TROISIÈME PARTIE
Malgré les dégoûts de cette triste journée , je reposai fort tranquillement la première nuit de mon séjour à Fenestrelle.
Le second jour me donna une idée de tout ce qu'on peut souffrir, dans cet affreux séjour. Il s'éleva la nuit un vent impétueux assez fréquent dans ces contrées , qui , des gorges des montagnes voisines, se déchaînait avec fureur sur Fenestrelle : il arrache parfois les larges pierres qui servent de toit aux maisons , et je me souviens qu'une fois il transporta à une assez grande distance la guérite de la sentinelle. Ce vent refroidit subitement l'atmosphère, et comme j'étais légèrement vêtu, j'en fus véritablement incommodé. J'essayai de faire du feu , mais ma chambre fut en un instant remplie de fumée , et comme le vent qui s'engouffrait dans la cheminée renversait mes meubles , il fallut la boucher entièrement.
A ces souffrances du corps se joignirent les afflictions de l'âme. J'avais demandé la veille un livre pour me distraire , et un officier m'apporta un volume des œuvres de Voltaire. J'entendis sonner une messe , je fis demander au major Jamas si je pouvais l'entendre avec les autres prisonniers ; il me répondit qu'il demanderait au commandant s'il devait me le permettre à l'avenir. J'avoue que ce procédé étrange envers un cardinal-archevêque me souleva le cœur d'indignation. Je demande un confesseur, et l'on me répond qu'on ne peut me l'accorder ; je demande un livre , et l'on m'envoie un volume de Voltaire; je manifeste le désir d'entendre la messe, et, loin de me l'accorder, on me répond que l'on prendra les ordres du commandant à cet égard ! Tout paraissait conspirer à m'ôter l'unique consolation que la religion m'offrait dans ces douloureuses circonstances ; il fallut cependant se taire et se résigner :
Sperando il bene, e tollerando il maie.
Le soir, le commandant, accompagné du major Gazan, vint me faire sa visite. Je lui parlai sur-le-champ de la messe et du confesseur, le conjurant avec la plus vive instance de me satisfaire sur ces deux importants sujets. Il me répondit qu'il donnerait au concierge l'ordre de me conduire tous lesjoursàlamesse, mais qu'il n'était pas en son pouvoir de m'accorder un confesseur, le gouvernement lui ayant donné l'ordre formel de ne me laisser communiquer avec qui que ce fût. Je le priai
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alors d'en écrire à Turin , ne doutant pas qu'il ne reçût une réponse favorable. « Le gouvernement , lui dis-je , ne refuse jamais un con- « fesseur aux condamnés à mort ; comment pourrait-il donc le refu- « ser à un archevêque-cardinal? )> Ces paroles, prononcées avec l'accent de la plus vive douleur et les larmes aux yeux , firent quelque impression sur le commandant , et il me promit d'écrire à Turin par le plus prochain courrier. II ajouta que désormais lui-même , ou un officier, viendrait tous les jours me prendre pour me mener promener autour de la forteresse , ce dont je le remerciai beaucoup. Je priai en même temps le major Gazan de me procurer des livres plus conformes à mon état , et entre autres la sainte Bible.
Ma seconde nuit à Fenestrelle fut moins tranquille que la première, à cause des amertumes dont j'avais été abreuvé et de la violence du vent qui soufïla plusieurs heures encore. Le 8 août commença sous de meilleurs auspices et me rendit le calme. On m'apporta la Bible avec d'autres livres sacrés; le concierge vint me prendre pour me conduire à la messe. Je revêtis, pour aller à la chapelle , les insignes du cardinalat, afin de montrer que je ne rougissais pas de ma condition de prisonnier d'État. A la vue d'un cardinal mis sous la surveillance du concierge (car il ne me quitta pas un seul instant) , les autres prisonniers restèrent d'abord stupéfaits, et un instant après on entendit comme un frémissement d'indignation. Après la messe , le concierge me reconduisit à ma chambre , mais il eut soin d'examiner le dessous du coussin sur lequel je m'étais appuyé , soupçonnant peut-être que j'y avais laissé quelque écrit.
On aurait pu dans ce temps appliquer au fort Saint-Charles ces deux vers de la Henriade sur la Bastille :
Dans cet affreux château^ palais de la vengeance, Qui renferme souvent le crime et l'innocence.
Pendant les trois ans et demi de ma détention , la forteresse de Fenestrelle renferma , je pense , plus d'un grand criminel. Cependant la plupart des détenus furent ou de pieux ecclésiastiques, ou des gentilshommes demeurés fidèles à leur souverain légithne, et autres personnes soupçonnées d'être ennemies du gouvernement. Parmi les prisonniers se trouvaient , depuis trois ans , neuf ou dix Napolitains
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restés fidèles au parti de Ferdinand ; gens la plupart souillés de crimes, et qui avaient voulu servir une bonne cause par des moyens illicites. Quelques détenus piémontais, soupçonnés d'intelligenoe avec les Autrichiens dans la guerre de 1809, recouvrèrent leur liberté l'année qui suivit la paix de Vienne. Le nombre des ecclésiastiques détenus fut d'abord peu considérable , mais il s'accrut à mesure que la main du gouvernement s'appesantissait sur le clergé , au point qu'ils formèrent dans la suite plus de la moitié des prisonniers.
A mon arrivée je ne trouvai que quatre prêtres, et aucun n'était détenu pour affaires d'Eglise. C'étaient : !<> l'archi-prêtre de Fontenelle , dans le Parmesan , vîr simplex et timens Deum ^, condamné depuis peu à trois mois de détention pour avoir écrit de Parme , en Î809, à un de ses paroissiens, que l'archiduc Jean s'avançait en Italie avec l'àrriiée autrichienne. Ce bon Lombard parlait sans cesse de ses chapons gras et de ses vins délicieux , qu'il paraissait regretter pardessus tout dans sa captivité ; 2° le prêtre Tognetti , de Pise , condamné à un an de détention pour avoir communiqué à un ami une satire contre Napoléon ; 3° le prêtre D. Girolamo Ricci , de Forli, aujourd'hui chanoine de cette cathédrale , détenu pour une composition f)oétique en l'honneur des Autrichiens, lorsqu'en 1800 ils chassèrent les Français de l'Italie ; If le prêtre D. Sébastien Léonardi , de Modigliano, diocèse de Forli, excellent homme, mais taillé à la grossolana, condamné, s'il m'en souvient, pour discours imprudents tenus contre Bonaparte. Ces deux derniers étaient détenus pour un temps illimité , et ils ne recouvrèrent leur liberté qu'à la chute du gouvernement français. Lorsqu'on les conduisit à Fenestrelle on les fit passer dans les villes de la Lombardie , le premier chargé de menottes, et le second une chaîne de fer au cou , dont il conservait encore l'empreinte. On avait voulu , sans doute pour avilir le clergé , faire croire au peuple que ces deux prêtres étaient coupables de crimes atroces ^
iJob.
2 La lecture des Mémoires de Savary, duc de Rovigo, m'a confirmé dans cette opinion. Dans le tome IV, chap. 21, il cherche à jeter un voile sur la cruauté de son héros, qui avait rempli les prisons d'État de personnes de toutes les conditions et surtout de prêtres, en donnant à entendre que le nombre des prisonniers d'État n'était point considérable» et que les ecclésiastiques qui languirent longues années dans les cachots é! aient souillés des crimes les plus honteux. Je renvoie par pudeur
500 MKMUIHKS Sl-K L!-: l'OM 11 ;CaT DE PIE Vil.
Je trouvai encore à Fenestrelle le comte André Bacili , de Fermo, secrétaire de Mgr Guardoqiii , auditeur de rote , Espagnol , homme de talent, très- versé dans les lois civiles et canoniques, et bon liltérateur. A ces belles qualités il joignait cette antique probité devenue si rare de nos jours. Dans le court espace de temps que dura à Rome le gouvernement républicain, il s'était réfugié à Venise, d'où il lança une brochure contre les principes républicains. Plus tard , dénoncé au général Miollis comme un homme dangereux , un ennemi des Français, il fut enfermé au château Saint- Ange , et conduit au bout de quelques mois à Fenestrelle. Peu de jours avant mon arrivée on avait transféré du fort Saint-Charles au fort Mutin quelques gentilshommes espagnols, prisonniers d'Etat. C'étaient le comte Trastamara, fils aîné du duc d'Altamira, grand d'Espagne de première classe, un des plus illustres gentilshommes de ce royaume ; D. Joseph Silva , marquis de Santa-Cruz , aussi grand d'Espagne ; le chevalier Antoine Vargas, ministre plénipotentiaire de S. M. C. près le Saint- Siège , et avec lui Elexaga , secrétaire d'ambassade , et les chevaliers Baramendi et Pando, attachés à la même légation. La famille d'Altamira a le privilège de proclamer le nouveau roi des Espagnes ; le duc d'Altamira, père du comte , lors de l'abdication de Charles IV, proclama Ferdinand VII » au lieu de Joseph Bonaparte : il fut arrêté , et l'on conduisit à Fenestrelle le fils qui vivait avec sa famille, séparé de son père , et qui était resté entièrement étranger aux affaires politiques. D. Joseph Silva , marquis de Santa-Cruz , se trouvait à Bayonne lorsque Napoléon força le roi Ferdinand à renoncer à sa couronne ; dans ces terribles circonstances il crut devoir céder au temps, et prêta serment de fidélité à Joseph Bonaparte. Mais à pehie se vit-il sur une terre libre qu'il rétracta solennellement son serment, et alla se réunir à l'armée espagnole. 11 fut pris ensuite à Madrid par les Français, et condamné à la peine de mort , que l'on commua en
au XXXP chapitre qui commence par ces mots : « Il faut comprendre les prisonniers.d'État, » et finit par ceux-ci : « Ce n'était pas par ménagoment pour des hypocrites qu'on ne les avait pas envoyés devant les tribunaux; mais c'était par ménîigement pour le clergé et par respect pour la nio) aie publique. » Ces dernières paroles, dans la bouche d'un Savary, font sourire de pitié et n'en imposeront à personne : on connaît trop bien aujourd'hui quel est le triomphe des philosophes lorsqu'ils peuvent publier le délit d'un prêtre et le noter d'infamie.
TROISIÈME PAHTIE (1809—1813). 201
une prison perpétuelle. D. Antoine Vargas, Elexaga, et les chevaliers Baramendi et Pando étaient détenus pour avoir refusé de prêter le serment de fidélité et d'obéissance qu'on leur avait demandé. De tous les ambassadeurs espagnols, D. Vargas est un de ceux qui ont laissé à Rome les plus beaux souvenirs. Loin d'imiter l'exemple trop commun de ces hommes qui deviennent les détracteurs ou les ennemis secrets des cours près lesquelles ils ont à remplir un ministère de paix et de conciliation, ce gentilhomme, plein d'honneur et déloyauté, sut toujours concilier la plus rare fidélité à son prince avec tous les égards dus au souverain près duquel il siégeait. On transféra aussi du fort Saint- Charles au fort Mutin M. Canaveri , de Nice , qui se faisait appeler le commandeur de Saint-Laurent, personnage religieux et honnête, mais un peu bizarre. Cet homme , qui avait vu dépouiller ses anciens souverains, les ducs de Savoie , de toutes leurs possessions continentales, et qui était témoin à Rome , en 1808 , de tous les actes tyranniques du général français, exhalait publiquement son indignation contre Napoléon, et annonçait même à quelques personnes qu'il s'occupait d'écrire la vie de Bonaparte , lequel , à mon avis, n'aurait pas rencontré en lui un historien bien redoutable. Cette forfanterie lui valut une prison de quelques mois au château Saint-Ange et ensuite sa détention à Fenestrelle.
Le 16 août, mon neveu Tibère Pacca fut conduit à Fenestrelle comme prisonnier d'État. Le commandant me l'amena pour que je pusse le voir et l'embrasser, mais en même temps il me déclara qu'en vertu des ordres du gouvernement il était obligé de lui assigner une chambre séparée, sans pouvoir me permettre de communiquer désormais avec lui. Quelque amère que fût pour moi cette séparation, il fallut me résigner ; je priai le commandant de veiller à ce que mon neveu ne vît que des prisonniers recommandables, et j'eus la consolation d'apprendre qu'il vivait avec l'excellent comte Bacili.
Le commandant m'envoyait tous les soirs, comme il me l'avait promis, un officier qui me menait promener autour du fort et me reconduisait dans ma prison vers le coucher du soleil. On ne me laissa pas jouir longtemps de ce faible soulagement. Vers la fin du mois, l'aide de camp du prince Borghèse arriva de Turin pour visiter les prisons, et donna au commandant l'ordre de retrancher ma promenade ordinaire et de transférer sur-le-champ mon neveu du fort Saint-Charles
au fort Mutin. Quel fut le motif de ces nourelles rigueurs ? Je l'ignore complètement.
Les détails me manquent pour écrire un journal suivi de ma captivité. Pour un prisonnier les jours se suivent et se ressemblent. Je tùé Contenterai de raconter succinctement ce qui peut mériter d'être mentionné.
Le 16 septembre, M. Dauzers, directeur général de la police de Turin , arriva à Fenestrelle. Sur l'invitation du commandant je me fendis dans l'appartement du major, où je restai tête à tête avec M. Dauzers. Après les compliments d'usage, il tira un papier de son portefeuille et me le présenta en disant que le gouvernement désirait savoir à qui j'avais adressé la lettre dont il me présentait la copie. Pour qu'on puisse comprendre le fait en question, il est nécessaire que je raconte une circonstance de mon séjour à Grenoble. Une vieille dame, qui venait régulièrement assister à ma messe , remit un jour à D. Cosme, mon secrétaire, un billet de la part d'un ecclésiastique qu'elle assura être sincèrement attaché au Saint-Siège, et le chargea de me le transmettre avec prière de donner une courte réponse. Le billet n'était pas sigrié, mais on y lisait qu'il était envoyé par urt des grâfids-vicaires dé Grenoble; il contenait ces trois demandes :
1'' « Pourquoi le pape a-t-il été enlevé de Rome?
2° « Que doit faire le clergé dans ces circonstances ?
3* « A qui doit-on recourir dans les affaires réservées au Saint- Siège?»
Ces trois questions étaient précédées d'une protestation d'attachement à la chaire de saint Pierre. Après l'avoir lu, je donnai l'ordre à mon secrétaire de répondre à la première question : « Que le pape avait été enlevé de Rome pour avoir refusé à quelques demandes du gouvernement français une adhésion qu'il ne croyait pas pouvoir donner sans blesser sa conscience. » A la seconde question : « Que le clergé français n'avait rien de mieux à faire que d'adresser à Dieu de ferventes prières pour l'unité de l'Église et la liberté de son chef visible, n A la troisième question : « Que les évêques français avaient reçu du Saint-Siège des pouvoirs extraordinaires pour les circonstances actuelles, et que , pour les cas qui exigeraient l'autorité pontificale ^ je pourrais , par îé ministère de cette même dame, lui trâiis-
TnoisiÈ.ME PAHiiF (iSoO-lSinV 203
mettre les décisions du Saint-Père. » Je dis à mon secrétaire que je ne voulais pas signer la réponse, et je lui recommandai d'en déguiser la rédaction de manière qu'on ne pût , si elle tombait en d'autres mains, connaître d'où elle venait. Peut-être usa-t-il d'un laconisme excessif, propre à faire soupçonner à ceux qui lisent avec prévention qu'on n'a écrit qu'une partie de ce qu'on veut faire entendre. Ce qu'il y a de certain, c'est que, le 16 ou le 17 août, D. Cosmefut arrêté à Turin, après avoir été séparé de mon neveu, qui fut conduit , comme je l'ai dit, à Fcnestrelle. J'ignorais alors le motif de son arrestation; mais ce que j'appris de M. Dauzers me fit croire qu'on avait saisi ses papiers et qu'on y avait trouvé la minute de la réponse aux questions ci-dessus. Son portefeuille fut envoyé à Paris, et la police s'imagina que je devais être en correspondance avec les évêques français et principalement avec le cardinal Fesch.
Je reviens à mon entretien avec M. Dauzers. Je lui déclarai d'abord que, s'il prétendait me faire subir un interrogatoire judiciaire , je ne pourrais lui répondre, parce qu'un cardinal ne peut , en vertu des serments qu'il a prêtés, reconnaître d'autre juge que le souverain pontife ou son délégué. M. Dauzers me répondit que ce n'était ni son intention ni celle du gouvernement , et que le seul but de sa démarche était d'avoir -un entretien confidentiel avec moi. Il me fit comprendre que ma lettre avait fait naître des soupçons graves sur ma correspondance, et qu'il désirait connaître la chose h fond pouf faire son rapport à la police. Il ajouta que, pour éviter toute fausse interprétation, il écrirait quelques notes sous mes yeux, afin que je pusse en reconnaître l'exactitude. Je me prêtai alors à ses désirs , et je consentis à lui rendre compte de ce qui s'était passé. Comme je lui fis d'abord l'observation qu'il n'y avait rien dans cette lettre qui pût offenser le gouvernement français. « Au contraire, me dit-il, elle est pleine de sagesse ; » paroles qu'il me répéta plusieurs fois. Je lui racontai alors les choses telles qu'elles s'étaient passées à Grenoble , lui déclarant que je ne connaissais pas l'auteur du billet qui m'avait été adressé, mais qu'il devait être un vicaire général ou un curé de Grenoble. Je lui assurai que, depuis mon départ de Rome, je n'avais jamais écrit à aucun évêque français, et bien moins encore au cardinal Fesch. M. Dauzers me parla ensuite d'une infinité de bulles et de bref expédiés de Rome , et me demanda s'il existait réellement une
lettre du pape à l'empereur, qui pût faire croire que celui-ci avait sollicité le Saint-Père d'approuver et d'admettre les lois du Code Napoléon sur le divorce. Je lui répondis que l'existence de cette lettre m'était entièrement inconnue, et que du reste on avait répandu à Rome même divers écrits apocryphes ; je lui nommai en même temps tous les écrits authentiques publiés par le gouvernement pontifical jusqu'à l'enlèvement du pape. Je voulus lui démentir cette prétendue demande de Napoléon au saint pontife, afin qu'on ne soupçonnât pas en France que quelque ministre du pape avait répandu cette calomnie pour augmenter la haine des catholiques contre Bonaparte. Je représentai ensuite à M. Dauzers, mais toutefois sans amertume, quç les rigueurs dont j'étais l'objet, et la dureté avec laquelle on me refusait même de remplir les devoirs de ma religion , me paraissaient bien étranges. Je ne pus m'empêcher de sourire, lorsque par ses réponses il me fit comprendre que le gouvernement français me regardait comme un homme à grands talents politiques , qui dominait entièrement l'esprit du pape , et qu'il redoutait en moi une espèce
d'incendiaire, un nouveau cardinal de Retz et d'Alberoni 11 me fit
entendre , d'une manière confidentielle, que le gouvernement avait ouvert ou allait ouvrir des négociations avec le pape, et qu'on voulait m'ôter tout moyen de communication au dehors, dans la crainte que je ne m'en servisse pour l'encourager à demeurer inébranlable dans le système qu'il avait suivi sous mon ministère. Je lui répondis avec calme que le système que le pape avait suivi sous mon ministère était le même qu'il avait adopté, quatre ans auparavant, sous mes prédécesseurs, et que, dans les derniers mois, je n'avais été que l'exécuteur des mesures arrêtées depuis longtemps; que, si l'on me regardait comme une personne suspecte et dangereuse , on n'avait qu'à m'envoyer dans un pays éloigné du séjour du pape , sous la surveillance d*un magistrat, comme on avait fait à l'égard des autres cardinaux; et qu'au reste les talents qu'on me supposait n'autorisaient pas les sévices exercés contre moi. « Cela me confirme, ajoutai-je, dans ma « maxime, que la sensibilité et les talents sont souvent la cause de « nos malheurs. » Je finis par le prier de m'obtenir la permission de me confesser, afin que je pusse, comme les autres ecclésiastiques prisonniers, avoir la consolation de célébrer la messe. Après cette conversation, je me rendis avec lui dans un appartement voisin où se
iltOlSlLJyiii PAKTIE (1809 18 13,1. 206
trouvaient le commandant et le major ; et après m'être réchauffé un instant, je pris congé et je retournai dans ma prison.
La fin de 1809 fut marquée par un événement qui aurait pu avoir les conséquences les plus funestes à l'Église, si la main qui gouverne le monde n'eût imprimé un autre mouvement aux affaires européennes. Tous les cardinaux en état de se rendre en France reçurent Tordre de se trouver à Paris vers la fin de l'année. Je vais laisser parler sur ce voyage et sur les vues de Napoléon un auteur français bien informé et témoin oculaire *.
« Il ne convenait pas que les cardinaux échappassent à la persécution suscitée contre leur chef. Nous avons vu que la plupart avaient été forcés de quitter Rome. Ceux qui y restaient encore lors de l'enlèvement de Pie VII en furent successivement éloignés. Lors de la première invasion de Rome, en 1798, on avait fait la faute de laisser les cardinaux se disperser, et on leur avait ainsi ménagé la possibilité de se réunir à Venise après la mort de Pie VI. Le nouveau persécuteur de l'Église crut être plus adroit et plus avisé en rassemblant tous les cardinaux sous ses yeux. Il les fit tous venir à Paris , afin d'en être plus aisément maître et de n'avoir point à redouter leur conduite dans un cas de vacance du Saint-Siège. On ne laissa en Italie que ceux à qui leur âge ou leurs infirmités rendaient une si longue route impossible. Le cardinal Antonelli , doyen du sacré collège , qui, l'année précédente , avait été enlevé de Rome et envoyé à Spolette, fut transféré à Sinigaglia et mourut dans cet exil. Le cardinal Casoni n'obtint de rester à Rome que parce qu'il était malade. On crut faire une faveur au cardinal Garafa , infirme et octogénaire , en lui permettant de demeurer à Tolentino 2. Le cardinal Braschi ne fut laissé à Césène que parce qu'il était tourmenté de la goutte. Le cardinal Délia Porta tomba malade à Florence , en venant en France, et il y mourut depuis. Le cardinal Crivelli fut envoyé à Milan, et le cardinal Carandini à Modène^. Les cardinaux Caracciolo et Ferrao, Napolitains, échappèrent à la déportation, le premier par son état de
* Mémoires pour servira l'histoire ecclésiastique pendant le xri II' siècle. (Parif^^ de l'imprimerie d'Adrien Leclerc, 1815.)
2 De cette ville il passa ensuite à Mont-Alboddo.
'' Ces deux cardinaux se trouvaient dans ces villes quelques mois avant renlèyement du pape.
j^0$ >1ÉM0IRES SUR LE PONTIFICAT DK PlE VII.
maladie , le second en acceptant une place d'aumônier du nouveau roi de Naples. Le cardinal Locatelli , évêque de Spolette, acheta sa tranquillité par quelques complaisances qu'excusèrent ses infirmités habituelles, qui avaient affaibli son moral non moins que son physique*. Tous les autres cardinaux italiens furent amenés en France, et le perturbateur de l'Église semblait prendre plaisir à les donner en spectacle à Paris et à les forcer de paraître à sa cour. Il s'amusait à les apostropher publiquement et à leur reprocher soit la conduite du pape, soit la leur propre. Il les plaisantait sur l'excommunication lancée contre lui , et ne négligeait aucune occasion de les mortifier. »
J'interromps le récit de l'auteur pour raconter quelques détails qu'il a omis , et que je ne pourrais passer sous silence sans manquer au devoir sévère de l'historien. Napoléon assigna aux cardinaux appelés en France une pension annuelle de 30,000 fr. Un assez grand nombre, et en général ceux qui en avaient le moins besoin , Tacceptèrent et la touchèrent jusqu'à la chute de Bonaparte. Quelques-uns, auxquels on fit croire que cette pension était une juste indemnité des biens ecclésiastiques dont on avait dépouillé le clergé italien, l'acceptèrent d'abord ; mais ensuite , mieux informés des intentions du Saint-Père, ils y renoncèrent. D'autres enfin la refusèrent avec mépris dès l'instant qu'elle leur fut offerte. Plusieurs de mes collègues semblèrent oublier, dans leur séjour à Paris , que l'Église était sous la persécution et que le vicaire de Jésus-Christ gémissait dans les fers. Dans un temps où toutes leurs actions auraient dû être empreintes de tristesse et de douleur , ils paraissaient dans quelques réunions bruyantes de la capitale, fréquentaient la maison du ministre des cultes, assistaient à ses soirées et ne rougissaient pas de se montrer à côté du philosophe archichancelier Gamba cérès, dont l'immoralité n'était que trop fameuse dans Paris. Tous les cardinaux se rendaient le dimanche dans la chapelle impériale et entendaient la messe en présence de Napoléon. Ces dégoûtantes nouvelles pénétrèrent jusque dans ma prison et empoisonnèrent ma triste existence.
Je viens de remplir un devoir bien pénible, mais j'ai du moins la consolation de pouvoir dire que la plupart de mes collègues ont suflisamment réparé après, par leur conduite pleine de zèle, de fermeté
* L'auteur a oublié le cardinal Castiglioni, évêque d'Osimo, dispensé aussi du voyage parce qu'il était continuellement tourmenté de la goutte.
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et de courage, le peu d'édification, pour ne pas dire le scandale qu'ils avaient donné aux bons catholiques. Je reviens au récit de l'historien français.
« Son mariage (de Napoléon) vint lui offrir un prétexte pour aggraver leur sort. Il fit casser son mariage avec sa première femme et en contracta un second avec une princesse d'Autriche. Jusque-là un usage constant et fondé sur des raisons très-solides avait réservé aux papes le jugement de ces sortes d'affaires, quand elles regardent des souverains. On avait cru qu'il y avait trop d'inconvénients à ce qu'un prince pût abuser de son autorité sur ses sujets pour en extorquer des sentences favorables à ses désirs , et on avait réservé ces causes majeures à une autorité supérieure et indépendante. Cette règle avait toujours été observée dans l'Église , et notre histoire en offrait plus d'un exemple. Plusieurs cardinaux regardèrent donc comme une atteinte aux droits du Saint-Siège que l'officialité de Paris eût osé prononcer seule dans une affaire de cette importance , et ils s'abstinrent d'assister à la cérémonie du mariage contracté par Bonaparte avec une archiduchesse d'Autriche. Treize cardinaux n'y parurent point: c'étaient les cardinaux Mattei, Pignatelli, Délia Somagha, Litta , Brancadoro, GabrielH, Scotti, di Pietro, Ruffo (Louis), Saluzzo , Galeffi, Opizzoni et Gonsalvi. Le cardinal Despuigh n'y parut pas non plus ; il était malade. Le cardinal Dugnani prétexta quelque incommodité. Le cardinal Erskine donna le même motif pour se dispenser d'assister au mariage ecclésiastique ; il s'était trouvé au mariage civil. Les autres cardinaux parurent aux deux cérémonies. Mais l'empereur fut moins satisfait de leur présence qu'irrité de ne les y pas voir tous. H conjectura le motif de leur absence et en fut blessé au vif. Ils ne tardèrent pas à en porter la peine. Les treize que nous avons nommés eurent ordre de quitter l'habit de cardinal et de ne plus paraître qu'en noir. De là la distinction de cardinaux noirs et de cardinaux rouges. On retrancha aux premiers la pension qu'on leur avait d'abord accordée pour les dédommager de leurs biens et de leurs bénéfices dont on s'était emparé.
«Les treize cardinaux, avertis de l'indignation de Napoléon, voulurent aussitôt justifier leur conduite en lui faisant présenter la déclaration suivante :
« Les cardinaux soussignés, frappés de l'indignation dç. V. M. l..
t>08 MlhlOlP.ES SUIl I.î: PONTIP.CAT 1>E pie VII.
et R., et déclarés, par l'organe de son ministre, coupables de rébellion pour n'avoir pas assisté à la cérémonie religieuse de son mariage, se hâtent de repousser une inculpation qu'ils ont en horreur', en déposant au pied du trône la déclaration franche et sincère de leurs sentiments. Ils protestent donc qu'il n'y a jamais eu entre eux ni intrigue, ni coalition, ni complot d'aucune sorte ; que leur opinion a été le résultat de quelque communication confidentielle, ou, pour ainsi dire, l'effet du hasard, et qu'ils n'ont jamais eu les intentions que leur prête le ministre de S. M. ; s'ils n'ont pas assisté à la susdite cérémonie, c'est uniquement parce que le pape n'était pas intervenu dans la rupture du premier mariage. Ils déclarent, au reste, qu'ils n'ont jamais entendu s'ériger en juges , ni répandre des doutes sur la validité de la rupture du premier mariage, ni sur celle du second, ni sur la légitime succession au trône des enfants qui en naîtront.
(( Enfin ils supplient V. M. d'agréer cette humble et sincère déclaration, unie aux sentiments du profond respect et de cette soumission et obéissance qu'ils ont l'honneur de professer pour elle. »
« Paris, 5 avril 1810. »
Ces humbles et respectueuses représentations ne produisirent aucun effet, et les treize cardinaux furent dispersés dans différentes villes des provinces voisines*. Leur conduite , au reste, n'avait pas besoin de justification, et on a lieu d'être étonné que les autres cardinaux aient pu assister à la cérémonie religieuse du second mariage, malgré ce qui s'était passé en 180/^ lors du voyage de Pie VII en France pour couronner et sacrer Napoléon. A peine le pape arriva-til à Fontainebleau que le cardinal Caprara vint le prier, de la part de l'empereur, de couronner aussi l'impératrice Joséphine. Le pape, qu'un cardinal avait averti à Rome de s'assurer si le mariage de Napoléon avec la veuve de Beauharnais était valide, demanda au nonce si Joséphine était réellement l'épouse de l'empereur. Le cardinal Ca-
* Huit furent relégués en Champagne : les cardinaux Mattei et Pignatelli, à Réthel ; Délia Somaglia et Scotti, à Mézières; Saluzzo et Galeffi, à Sedan, puis à Charleville; Brancadoro et Consalvi, à Reims; Louis Ruffo-Scilla, archevêque de Naples, et Litta furent reléguée à Saint-Quentin, en Picardie; di Pietro, Gabrielli et Opizzoni, en Bourgogne.
TnoisiÈME PARUE (1809— l8l S). 209
prâra el plusieurs personnes de la cour impériale lui attestèrent que Joséphine était la légitime épouse de Napoléon, et, sur cette assurance, Pie VII consentit à la couronner. Le pape , à son retour à Rome, déclara solennellement en consistoire, le 26 juin 1805, dans une allocution qui fut répandue dans tout le monde catholique, «que, le 2 décembre de l'année 180/t, il avait procédé, avec les cérémonies et la pompe d'usage, à la consécration et au couronnement de l'empereur et de son épouse Joséphine i. » Après une déclaration aussi solennelle d'un pape éminemment religieux , comment les cardinaux pouvaientils prendre part à une affaire de cette importance sans une nouvelle déclaration du même pontife ? Le mystère qui avait enveloppé le procès relatif à la cassation du premier mariage n'était pas propre à les tranquilliser, et la décision de quelques prêtres, sujets de l'empereur, n'était certainement pas faite pour contre-balancer ou détruire une déclaration solennelle du chef suprême de l'Eglise.
« La plupart des cardinaux exilés n'avaient d'autre ressource que les contributions volontaires des âmes généreuses qui étaient touchées de leur situation. On fit des collectes en leur faveur. Le pape lui-même était aussi dans la nécessité de recourir à la charité des fidèles, et l'excès de la tyrannie ne pouvait empêcher leurs dons d'arriver jusqu'à lui. Elle avait même à rougir de sa faiblesse et de son impuissance, en voyant les âmes religieuses et sensibles redoubler de respect et de dévouement pour ce pontife prisonnier, et toute l'Eglise prier pour lui comme autrefois pour Pierre. Rome était cependant sous le joug de l'usurpateur, et la violence et la confusion y prenaient la place du gouvernement paternel. Les prélats, les chefs d'ordres religieux, tous ceux qui avaient des emplois furent bannis ou amenés en France. Les tribunaux furent dissous, les congrégations supprimées , les archives romaines furent transportées à Paris à grands frais, les ornements de la dignité pontificale furent enlevés, et l'anneau du pêcheur fut pris et gardé comme un trophée 2. »
Si les cardinaux et les prêtres italiens furent secourus de la manière la plus généreuse en France, ils le durent en grande partie à la
' ((.... Imperatoris^ et carissimœ in Chrîsio filiœ noslrœ Josephînœ^optîmœ conjugis,.. sacro solcmniqxie ritu consecralio et coronatio peracta est. »
2 Extrait d'un ouvrage intitulé : Mémoires pour senir à l'Histoire ecclétinstique pendant (e XVI H* siècle,
compatissance des femmes vertueuses de cette nation. On vit deà dames de Paris , de la plus haute distinction , marcher sur les traces des Olympiade et des Procule de Constantinople , des Paule et des Marcelle de Rome, que les éloges de saint Jérôme ont rendues si célèbres. Elles fondèrent une caisse dite des Confesseurs de la Foi, destinée à fournir des secours aux cardinaux et aux prêtres italiens qui se trouvaient dans la détresse. Ces respectables dames n'oublièrent pas qu'un cardinal était détenu à Fenestrelle ; elles lui offrirent leurs généreux secours, en ajoutant que personne n'avait plus de droit que lui au dévouement des fidèles français. Si je me trouvai alors dans le cas de les remercier, plus tard, dans mon séjour en France, j'eus part aussi à leurs bienfaits. J'aurai plus d'une fois l'occasion de parler de la bienfaisance de ces dames pieuses, et il me sera toujours bien doux de leur payer ce faible tribut de ma vive reconnaissance. Après la Restauration je demandai au Saint-Père de faire une mention honorable de ces personnes vertueuses dans la première allocution en consistoire, et c'est ce qu'il fit en ces termes : « Nous devons aussi des éloges à la France, et particulièrement aux (( dames les plus illustres de cette nation, dont la piété, la généreuse (( bienfaisance et les témoignages de vénération nous faisant, pour (( ainsi dire, oubher notre captivité , nous ont porté bien des fois à « remercier le Très-Haut de nous avoir rendu témoin et spectateur de •( tant de vertus. )>
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TROISIEME PAHriE (1809-1 81 3). 211