‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 68 sur 142 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

011 notre divin Rédempteur annonce tant de persécutions à ses apôtres, ces hérétiques voyant le calme le plus profond régner au sein des sectes séparées de Rome, tandis que le vaisseau de Pierre était tourmenté par la plus horrible tempête et que la plus affreuse oppression pesait sur les ministres de l'Eglise romaine, pouvaient en tirer la conséquence naturelle que leurs pasteurs n'étaient point les successem's des apôtres, et que la véritable épouse de Jésus-Christ est l'Eglise catholique romaine.

Au commencement de 1811, Timpératrice étant déjà dans le sixième mois de sa grossesse, plusieurs prisonniers espéraient que, si elle accouchait d'un fils, Napoléon, dans l'ivresse de la joie, répandrait, selon l'usage, les grâces à pleines mains et ferait ouvrir les prisons à plusieurs détenus. Le 21 mars, à deux heures du matin, un gendarme apporta de Turin un ordre conçu en ces termes : Avec cent et un coups de canon vous annoncerez à i* Italie la naissance du roi de Rome. Mais les prisons restèrent fermées, en sorte que les espérances des prisonniers s'évanouirent comme la fumée des canons.

Plusieurs Piémontais et Napolitains, mis en liberté longtemps avant cette époque, avaient été remplacés par de nouvelles victimes de la tyrannie de Napoléon ; mais ces derniers étaient tous des hommes recommandables. De ce nombre fut le comte Cassini, d'une famille distinguée du Piémont. Ce gentilhomme, voyageant en Russie dans sa jeunesse, était entré au service de cette puissance. Bien fait de sa personne, plein de grâce et d'amabilité, qualités suffisantes dans les cours pour y faire fortune , il eut le bonheur de plaire au prince Potemkin, ministre et favori de Catherine 11, et obtint de l'avancement par sa protection. 11 entra ensuite dans la carrière diplomatique, et l'empereur Alexandre lui donna une mission de confiance en Italie. Je ne sais pour quel motif il fut arrêté en temps de paix, comme il traversait les Etats vénitiens, et conduit à Fenestrelle. Il y arriva souffrant, peu de temps après moi, traîna une pénible existence pendant deux ans, et y mourut dans les sentiments les plus chrétiens. Il fut enseveli dans la paroisse du village.

A peu près en même temps que le comte Cassini, vingt-cinq autres prisonniers furent enfermés à Fenestrelle : 1° Evasio, des comtes Dani, d'Asti, chanoine et vicaire capitulaire de ce siège alors vacant, avec trois autres chanoines de la cathédrale ; 2*^ trois chanoines de la mé-

tropole de Florence ; 3° Mgr Mancini , cvêque de Massapopulonia ; h" Barrera et Gobert ; 5° D. Soglia , chapelain secret du pape, le chirurgien Ceccarini, deux camériers de Sa Sainteté et le palefrenier Bertoni ; 6° l'abbé Dominique Sala, administrateur général de la daterie apostolique, homme d'un caractère énergique, très-versé dans les affaires romaines et défenseur intrépide des droits et prérogatives du Saint-Siège ( on disait qu'il avait été arrêté parce qu'on le soupçonnait de correspondre secrètement avec le Saint-Père à Savone) ; 7" le prêtre Nuciarelli, archiprêtre de Givitella, dans le diocèse de Bagnorea; 8** le prieur Barbetti, curé à Orvieto, et Gruciani, curé dans le même diocèse. Ges trois derniers prêtres furent d'abord relégués en Lombardie pour avoir refusé de prêter le serment exigé par le gouvernement français, et ensuite transférés à Fenestrelle, le premier pour une lettre imprudente écrite à Givitella, et les deux autres pour quelques propos qui leur étaient échappés contre le gouvernement. 9" L'archiprêtre Pino, curé à Bastia, en Gorse, emprisonné pour un discours prononcé le jour de l'Assomption ( que l'on voulait consacrer à la mémoire de saint Napoléon), dans lequel les magistrats crurent voir des allusions contre la conduite de Bonaparte. On lui imposa silence; il fut arraché de l'église, conduit à Livourne et de là à Fenestrelle. 10° Trois ecclésiastiques français, M. Desjardins, curé des Missions étrangères à Paris, homme du plus grand mérite, qui fut ensuite transporté à Gompiano ; un prêtre du diocèse de Grenoble, et M. Hannon, supérieur général des Missions et des Sœurs de la Gharité. Ge dernier fut emprisonné pour avoir refusé d'adhérer à des modifications que l'empereur avait voulu introduire dans le règlement de ces Sœurs. Ge digne ecclésiastique trouva un jour le moyen d'entrer dans ma chambre, et nous discourûmes longtemps sur les affaires religieuses de la France. Nous parlâmes beaucoup de Maury , et je me rappelle encore la fin de notre conversation sur ce cardinal. « Monsieur Hannon, lui dis-je, on m'a fait les plus grands élo- « ges du panégyrique de saint Vincent de Paul, composé par l'abbé « Maury ; je suis persuadé que vous l'avez entendu ; est-ce vraiment « un chef-d'œuvre d'éloquence sacrée? — Oui, Eminence,on peut lui « donner ce nom. — Pourquoi donc Maury ne Ta-t-il pas mis au jour (( comme ses autres prodnclions littéraires? — Je crois qu'il a craint « d"êtrc accuse et convaincu d'imposture. — Quo, voulez-vous dire

Tnoisiibir. PAniir. (1809 — lSi3;. ?*?1

(( par là ? — Lorsque Maury prononça son panégyrique dans notre (( îiiaison de Saint-Lazare, nous fûmes surpris de lui entendre citer (( un trait dont il n'est fait mention ni dans la vie du saint, ni dans les (( mémoires que nous conservons. Nous demandâmes à l'abbé Maury « où il l'avait puisé, et il nous répondit qu'il l'avait tiré des procès « de la canonisation. Nous qui avons les procès originaux, nous les (( avons parcourus avec attention, et nous n'avons jamais pu le véri- « fier ; nous avons donc cru qu'il l'avait tout simplement inventé. A « propos de l'abbé Maury, voici une anecdote assez curieuse. Le jour (( où l'on prononçait le panégyrique à Saint-Lazare , nous invitions le «prédicateur à dîner, en l'autorisant à se faire accompagner par « quelques amis. Maury accepta l'invitation et nous présenta trois « académiciens de ses amis, bien connus par leur incrédulité et leurs <( productions impies. Cela déplut grandement à la communauté, et « plusieurs de nos anciens Pères ne voulurent point paraître au ré- « fectoire, pour ne pas se trouver à table avec ces prétendus philo- « sophes *. »

Parmi les prisonniers se trouvaient encore trois prêtres espagnols d'un rang inférieur, qui avaient déclamé hautement en Italie, avec plus de justice que de prudence, contre la guerre inique et cruelle que la France faisait à leur nation. On avait aussi jeté dans un cachot, mais j'ignore pour quel motif, un nommé Chinchella, de Sebenico en Dalmatie. Dans les derniers temps, il y avait dix-neuf prêtres à Fenestrelle, et tous disaient la messe; je doute qu'il y eût alors en Italie une cathédrale aussi bien desservie.

Le k août le commandant reçut l'ordre de mettre en liberté mon neveu Tibère Pacca.

Le 11 octobre suivant deux conseillers d'Etat, MM. les comtes Dubois et Gorvetto, arrivèrent à Fenestrelle pour visiter la forteresse et recueillir les plaintes des prisonniers. Vers les six heures du soir, comme je revenais de ma promenade sur la plate-forme, ces messieurs me suivirent, accompagnés du commandant, et me dirent qu'ils voulaient seulement visiter la chambre que j'occupais, et que plus tard ils entendraient mes réclamations. Je leur répondis que je n'a-

* La cinquième partie de ces Mémoires, qui est encore inconnue en France, contiendra le portrait ou la biographie de Maury par le cardinal Pacca.

{Xflte du traducteur.)

vais rien à ajouter à celles que j'avais faites un an auparavant au conseiller Faure, et auxquelles on n'avait pas encore daigné répondre. Sur l'observation de Dubois que je pouvais en faire de nouvelles, je répliquai que c'était inutile. Vers les sept heures, le commandant vint me dire que les conseillers étaient descendus au village pour dîner, qu'ils commenceraient les interrogations vers les huit heures, et que probablement ils ne pourraient les terminer que fort avant dans la nuit ; mais que si je le désirais il les engagerait à m'interroger le premier. Je fus surpris que messieurs les conseillers eussent besoin que le commandant leur suggérât une pensée que la simple décence eût dû leur faire naître. Curieux de savoir jusqu'à quel point ils pousseraient leur grand principe d'égalité, je priai le commandant de ne leur rien dire. Rentrés vers les huit heures, MM. les commissaires interrogèrent d'abord un nommé Asseretto de Savone, par l'unique motif que son nom commençait par la lettre A. Après lui parut le comte Bacili, ainsi de suite, en suivant l'ordre alphabétique. On n'arriva à la lettre P qu'une heure après minuit, et le commandant vint m 'annoncer que Ces messieurs m'attendaient. Lorsque j'entrai ils ne daignèrent pas même se lever, et je ne sais s'ils voulurent bien me regarder en face. Dubois, prenant les airs d'un juge criminel : « Quel est votre (( nom? » dit -il à un cardinal, premier ministre du pape, qui se trouvait à Fenestrelle depuis plus de deux ans. « Je prie monsieur le con- « seiller, lui répondis-je, de m'expliquer s'il prétend me soumettre à « un interrogatoire judiciaire; car je dois lui déclarer que, comme « cardinal , je n'ai rien à lui répondre ; mes serments me le défen- « dent. )) Alors Corvetto me déclare que l'empereur ne les envoie à Fenestrelle que dans l'intérêt des prisonniers, pour recevoir leurs plaintes dans le cas qu'ils fussent maltraités. De son côté, Dubois se lève, me présente le décret impérial qui les nommait commissaires. Je répondis que je respectais les ordres des souverains^ parce que je connaissais ma religion , mais que je respectais bien plus encore les ordres de Dieu qui me défendait le parjure ; qu'au reste je ne refusais pas d'entrer en conversation avec eux. Je confirmai alors ce que j'avais d'abord déclaré, que je n'avais rien à ajouter aux observations faites l'année précédente au conseiller Faure , c'est-à-dire que , ne connaissant pas les motifs de ma détention, il m'était impossible de faire aucune représentation à cet égard, et que je demandais d'être

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transporté sous un climat plus doux, et dans un pays qui offrît quelques ressources pour la vie et quelques secours en cas de maladie ; j'ajoutai que j'étais convaincu que ces messieurs ne verraient dans ma manière d'agir ni fierté ni mépris pour leurs personnes, que j'estimais beaucoup, Dubois enregistra ce peu de paroles, me les lut, et, sur mon approbation, il me proposa de signer. Je lui répondis que je ne le ferais point, de crainte que ma signature ne fît croire que je m'étais soumis à un interrogatoire judiciaire. Il ne répliqua rien, écrivit ma réponse, me la lut et me dit en souriant : « Cela va très-bien. » Il se mit alors à me parler des nouvelles qu'il avait apprises à Turin relativement à un traité conclu à Savone entre le Saint-Père et l'empereur. Il me dit que le pape avait approuvé par un bref le décret du concile national sur l'institution des évêques ; qu'il avait même écrit une lettre à Napoléon, en lui donnant le titre de fils ; que le Saint- Père, l'empereur et les Pères du concile étaient très-satisfaits de l'is^ sue dé cette affaire. Je remarquai au reste, dans son discours, les deux propositions suivantes : 1* que Les décisions d*un concile ne reçoivent leur autorité et leur force que de l'approbation du pape; 2° que le pape y quoiqu'il eût approuvé le décret du concile sur la confinnation des évêques (ce que j'ignorais alors), pouvait toujours refuser les évêques nommés, pour cause d'indignité. Je ne fis d'autre réponse que celle-ci : « Je suis bien convaincu, monsieur, que ce que u fera le pape sera toujours bien fait. » Je me levai, et je retournai dans mon appartement.

A la fin de l'année 1811 on conduisit à Fenestrelle un illustre prisonnier qui mérite une mention particulière , le marquis Jean Naro Patrizi. Il arriva le 28 décembre , jour où l'Église fait mémoire du massacre des Innocents. Il avait encouru la haine de Napoléon en refusant de placer dans un lycée français ses deux fils, pour lesquels il craignait une perte bien plus déplorable que celle de la vie , la perte de l'innocence. Je l'avais vu plusieurs fois à Rome , mais sans avoir lié amitié avec lui. Ce noble chevalier, au lieu de rechercher les sociétés bruyantes du beau monde , fréquentait les églises et assistait de la manière la plus édifiante aux pieux exercices des confréries dont il était membre. Cette conduite suffisait pour qu'on déversât le ridicule sur lui , et qu'il fiât regardé comme un homme plutôt fait pour le cloître que pour tenir un rang distingué dans le monde. Il

2*24 :>ï^^iOJr;5^i si:iî i,k vonthicat de pie vu.

prouva combien cette opinion était fausse, à l'époque de l'occupation de Rome par les Français et de la chute du gouvernement papal. Tandis que d'autres seigneurs romains, dominés par la frayeur ou par des sentiments plus bas encore , se jetaient aux genoux du général Miollis pour obtenir des emplois, lui conserva toujours les sentiments nobles et élevés d'un gentilhomme romain , et il en donna une preuve éclatante lorsque Napoléon voulut forcer plusieurs pères de famille de faire élever leurs enfants dans les lycées français. Patrizi comprit sur-le-champ les desseins perfides du gouvernement ; son cœur paternel en frémit d'horreur, et il préféra braver la colère et l'indignation du despote plutôt que d'immoler ses enfants au nouveau Moloch. 11 fut arrêté , conduit d'abord à Givita-Vecchia , et de là à Fenestrelle. Par suite de l'adoucissement apporté aux rigueurs de ma prison, je fus dans le cas de le voir assez souvent et de l'apprécier. Je puis dire que ses talents n'étaient point ordinaires, et qu'il ne manquait pas d'instruction. Sous le rapport de la piété il fit l'édification des prisonniers, et, lorsqu'il fut transféré à Château-d'If , il laissa la bonne odeur du Christ dans la forteresse de Fenestrelle.

Au commencement de 1812 , la gloire et la puissance de Napoléon étaient parvenues à leur apogée, et l'on pouvait dire sans exagération que l'Europe se taisait devant lui. L'empire français comprenait toutes les provinces belges, la Hollande, plusieurs riches principautés du Rhin, tous les États du roi de Sardaigne (à l'exception de l'île de ce nom) , le duché de Parme et de Plaisance , la Toscane et la Romagne. Napoléon était roi d'Italie , et par le fait , si ce n'est de nom , de la Westphalie , du royaume de Naples et d'une grande partie des Espagnes. Sous le titre de protecteur, il dominait dans la confédération du Rhin , dont les princes , élevés par lui à la dignité de rois ou de grands-ducs, n'étaient que ses lieutenants ou ses préfets. Allié par Marie-Louise à la maison d'Autriche , il voyait le sceptre fixé dans sa famille par la naissance du fils qu'il avait eu un an après son mariage. Mais, au temps de cette immense puissance, -celui qui souffle sur les desseins des princes *^ préparait, pour les derniers mois de cette année même, un événement qui devait amener le renversement du colosse.

* Qui dissipât consHia princfpimi. Psal. XXXII.

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