‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 67 sur 142 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

temps orageux, soit dans les Conférences d! Angers, Bossuet et autres auteurs français. A deux heures, je dînais et je prenais quelques moments de repos, selon la coutume romaine. Après avoir terminé l'office et récité les matines et laudes du lendemain , je lisais quelque livre d'histoire ecclésiastique ou profane. L'été , je descendais dans le bas-fort pour faire de l'exercice, et l'hiver je continuais ma lecture jusqu'au soir. Au coucher du soleil, je parcourais la gazette , et puis, pour reposer un peu mes yeux fatigués, j'allais passer quelques instants chez le commandant. A mon retour, je lisais ordinairement les ouvrages de Cicéron , qui formaient ma plus agréable distraction. Je terminais les études de la journée par les leçons de l'Écriture sainte du fameux Père Granelli, ou de quelque autre jésuite. Enfin, après avoir rempli quelques devoirs de religion , je soupais sobrement et j'allais prendre le repos nécessaire.

Les dimanches et les fêtes , on donnait la bénédiction dans une chambre que nous avions convertie en chapelle , et dans laquelle je faisais tenir la réserve , profitant en cela des privilèges des cardinaux. Tous les prisonniers, le commandant , sa femme , et quelques militaires venaient assister au Saint. Mais les jours que nous solennisions avec toute la pompe possible étaient la fête de saint Charles Borromée , auquel le fort était dédié , et celle de la délivrance do saint Pierre , par la puissante intercession duquel nous espérions être nousmêmes un jour délivrés.

Les tristes nouvelles qui nous parvenaient de temps en temps sur la persécution exercée contre le clergé d'Italie portaient le découragement dans l'âme de quelques-uns de mes compagnons d'infortune, mais elles produisaient en moi un effet tout opposé. Familiarisé dès ma jeunesse avec l'histoire des premiers siècles du christianisme, je ne me laissais point abattre par les événements qui se déroulaient devant moi , et je fixais un regard tranquille sur l'avenir, en saluant d'avance la gloire et le triomphe futur de l'Église. Lorsque je rapprochais le calme parfait de mon âme du trouble et de l'abattement de mes compagnons, je faisais entre leur situation et la mienne cette comparaison : Naviguant pour la première fois à bord d'un bâtiment qui , pour gagner les grandes Indes , double le cap de Bonne-Espérance , si fertile en naufrages , à l'aspect des trombes menaçantos , des vagues en fureur tourmentées par le sifflement tumultueux des

^18 MÉMOIRES suit LE PONTIFICAT DE PIE Vil.

vents , un jeune matelot , pâle et tremblant , tourne sans cesse ses regards attristés vers l'Europe qu'il n'espère plus revoir, tandis qu'un vieux marin , vingt fois témoin de ce spectacle , demeuré tranquillement étendu sur le tillac, se plaisant à livrer les tourbillons fumeux de son tabac au caprice des vents. C'est avec le même sang-froid que j'envisageais les événements qui contristaient mes compagnons d'infortune , bien persuadé que le Seigneur en retirerait de grands avantages pour soa Église et surtout pour 1q Saint-Siège. Je voyais les cœurs des fidèles ramenés à leur ancienne affection pour le chef suprême de l'Église ; je voyais les cardinaux et les prélats romains justifiés de toutes les accusations de la philosophie ; je voyais enfin se lever un rayon de lumière pour ramener les hérétiques au sein de la véritable Église de Jésus-Christ. Il était sans doute dans les desseins de la Providence que le chef de l'Église possédât une souveraineté temporelle indépendante, afin qu'il pût conduire et gouverner sans entrave le vaisseau de Pierre ; mais peut-être est-il certaines circonstances où la puissance temporelle , si utile à l'exercice de la puissance spirituelle , porte à celle-ci une sorte de préjudice. Lorsque le feu de la persécution s'allume dans un royaume, lorsque le génie de l'impiété livre à la foi un combat acharné , les papes, environnés de la splendeur d'une cour, possesseurs des provinces les plus fertiles de l'Italie, commandant à deux millions de sujets, peuvent-ils exciter cet intérêt, cette tendre commisération que l'on éprouve pour ceux qui gémissent sous l'oppression ? Les douleurs du chef de l'Église peuvent-elles facilement trouver un écho dans le cœur de tous les catholiques? A côté de ce tableau, voyez Pie VII dépouillé de toutes les pompes de la grandeur humaine , première victime de la persécution philosophique , et jugez de sa puissance sur les âmes! Image d'un Dieu persécuté, il rallumait dans tous les cœurs l'antique amour pour la chaire de Pierre.

D'un autre côté, les cardinaux, que les philosophes avaient représentés comme des hommes conduits dans le sanctuaire par un vil intérêt ou par l'ambition, faisaient alors admirer au monde la résignation avec laquelle ils savaient sacrifier dignités, fortune, liberté et la vie même, plutôt que de violer les serments qu'ils avaient prêtés de défendre les intérêts de la religion.

Enfin les hérétiques qui lisent de bonne foi les saintes Ecritures,

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