonnes intentions, et il se retira avec les majors. Lorsque je me vis seul , je courus aux fenêtres pour savoir si je pourrais au moins reposer mes regards sur quelque site agréable ; d'un côté je ne vis devant moi qu'une muraille et un escalier intérieur de la citadelle ; de l'autre je n'aperçus que la cime de l'Alberjean, encore en grande partie couverte de neige. Mon appartement était au niveau même du sol ; la voûte était lézardée et affaissée par suite du tremblement de terre de l'année précédente; les murailles étaient aussi enfumées que celles d'une cuisine ou plutôt de la boutique d'un maréchal ; leur malpropreté soulevait le cœur. Je ne puis en dire davantage , parce qu'il faudrait me servir de termes trop dégoûtants. Le plancher sale et à moitié pourri était le repaire des rats. Je ne trouvai dans l'appartement d'autres meubles que ceux que j'avais loués; ils consistaient en un lit, quelques mauvaises chaises et une petite table qui paraissait avoir déjà servi à quelque cordonnier. Tout ce que je voyais autour de moi , tout ce que je venais d'entendre , et le séjour de mon domestique au village , où il était resté pour surveiller mes effets, me jetèrent dans un trouble vraiment cruel. L'idée que je serais peut-être livré seul aux agents du gouvernement français vint alors m'accabler un instant. Je recourus aussitôt aux consolations de notre sainte religion ; je me jetai à genoux , je priai avec ferveur , et je recouvrai la paix de mon âme. Mon domestique arriva ensuite , et j'acquis l'assurance qu'il demeurerait avec moi. Le soir, le major Jamas vint me visiter et s'informer si j'avais besoin de quelque chose. Je le remerciai de son attention ; je lui dis qu'étant prêtre , même évêque , je désirais dire la messe , et je le priai de parler au commandant pour qu'il m'envoyât un confesseur, attendu que je n'avais pu me confesser depuis longtemps. Le major me répondit que l'on m'accorderait difficilement un confesseur , à cause de la défense formelle du gouvernement de me laisseï' communiquer avec qui que ce fût ; « mais vous pouvez , ajouta-t-il , dire la « messe quand vous voudrez.» Je lui répondis que «je n'avais pas le privilège d'être impeccable , et que, si je n'obtenais un confesseur, il faudrait, à mon grand regret, m'abstenir de célébrer la messe.» Il me promit en se retirant de m 'apporter la réponse du commandant.

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