‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 66 sur 142 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

était la prostiUiée de Babylone, que le pape était l'antechrist, que le saint sacrifice de la messe était un culte idolatrique ; et il était défendu à un prêtre catholique, en vertu d'un décret impérial, d'enseigner que le pape est supérieur au concile, doctrine reconnue pendant tant de siècles par l'Eglise universelle, et qui n'a commencé à trouver des contradicteurs que depuis le long schisme d'Occident.

Par un autre décret du 18 juin 1810 , l'empereur osa exercer, en matière ecclésiastique, un acte d'autorité que les souverains pontifes eux-mêmes ne se permettent que dans les grandes nécessités de l'Église : il supprima dix-sept sièges épiscopaux avec leurs chapitres dans les départements de Rome et de Trasimène, sous prétexte qu'ils étaient inutiles et à charge aux populations. 11 en conserva dans ces mêmes départements quatorze , qu'il réduisit ensuite à treize par la suppression du siège de Bagnorea, et réunit enfin à ceux-ci le territoire des églises supprimées. Les treize évêques de ces derniers sièges méritèrent cette insigne et gracieuse faveur Aq l'empereur en pliant le genou devant la statue d'or et en prêtant un serment déclaré illicite par le Saint-Siège. Les respectables prélats des églises supprimées, quoique la plupart accablés sous le poids des ans et des infirmités, aimèrent mieux sacrifier leurs biens, leur liberté, leur vie même, que de déshonorer leurs cheveux blancs.

Le lecteur doit croire que je regarde mes trois ans et demi de détention comme l'époque la plus douloureuse de ma vie; cependant il n'en est point ainsi. L'âme et le corps éprouvèrent sans doute quelques souffrances : la privation de la liberté, dont l'homme ne connaît tout le prix que lorsqu'il n'en jouit plus; la séparation complète de toute société humaine , des parents, des amis, de tout ce qu'on a de plus cher au monde ; l'incertitude de l'avenir, qui , dans la solitude de la prison , se présente toujours à l'esprit sous les couleurs les plus sombres ; l'aspect horrible d'un pays presque toujours enseveli sous la neige , l'âpreté du climat , la privation de toutes les commodités de la vie et surtout du choix des aliments nécessaires à un tempérament délicat et affaibli ; ce sont là des maux réels. Mais je puis dire aussi qu'ils sont compensés par des biens inestimables, ce çalpcie de l'esprit que l'on trouve si rarement dans le tourbillon du monde et jamais au milieu des dignités et des honneurs ; la pensée consolante que je souffrais pour une sainte cause , et ce témoignage appro-

bateur de la conscience , qu'il est si rare d'éprouver dans le cours de la vie. Le Seigneur permit , dans sa miséricorde , que ma santé se fortifiât dans ma captivité et qu'elle fût accompagnée d'une humeur toujours égale. J'éprouvais par expérience la vérité de ces paroles de l'Ecclésiastique : Non est sensus super sensum salutis corporis ^ et non est oblectamentum super cordis gaudiumK Je regardais, du resl,e, cette joie du cœur comme un présent du Ciel , et je la sentais diminuer à mesure que les rigueurs de ma prison s'adoucissaient. Ce que j'aurais eu le plus à redouter dans ma captivité eiàt été cet ennui long et dévorant, ce poids de l'oisiveté , dont je dirais volontiers ce qu'Horace a dit de l'envie : Non invenere tyranni tormentmn majus^ ; mais l'amour de l'étude que j'ai toujours eu depuis mon enfance , et les li/res que me procurèrent des amis, me délivrèrent de ce supplice, j'ai connu par une longue expérience la vérité de ces paroles de Cicéron : Hcbc stndia adolescentiam alunt, senectutem oblectant, secu?îdas res ornant, adversis perfugiiim ac solatium prœbent, délectant domi, non impediunt foris, pemoctant nobiscum, peregrinantur, rusticantur ^

Mes amis seront peut-être curieux de connaître quel fut mon règlement de vie durant mon séjour à Fenestrelle. A mon lever, je lisais un chapitre de la sainte Écriture , et plus souvent les Prophètes et }es épîtres de saint Paul, qui demandent une sérieuse méditation.* A l'issue de la messe, je déjeunais et je lisais la vie du saint. J'entendais une seconde messe , et j'achevais mes heures canoniales. A cet acte de religion je faisais succéder la lecture de quelque auteur classique latin ou itahen; je descendais ensuite, pour respirer l'air, dans le lieu étroit du fort qui m'avait été assigné , et là je me promenais jusqu'à midi. Je remontais dans ma chambre et j'employais deux heures aux études sérieuses de la théologie et du droit public , soit dans Bellarmin , soit dans Gerson , qui pouvaient m'éclairer dans ces

1 « Il n'est point de bien supérieur à la santé du corps; il n'est point de jouissance égale à la joie du cœur. » (Eccles., chap. XXX. y. 17. >

2 « Non, les tyrans n'ont pas inventé un plus cruel supplice. »

3 « Les lettres nourrissent la jeunesse, charment nos vieux ans ; elles embellissent la fortune, consolent l'infortune et lui offrent un asile; elles récréent sous le toit domestique, n'embarrassent point au dehoi-s, veillent avec nous, voyagent avec nous, babitent la campagne avec nous, » (Cicéron, Pro Arcida.)

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