‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 69 sur 142 · TROISIÈME PARTIE (1809— l8lS · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE (1809— l8lS

Vers le milieu de juin nous apprîmes que la route du mont Cenis avait été interdite pendant quelques heures aux voyageurs , et nous sûmes que c'était à cause du passage du pape , qui tomba dangereusement malade et qui néanmoins fut transporté avec la rapidité d'vn trait à Fontainebleau*. Je reviendrai sur ce voyage. Pour le moment je me contente de faire observer que cette conduite violente et barbare envers le souverain pontife fut pour Napoléon ce dernier péché qui , comme nous l'apprend l'Écriture , lasse enfin la longanimité du Seigneur et arme son bras de la verge de ses vengeances : Suver tribus sceieribus Damasci et super qiiatuor, non convertam^. En effet, re 20 juin, le pape arrive moribond à Fontainebleau, et le 22 du même mois, Napoléon, enivré des prodigieux succès de trois lustres, fait passer le Niémen à ses troupes et ouvre cette fatale campagne qui doit le précipiter du trône. 11 ne m'appartient pas de raconter ici cette expédition mémorable des Français en Russie, où la main du Dieu des armées détruisit les légions les plus nombreuses et les plus aguerries dont l'histoire fasse mention. Cet immense événement me rappelle une anecdote qui excitera les risées de nos penseurs modernes par la réflexion dont je l'accompagnerai ; mais je la soumets aux. âmes religieuses qui reconnaissent le doigt de Dieu dans tout ce qui arrive en ce monde. L'empereur, dans une lettre au prince Eugène, se plaignait amèrement de ce que Pie Vil refusait son adhésion à quelques-unes de ses demandes ; on y remarque les paroles suivantes : « Ignore-t-il combien les temps « sont changés? me prend-il pour un Louis-le-Débonnaire ? ou croil- (( il que ses excommunications feront tomber les armes des mains de « mes soldats' ? )> Depuis la publication de la bulle d'excommunication, Napoléon , dans ses entrevues avec le cardinal Caprara, ne cessait de revenir sur cette mesure et de témoigner son dépit par des sarcasmes. « L'excommunication , répétait-il souvent , n'a pas fait tomber encore u les armes des mains de mes soldats, et je m'en moque. » Mais Dieu

1 « En passant le mont Cenis, il tomba malade à effrayer tout ce qui l'accompagnait. Il arriva avec la rapidité d'un trait à Fontainebleau. » {Mémoires de Jiovigo^ tome V, chap. 21.)

2 « Après les crimes de Damas, trois et quatre fois répétés, je ne révoquerai pa» ma menace. » (Amos, chap. I*\)

^ Mémoires pour servir à l'histoire de France sous le gouvernement de Sapoléoft Ponaparte, par J.-B. Oo Salgue». Paiis, 1826.

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permit que ce fait se réalisât. J'ouvre l'histoire contemporaine et je lis avec stupeur le passage suivant : u Les armes (des soldats) parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les fréquentes chutes qu'ils faisaient , elles s'échappaient de leurs mains , se brisaient ou se perdaient. S'ils se relevaient, c'était sans elles ; ils ne les jetèrent pas, mais la faim et la soif les leur arrachèrent*. » Je lis encore dans les Mémoires de Salgues, t. XX, chap. 5 ; « Le solda^ ne put tenir ses armes ; elles s'échappaient des mains les plus braves; » et dans le chap. 8 : « Les armes tombaient des bras glacés qui les portaient 2. » Nos francs penseurs diront peut-être que ce furent les éléments, la neige et la glace qui firent tomber les armes des mains des soldats ; mais ces météores à qui obéissent-ils ? « La neige , la <( glace et les tempêtes , nous dit la sainte Écriture * , obéissent à la voix du Seigneur. » Nix , glacies et spirùus proceliarum fachmt ver-bum ejus.

La nouvelle de cette prodigieuse catastrophe arriva aussitôt à Fenestrelle, et au commencement de 1813 un rayon de lumière pénétra enfin dans nos prisons. Quelques détenus, qui semblaient lire tous les jours sur la porte du fort ces terribles paroles de Dante ;

Uscite di sperenza, ô voi ch' entrate *,

se livrèrent avec moi à des idées plus consolantes pour l'avenir; mais j'avoue que j'étais bien loin de me croire à la veille de ma délivrance.

Dans la soirée du 30 janvier 1813, comme je me trouvais dans la chambre du commandant, le chanoine Barrera m'annonça, d'après une lettre arrivée de Turin, que, le 19 janvier, Napoléon et l'impératrice avaient eu à Fontainebleau une conférence avec le Saint-Pèrç, et que tout Paris attendait un résultat important de cette entrevue. J'avoue que cette nouvelle, qui semblait être l'annonce de ma délivrance (comme elle le fut en effet), au lieu de me consoler, me jeta

* Histoire de Napoléon et de la Grande-Jrmée en 1812, par le comte de Ségur.

' Mémoires pour servir à Vhistoire de France sous le gouvernement de Napoléon Bonaparte.

» Psaume CXLVUL

* « 0 Yom qui entrez, laissez toute e'»»pérançe. » {VHnfer, chant IH». ;

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dans le trouble et l'agitation. Je connaissais la facilité du caractère du souverain pontife, affaibli parla maladie, parles peines d'esprit et de corps durant une longue captivité ; je le voyais entouré de gens ou timides ou vendus au gouvernement français ; il ne m'était donc pas difficile de prévoir à qui resterait la victoire dans la lutte engagée .entre Napoléon et le pape. Le lendemain on apprit de Turin qu'un traité avait été conclu entre l'empereur et le pape, et que les cardinaux déportés en France ou renfermés dans les prisons d'Etat seraient mis en liberté , et auraient la permission de se rendre auprès du Saint-Père à Fontainebleau. En effet, le soir même, le commandant reçut, par une dépêche du directeur général de la police de Turin, l'ordre de me mettre en liberté. Cet ordre était accompagné d'une lettre du ministre des cultes, qui m'annonçait que, le 25 janvier, un concordat solennel avait été conclu à Fontainebleau entre l'empereur et le pape; que, par suite de ce grand et heureux événement, j'étais mis en liberté, et que je pouvais me rendre à Fontainebleau pour remercier le Saint-Père d'avoir intercédé pour moi auprès de Sa Majesté Impériale. Je ne puis dissimuler que ces expressions de grand et heureux événement, et le triomphe qu'en tirait un ministre de iNapoléon, bien connu par ses maximes plus que gallicanes, empoisonnèrent le plaisir que devait naturellement me causer ma délivrance après une si longue et si dure captivité. Je demeurai encore cinq jours à Fenestrelle pour faire les préparatifs du voyage que j'allais entreprendre au cœur de l'hiver, et, le 5 de février, après trois ans et demi de détention, je partis pour Fontainebleau.

A'. JB. Dans la quatrième partie de ces Mémoires nous dévoilerons les manœuvres que l'on employa pour forcer Pie VJI à signer le concordat de Fontainebleau. On y verra que ce pontife, digne plutôt de commisération que de blâme, rétracta ces concessions dans une lettre modeste, ingénue, mais vraiment apostolique, adressée à Napoléon. Enfin nous ferons connaître les grandes vertus qu'il pratiqua dans ces douloureuses circonstances, vertus qui non-seulement effacèrent jusqu'au souvenir de sa faiblesse, mais le relevèrent tellement dans l'opinion catholique que, l'année suivante, lors de sa délivrance, les populations de France et d'Italie l'accueillirent comme un saint, le saluèrent des acclamations de leur enthousiasme et l'environnèrent des témoignages les plus touchants de leur amour et de leur vénération.

DOCUMENTS HISTORIQUES

Lettre du baron Radet, lieutenant général de gendarmerie, au pape Pie VII, suivie d'une relation des événements qui accompagnèrent l'enlèvement de ce pontife *.

Très-Saint-Père ,

Des écrits très-répandus ont peint ma conduite envers Votre Sainteté comme celle d'un homme sans principes, sans mœurs, sans religion, et qui , dans une circonstance déplorable , a manqué au saint respect et aux égards dûs au caractère sacré dont Votre Sainteté est revêtue.

D'un autre côté, des rapports non moins mensongers m'ont représenté comme coupable de lèse-majesté, pour avoir, dit-on, opéré sans ordres l'arrestation de votre auguste personne , et pour avoir usé envers elle d'une sévérité aussi cruelle qu'inutile.

On a poussé plus loin l'injustice ; on a osé écrire, imprimer, affirmer à l'Europe étonnée que j'avais fait démolir ou brûler une partie du Qui-

* Mgr de Pressigny, ancien évêque de Saint-Malo, premier ambassadeur de Louis XVIII près le Saint-Siège , fui prié par Radet de présenter à Pie VII cette relation avec la lettre qui la précède;; mais, dans la crainte que cet écrit ne déplût à Sa Sainteté, il Tadressa au ministre secrétaire d'Etat, dont j'exerçais alors les fonctions , en l'absence du cardinal Çonsaivi, pour qu'il en fit l'usage qu'il croirait convenable. Je répondis à l'ambassadeur que je porterais toujours avec le plus grand plaisir à la connaissance de Sa Sainteté tout ce qui ferait honneur à l'hospitalière nation française , mais que je m'abstenais de mettre sous ses yeux ce qui pouvait lui rappeler des souvenirs pénibles et douloureux.

L'écrit de Radet contient des aveux précieux et quelques vérités, quoique en généra, ce ne soit qu'un véritable roman. On pourra en juger en le comparant au récit des faits que j'ai exposés.

rinal ; que je m'étais emparé de Votre Sainteté avec moins d'attention qu'on en mettrait à se saisir de ces individus qui sont le vil rebut de la société ; que je l'avais fait lier avec des cordes et descendre par une fenêtre du haut du Quirinal. Enfin on a surchargé cet événement funeste des circonstances les plus odieuses, afin d'égarer l'opinion , et d'enlever Testime publique à ceux que le malheur de leur position a forcés d'y prendre part.

On a même été jusqu'à dire que j'avais fait piller par une soldatesque effrénée le Quirinal , la sainte chapelle et la chambre de Votre Sainteté.

Ces calomnies, répétées dans des brochures qui ont été répandues avec profusion, n'ont peut-être pas pour objet de me charger de l'animadversion universelle, mais j'en suis la victime : j'y vois mon honneur compromis, et ce motif a été plus que suflfisant pour me déterminer à repousser ces injustes accusations.

Pour l'acquit de mon devoir et pour ma justification, j'ai cru devoir rédiger une relation fidèle de cet événement malheureux, qui fait autant d'honneur à Votre Sainteté que de prosélytes à la religion, et je l'ai remise au ministre de la guerre avec prière de la placer sous les yeux de mon souverain.

Je prends la liberté d'en déposer une copie au pied du trône de Votre Sainteté ; je la supplie très-humblement de jeter un regard de bonté sur les faits qu'elle contient et de daigner rendre hommage à la vérité.

La postérité jugera cet événement terrible, et s'il m'importe qu'il lui parvienne dégagé de toutes les circonstances enfantées par l'erreur ou la malignité, il m'importe beaucoup plus de ne pas perdre le fruit de mes services, la confiance de mon souverain et l'estime de mes contemporains.

Daignez, Très-Saint-Père, venir au secours de l'honneur d'un de vos enfants, qui, dans sa position malheureuse, compte encore pour un dédommagement le bonheur qu'il a eu de contempler de près une vertu plus qu'humaine.

En m'humiliant aux pieds de Votre Sainteté, permettez, Très-Saint- Père, que j'y dépose l'hommage de ma profonde vénération, et que j'y sollicite avec instance votre bénédiction apostolique.

Je suis, avec le plus profond respect, Très-Saint-Père,

De Votre Sainteté, telrès-humble, très-soumis et très-obéissant fils et serviteur, Le li&utenûnt générât.

Baron Radet.

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