‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 65 sur 142 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mon séjour à Fenestrelle en 1810 % 1811, 1812, jusqu'au 5 février 1813*

Depuis le départ de M. Dauzers, je renouvelai plusieurs fois mes instances auprès du commandant pour obtenir un confesseur. Après avoir attendu les mois d'octobre , de novembre et une partie de décembre, je fis prier, par mon camérier, le prêtre don Sébastien Leonardi de pénétrer secrètement dans ma chambre, la veille de Noël, pour me confesser. Don Leonardi se cacha dans le corridor, et, lorsqu'il vit la sentinelle un peu éloignée, il se glissa sur les pieds et sur les mains vers ma chambre, dont la porte fut ouverte au signal convenu. Cette entrée vraiment comique d'un prêtre marchant à quatre pieds eût excité mon hilarité dans toute autre circonstance. Je me confessai, et, après l'avoir remercié de son acte charitable, je lui recommandai en souriant de s'esquiver bien adroitement, pour ne pas se mettre dans le cas de recevoir de nouveau l'ordî-e de la couronne de fer, ce dont je serais au désespoir. Le lecteur se rappelle qu'on lui avait mis la chaîne au cou en le conduisant à Fenestrelle. J'étais convenu avec don Leonardi de la manière dont il pourrait me procurer l'Eucharistie. Les prêtres prisonniers n'avaient à leur disposition pour dire la messe qu'un calice très-commun et des ornements vieux et déchirés, que leur avait prêtés la pauvre paroisse de Fenestrelle.

1 Ce fut dans l'hiver de 1810 que j'écrivis la première partie du tome P' de mes Mémoires. Je dressai aussi un tableau de toutes les affaires terminées sous mon ministère et de celles qui n'avaient pu l'être, dans l'espérance que ce travail pourrait être util« à mon successeur, lorsque le Saint-Père remonterait sur le Saint- Siège.

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Dans les solennités religieuses, ils demandaient à mon camérier mon calice et mes ornements qu'ils venaient lui rendre le soir dans une corbeille. Je priai donc le prêtre Leonardi de consacrer une hostie de plus le jour de l'Epiphanie et de la déposer dans mon calice; ce qu'il exécuta fidèlement. Je reçus le soir la sainte hostie avec la plus profonde vénération ; je posai le calice sur ma fenêtre dans une espèce de niche, et j'adorai mon Dieu sur ce modeste autel. Je laisse à penser quelle dut être ma confusion d'être obligé de me faire servir et de coucher dans un appartement devenu un sanctuaire par la présence adorable de mon Sauveur. Je communiai le lendemain de bonne heure, et je puisai de nouvelles forces dans cet acte consolant et inespéré de notre sainte religion.

Au commencement de mai , je renouvelai mes instances auprès du commandant pour obtenir un confesseur, et lui déclarai que j'allais en écrire au directeur de la police à Turin. Le commandant me répondit qu'il fallait d'abord obtenir de M. Dauzers la permission d'écrire cette lettre, et quelques jours après il m'annonça qu'on me le permettait. Je le priai alors, comme si je n'avais eu ni papier ni écritoire, de me procurer tout ce qui m'était nécessaire pour écrire, et j'adressai la lettre suivante à M. Dauzers.

Fort Saint-Charles, à Fenestrelle, ce 11 mai 1811.

Monsieur ,

« Lorsque vous vîntes à Fenestrelle, au mois de septembre, vous « eûtes la bonté de me dire que je pourrais m'adresser à vous toutes « les fois que j'aurais des réclamations à faire. Je vous priai dès lors « de me permettre ou de m'obtenir la permission d'avoir un con- « fesseur, afin que je pusse remplir les devoirs de ma religion. Vous « me répondîtes d'une manière obligeante que vous en aviez déjà u écrit à Paris, et que vous espériez pouvoir me communiquer bien- « tôt la réponse. Je vois avec peine que cette réponse n'est point en- « core arrivée, quoique j'aie plus d'une fois renouvelé mes instances « par l'entremise de M. le commandant, et nommément à l'approche « de la fête solennelle de Noël. J'espérais du moins que la réponse « me parviendrait pour les fêtes de Pâques , époque où les lois de « l'Église catholique ordonnent à tous les fidèles de se confesser et

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« de coiiimuiiier ; mais comme ce temps commence déjà à s'éloigner, (( ma conscience m'oblige de vous renouveler mes instantes prières, « avec l'espérance d'être enfin écouté.

« Je suis, avec une véritable considération, votre serviteur.

(( Cardinal B. Pacca. »

Le 2 juin je reçus la permission de me confesser à un des prêtres détenus, et je pus entin , pour la première fois depuis ma captivité , dire la messe le lendemain.

Le 13 mars 1810, Napoléon publia un décret relatif aux prisons d'État. On sait tout ce qu'on a écrit , avant et après la révolution française, sur la prison de la Bastille et les fameuses Lettres de cachet, dans le but d'exciter la haine de la nation contre la dynastie des Bourbons. Cependant on faisait rarement usage des lettres de cachet ^ et les prisonniers d'État furent toujours en petit nombre. Napoléon créa huit Bastilles au lieu d'une : Vincennes , Ham , Château-d'lf, Pierre-Châtel , Saumur, Landscroun , Compiano * et Fenestrelle. Ces huit forteresses engloutirent bientôt une multitude de personnes de toutes les conditions et de tous les rangs. Les arrestations , les emprisonnements se faisaient même sans instructions préliminaires , et l'on sait que l'absence des formes judiciaires avait été la base de toutes les plaintes contre les lettres de cachet. Cependant aucune voix ne s'éleva pour protester contre ces actes d'un gouvernement despotique, et les soi-disant philosophes et libéraux poussèrent la flatterie jusqu'à louer la clémence de l'empereur. C'est ainsi que s'est vérifiée chez la nation française la leçon que l'ingénieux Ésope a faite à tous les peuples , dans sa fable des Grenouilles qui demandent un roi à Jupiter. Le décret dont je viens de parler renferme les dispositions réglementaires suivantes : « Chaque prison sera visitée au moins une fois l'année par un ou plusieurs conseillers d'État nommés par nous, sur le rapport de notre grand-juge, ministre de la justice, avant le 1" septembre de chaque année. Nos commissaires visiteront tous les lieux des prisons , pour s'assurer s'il n'y a aucun détenu sans les formalités prescrites, et si la sûreté, l'ordre , la propreté et la salubrité régnent dans les prisons. Ils entendront séparé-

* Compiano, forteresse d'Italie, peu connue.

ment les réclamations de chaque détenu*. » Voilà un règlemeiit fort sag-e, sans doute, et que devrait imiter tout gouvernement qui n'est point sourd à la voix de la justice et de l'humanité ; mais à en juger par ce que j'ai vu à Fenestrelle, les conseillers d'État, qui étaient largement rétribués pour leur voyage, s'en trouvaient beaucoup mieux que les pauvres prisonniers. Ces messieurs "arrivaient à l'improviste et voulaient s'acquitter de leur commission en quelques heures. Les détenus paraissaient devant eux , un à un : « Quel est votre nom? votre patrie? Pourquoi êtes-vous détenu? etc » Les réponses étaient aussitôt enregistrées, et tout en restait là.

Au mois d'octobre 1810 nous fûmes visités par le conseiller Faure et par M. Dauzers.

Pour l'intelligence de ce que je dirai plus tard, je vais mentionner ici quelques décrets du gouvernement français , publiés en 1810.

Le 17 février, le sénat promulgua un décret ou sénatus-consulte relatif à la réunion des Etats pontificaux à l'empire français, et au gouvernement tant spirituel que temporel de Rome et de l'Église. Voici une disposition de ce décret : « Dans le temps de leur exaltation, les papes prêteront serment de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de l'Église gallicane, décrétées dans l'assemblée du clergé en 1682. » Étrange et bizarre prétention du pouvoir laïque, que celle de prescrire des règles de conduite aux souverains pontifes dans le gouvernement de l'Église ! Mais un vrai scandale fut de voir en 1811 (Quelques évoques français accepter du gouvernement l'odieuse et flétrissante commission d'engager et de solliciter le pape à prêter un serment aussi contraire à ses devoirs et à sa conscience. Le même décret portait encore que : « les quatre propositions de l'Eglise gallicane étaient déclarées communes à toutes les églises catholiques'de l'empire.» Le gouvernement ne s'en tint pas là : il voulut rendre l'enseignement des quatre propositions obligatoire par une loi de l'empire qui était en contradiction avec l'article de la constitution sur la tolérance des cultes , et avec le serment solennel qu'avait prêté Bonaparte, lors de son couronnement, de les respecter et les faire respecter. Ainsi les ministres ou professeurs protestants pouvaient enseigner dans leurs temples et dans leurs écoles que l'Église romaine

1 Titre II, de la Visite des prisonniers d'État, art. 9.

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