‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 70 sur 142 · RELATION · texte numérisé non relu

RELATION

Détaillée de l'enlèvement du pape Pie VII et de son voyage jusqu'à Florence, parle baron Radet, lieutenant général de gendarmerie.

En ma qualité d'inspecteur général, j'étais chargé de l'organisation de la gendarmerie en Toscane ; je me trouvais en tournée dans le département de l'Arno, et précisément à Pescia, lorsque je reçus de l'empereur * un ordre télégraphique de Schoenbrun, que le prince Borghèse me transmit par un courrier extraordinaire. Cet ordre portait qu'à l'instant de sa réception je devais partir pour Rome, et me faire suivre avec célérité par les quatre cents gendarmes à cheval qui m*avaient été envoyés peu auparavant des légions de l'intérieur.

Je partis sans délai, accompagné seulement de deux souS-officiers.

N'ayant pas d'instructions, je me persuadai d'autant mieux que j'étai» envoyé pour le rétablissement de l'ordre que, je venais d'organiser la gendarmerie du royaume de Naples et celle du grand-duché de Toscane. Dans cette supposition vraisemblable, j'établis quelques moyens de police sur la route, laissant à chaque poste désigné des ordres pour que le colonel Costé, qui me suivait, établît le service selon les instructions jointes à ces ordres.

J'arrivai à Rome dans la nuit du 12 au 13 juin 1809 ; je communiquai mes ordres à M. le général comte Mîollis , gouverneur de Rome , desj États romains et président de la consulte.

Ce général, en me faisant connaître l'état des choses, me donna lés siens sur mon service, et me chargea de la direction générale de la police des États romains.

Le changement de gouvernement, les protestations de Sa Sainteté, et notamment les bulles d'excommunication des 10 et 11 juin 1809, faisaient encore dans l'esprit public une sensation profonde. L'action du gouvernement ancien se trouva paralysée et beaucoup d'intérêts froissés par la naissance du nouveau ; il s'ensuivit une espèce d'interrègne et une suspension dans le pouvoir exécutif, qui donnèrent lieu au désordre et au brigandage que favorisent le climat et la nature du pays *.

» Qu'on remarque ces mots: Je reçus de l'empereur.

' Ce récit est inexact. Les Romains ou la majorité des sujets pontificaux virent avec la plus grande douleur l'usurpation des Français^ mais la tranquillité publique ne fut pas pour cela troublée. S'il arriva quelque désordre dans l'Etat, ce fut uniquement l'œuvre d'une poignée de rebelles que les Français ônrélèrcril soUs le nom âé grtféëê eiviques.

232 MÉMOIRES sua LE PONTIFICAT DE IME Vil.

Des mesures furent prises , mais une flotte anglo-sicilienne considérable, avec des troupes de débarquement, parut sur la fin de juin à la vue de Rome et y louvoya pendant trois jours ; alors les troupes que nous avions dans les États romains furent réunies sur les hauteurs au delà de Velletri et marchèrent sur Naples, lorsque peu de jours après cette flotte s'empara des îles de Capri, Ischia et Procida.

Cependant la vue de cette flotte et le départ des troupes avaient donné d'autant plus d'audace au brigandage que, n'étant plus comprimé, il se répandit partout en un instant*; des bandes considérables ravageaient le pays, notamment vers les Abruzzes, sur Piperno, Frosinone, ISorcia, etc. Aucune route n'était libre ; partout, et jusque dans la ville de Rome, les vols étaient si fréquents que la consulte voulait porter son siège à Spoletto. Il ne nous était resté dans Rome que cinq cents hommes de garnison et cent gendarmes à cheval; avec d'aussi faibles moyens, nous étions dans l'impossibilité de prendre aucune mesure efficace de répression.

A cette époque, l'empereur était sur le Danube, à la veille des plus grands événements; l'Italie était sans troupes; la Bavière s'insurgeait; le Tyrol soulevé portait ses ravages sur Ferrare, Bologne, dans le duché d'Urbino et jusqu'aux portes de Florence. La bataille de Wagram eut lieu : la paix s'ensuivit, et l'on sait, malgré cette paix, tout ce qu'il en coûta pour rétablir l'ordre.

D'après ce tableau succinct on peut juger de notre situation à Rome et des moyens de vigilance que nous déployâmes pour nous y maintenir, surtout aux époques de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre. Cependant le gouverneur général, voyant l'inquiétude à son comble, me fit appeler le U juillet, et, entrant dans les détails de notre position, il représenta les suites de la fermentation générale qui se manifestait sous les caractères les plus alarmants et qui compromettait au dernier degré la sûreté publique et le sort des Français en Italie ; il exposa surtout qu'il avait déjà épuisé tous les moyens de sévérité pour rétablir le calme, et qu'il ne lui en restait plus d'autre que d'éloigner Sa Sainteté de Rome *, me déclarant en conséquence qu'il m'avait choisi pour cette importante opération. Je lui fis observer qu'un acte de cette nature ne se faisait pas sans des ordres s upérieurs par écrit , sans de mûres réflexions et sans troupes : il me répondit que j'aurais ce soir même des ordres par écrit, des troupes, et qu'il fallait m'occuper des dispositions, de manière à éviter jusqu'au soupçon. Je me retirai fort ému de me voir chargé de cette

• u y a de l'exagération dans ce récit.

» Qu*on remarque ces mots : d'éloigner Sa Sainteté de Rome.

TBOISIÈME PARTIE — DOCUMENTS. 533

entreprise ; je m'enfermai pour réfléchir à ce que je pourrais opi)Oser à l'effet qu'elle devait produire ; mais des ordres par écrit m'étant annoncés, je me trouvai dans la cruelle alternative ou de franchir les droits les plus sacrés, ou de violer mes serments par la désobéissance. Oppressé par un sentiment pénible de répugnance mêlé de crainte, plus je cherchais les moyens d'éluder, et moins mon imagination me servait; ma seule espérance reposait sur le défaut des troupes pour me dispenser d'exécuter cet ordre, lorsque vers le soir le gouverneur général vint m'annoncer que dans la nuit il arrivait des troupes napolitaines; qu'il fallait m'occuper de mon plan d'opération et faire toutes mes dispositions pour la nuit suivante.

Je fis de nouvelles observations au général, qui, après m'avoir retracé les dangers de notre position, la nécessité d'arrêter par un coup de foudre le torrent du désordre et l'effusion du sang, m'objecta que, comme militaires, nous étions essentiellement obéissants, passifs, et responsables sur notre tête de l'exécution des ordres suprêmes qui nous étaient donnés ; je n'avais rien à répondre. L'honneur et mes serments me dictèrent mon devoir, et je me décidai à exécuter les ordres que je recevrais par écrit, dès que la troupe serait arrivée.

En effet , il arriva dans la nuit un bataillon de recrues napolitaines d'environ huit cents hommes , dont une partie n'était pas armée ; j'en fus prévenu , et il n'y avait plus à reculer : alors je fis le plan de mes dispositions. J'imaginai un prétexte à un si grand objet , pour n'avoir à mettre personne dans la confidense et pour faire agir, comme à leur insu , toutes les personnes dont j'avais besoin. Je communiquai mon plan au gouverneur général Miollis; il l'approuva verbalement et me fit observer combien la réussite était importante.

Le 5, à la pointe du jour, je fis les dispositions matérielles que je parvins à soustraire aux yeux du public par de petites patrouilles croisées et des mesures de police ; je retins tout le jour les troupes dans les casernes , pour donner plus de sécurité au public et dans le palais Quirinal ; enfin j'employai tous les prétextes et les moyens propres à éviter jusqu'au soupçon. A neuf heures du soir, je fis venir l'un après l'autre les chefs militaires, à qui je donnai mes ordres. A dix heures tout était réuni sur la place des Saints- Apôtres et à la caserne de la Pilota , non loin de Monte-Cavallo , où allait être le centre de mes opérations.

Je me rendis à la Pilota , où je vérifiai l'exécution de mes ordres ; de là tout près , sur la place des Saints- Apôtres , où je fis mes dispositions militaires, et je remontai chez moi avec les principaux chefs , le colonel Siry , commandant de la place , et le colonel Costé, commandant la gen-

darmerie. Le gouverneur général m'y attendait ; je lui fis part de mes dispositions, je lui demandai et il me remit Vurdre par écrit d'arrêter le cardinal Pacca, et, en cas d'opposition de la part du pape, d'arrêter aussi Sa Sainteté et de les conduire à Florence *. A la lecture de cet ordre conditionnel je voulus faire des observations, mais il n'était plus temps; le gouverneur général était sorti , il était onze heures, et tout était organisé et prêt à agir ; alors je descendis à la Pilota et aux Saints-Apôtres , où je pris et fis placer moi-même mes patrouilles, mes gardes, mes postes et mes détachements d'opération, pendant que le gouverneur général, pour contenir les Transtévérins, faisait occuper les ponts du Tibre et le château Saint- Ange par le petit bataillon napolitain aux ordres du général Pignâtelli Cerchiara *.

Chaque chef des détachements qui devaient concourir à l'ensemble de l'opération était prévenu de l'instant et du signal convenu pour l'escalade ; une heure après minuit à l'horloge du Quirinal était le moment fixé pour agir spontanément; mais un accident retarda l'opération. J'appris qu'un des officiers de la garde du pape était en vedette sur la tour saillante, près de la grande porte d'entrée du Quirinal, et que chaque nuit l'on prenait cette mesure de surveillance qui cessait à la pointe du jour. Alors je changeai l'ordre ; je subdivisai mes postes des environs de la fontaine de Trévi ; j'envoyai garder les portes des églises principales environnantes pour prévenir le tocsin ; je guettai la rentrée de l'officier en sentinelle sur la tour, et à deux heures trente-cinq minutes je donnai le signal ^

Pendant qu'un détachement de trente hommes escaladait les murs du

* Voilà le but de ceUe impor tante opération.

Radet reçoit l'ordre télégraphiqve de se rendre à Rome avec quatre cents gendarmes; huit cents hommes napolitains arrivent pour seconder ses mesures. On va commettre un exécrable attentat, envahir de nuit et à main armée la demeure pacifique du Clief suprême de l'Eglise : et pourquoi? pour arrêter le cardinal Pacca.,. et le pape, au cas seulement qu'il s'oppose à celte arrestation. Si cela n'était aussi absurde, je serais vraiment tenté de m'enorgueillir.

Ce que dit ici Radet est en contradiction manifeste avec ce qu'il a dit plus haut : Le général exposa qu'Une restait plus d'autre moyen pour rétablir le calme que d'éloigner Sa Sainteté de Rome, me déclarant qu'il m'avait choisi pour cette importa?ite opération. Je lui répondis qu'un acte de cette nature ne se faisait pas sans des ordres supérieurs par écrit. Il me répondit quej'atirais ce soir mêm.e des ordres par écrit.

' Le même qui, le 24 mai 1814, à la tète des troupes nationales, escorta la voiture du Saint-Père dans son entrée triomphale à Rome.

* Je donnai le signal. '...S'il ne s'agissait ici d'un fait atroce on serait tenté de rireà celle description de l'escalade du Quirinal, et l'on pourrait la comparer à celle du Miles glo~ riosus de Térence, qui, pour entrer dans la maison de sa maîtresse, disposa ses serviteurs en ordre de bataille, comme s'il se fût agi de monter à l'assaut d'une forteresse. Radet savait bien, comme il me l'avoua dans le voyage, qu'on avait défendu dans le palais A» faire aucune résistance.

TROISIÈME PARXrE. ^ — DOCUMENTS. 235

jardin près de la grande porte , derrière la cour de la Panetlerie y pour garder les issues de cette cour et les passages des souterrains à l'angle de la sainte chapelle, un autre détachement de vingt-cinq hommes gai'dait la petite porte de derrière qui descend al Lavatojo ; le colonel Siry, avec un détachement de cinquante hommes , montait par la fenêtre d'une chambre non occupée dans le centre des bâtiments attenants au Ouirinal, où logeait la plus grande partie des gens de service du souverain pontife ; de mon côté j'avais quarante hommes avec lesquels je me proposais de monter par l'extrémité de la toiture de la Daterie, sur la tour, pour de là pénétrer dans les appartements ; mais, deux échelles ayant cassé, je dus chercher à entrer par la grande porte du palais QuirinaL Le gouverneur général ayant appris mon accident vint en capote, avec un de ses aides de camp , Guyon, pour m'aider de ses conseils ; mais voyant les nouvelles mesures que je prenais, il se retira dans un bâtiment dépendant du palais Golonna, où était la garde ordinaire, sous les armes, en face du palais Quirinal.

Le colonel Siry parvint à pénétrer dans la grande cour du palais ; j'entendis du bruit et des cris d'alarme à travers lesquels je distinguai ceux-ci : AU* arme! traditori! l'horloge sonna trois heures, et la cloche de la sainte chapelle fut mise en branle : cette sonnerie fit craindre autour de moi que ce ne fût le signal du tocsin, mais elle cessa au bout de deux minutes. Je rassurai les esprits; et j'envoyai chercher vingt des vingtcinq hommes placés à la porte del Lavatojo, par laquelle ils n'avaient pu pénétrer, l'ayant trouvée murée à l'intérieur.

J'étais occupé à me procurer de force l'ouverture de la petite porto pratiquée dans l'un des battants de la porte cochère du palais Quirinal, lorsque le colonel Siry, parvenu dans la cour intérieure, envoya déga^ ger cette porte et me fournit ainsi l'entrée du palais ; je rassemblai aussitôt mon détachement fortifié de vingt hommes et je le réunis au sien ; je fis placer une garde à l'entrée et je marchai droit à un groupe d'ouvriers qui, dans l'angle à droite, au fond de la cour, me parut vouloir se défendre ;"je le fis disperser et je montai d'appartement en appartement jusqu'à l'antichambre de la salle du trône, dite des Sanctifications. Là je trouvai la garde suisse de Sa Sainteté, forte de quarante hommes, y compris le capitaine, tous armés et rangés en bon ordre dans le fond de la pièce; je fis entrer ma troupe, je sommai le capitaine de mettre bas les armes ; ils ne firent aucune résistance : je les fis désarmer, conduire et garder à vue dans leur propre corps de gardel

Je passai par le tambour de cette pièce dans la grande salle du trône, où plusieui's portes s'offrirent à ma vue; j'avais près de moi un homme

236 MÉMOlfiES su» LE POMlllCAT DE PE VII.

de confiance qui, connaissant l'intérieur du palais, m'indiqua celle qui conduisait à l'appartement du pape , par lequel il fallait passer pour arriver à celui du cardinal Pacca '. Me sentant près de Sa Sainteté, je frappai à cette porte, personne ne se présenta; je frappai de nouveau, en demandant au nom de l'empereur qu'elle me fût ouverte ; même silence.

Les moments étaient pressants, et je m'occupai de chercher d'autres moyens pour arriver jusqu'au cardinal Pacca, sans passer près de Sa Sainteté , lorsque j'entendis le bruit d'une clef que de l'intérieur l'on plaçait dans la serrure : en effet le pêne résonne et la porte s'ouvre : un prêtre jeune et grand, vêtu de noir, se présente; je lui demande son nom. « Pacca, » répondit-il *. — « Son Éminence ? » lui dis-je. — « Non, son « neveu.» Au nom de Pacca, je ne pus me défendre d'un mouvement intérieur qui m'avait fait naître l'espoir de terminer là l'objet de ma mission. Je lui demande où est le cardinal ; il s'inclina et recula près de la cloison en gardant un silence facile à interpréter. J'avance un pas, je jette la vue à gauche, et j'aperçois au bout d'un petit corridor assez étroit une chambre où il y avait de la lumière et du monde au bout ; je dirige mes pas vers cette pièce ; chemin faisant je distinguai des ecclésiastiques vêtus de différentes couleurs, mais simplement; aussitôt je mis le chapeau à la main. Arrivé sur la porte d'entrée de cette chambre, je vis Sa Sainteté assise à son bureau, vêtue de ses habits pontificaux, et dans la chambre une dizaine de personnes, la plupart avec des figures vénérables, que je supposai être ministres, grands dignitaires ou prélats de Sa , Sainteté.

Que tout autre se mette dans cette position, et, à moins d'avoir perdu tout sentiment moral et humain, il jugera de l'état pénible de ma situation. Je n'avais pas encore d'ordre de m'emparer de la personne du pape ; un saint respect pour cette tête sacrée , doublement couronnée, remplissait tout mon être et toutes mes facultés intellectuelles. Me trouvant devant elle, suivi d'une troupe armée, un mouvement oppressif et spontané se fit sentir dans tous mes membres ; je n'avais pas prévu cet incident et je ne savais comment me tirer de là. Que faire ? que dire ? par où commencer? Voilà le difficile de ma mission.

Ma troupe entrait avec moi ; la présence du Saint-Père , du sacré collège, et le lieu saint où je me trouvais, exigeaient le respect et la dé-

« » H fallait au contraire passer devant la porte de mon appartement pour arriver à la salle d'audience du pape.

' Mon neveu se trouvait dans la salle d'audience lorsque Radet entra. Peut-être cette anecdote eut-elle lieu à l'ouverture de la porte, mais elle ne parait pas vraisemblable.

TP.OlSltME PAUÏU:. — DOCljMRi^TS. ?37

cence; je me retournai, je commandai que Ton reconduisît et plaçât en ordre la troupe dans la salle du trône, et que des patrouilles en fussent détachées pour le maintien de Tordre dans le palais. Fort embarrassé du parti à prendre pour ne compromettre ni le succès, ni le gouverneur, ni moi-même, je profitai du mouvement rétrograde de ma troupe pour envoyer en toute hâte le maréchal des logis de gendarmerie , Cardini , prévenir le gouverneur général que j'étais en présence du pape sans avoir pu parvenir jusqu'au cardinal Pacca, que je ne connaissais pas, et demander ses ordres. Je prolongeai le mouvement de ma troupe, je ne laissai près d'elle qu'un petit nombre d'officiers ; je fis entrer le surplus pi'ès de moi , ainsi que les sous-officiers de gendarmerie ; ils entrèrent avec la plus grande honnêteté, le chapeau à la main et s'inclinant devant le pape à mesure que chacun allait prendre place pour former la haie devant l'entrée intérieure de la pièce; toute cette ordonnance dura cinq minutes environ, lorsqu'arriva le maréchal des logis Cardini, qui me remit en secret l'ordre du gouverneur d'arrêter le pape avec le cardinal Pacca et de les conduire incontinent hors de Rome. Tout sévère que me parut cet ordre, il fallait obéir.

Je m'avançai respectueusement de quelques pas plus près du Saint- Père S tenant mon chapeau d'une main et l'autre sur ma poitrine ; je m'inclinai et je dis à Sa Sainteté « qu'autant il en coûtait à mon cœur de remplir près d'elle une mission douloureusement sévère, autant mes serments et des devoirs sacrés m'en imposaient l'obligation.»

A ces mots le pape se lève, me regarde et me dit avec cette dignité attendrissante qu'on lui connaît : « Pourquoi venez-vous à cette heure « troubler ainsi mon repos et ma demeure? Que voulez-vous? » Je lui « répondis : « Très-Saint-Père, je viens au nom du gouverneur réitérer « à Votre Sainteté la proposition de renoncer officiellement à sa souve- « raineté temporelle *, » Le pape sans s'étonner leva les yeux, et me dit en élevant la main : « Je n'ai agi dans tout ce que j'ai fait qu'après avoir « invoqué les lumières de PEsprit-Saint, et vous me taillerez plutôt en « pièces que de me faire rétracter. »

Je suppliai Sa Sainteté de jeter au dehors un regard attentif, qu'elle verrait partout couler le sang de ses enfants; puis j'ajoutai que j'étais persuadé qu'elle voulait prévenir les horreurs d'une révolte dont le ma;sacre serait le résultat infaillible. Sa Sainteté me répondit « qu'elle

* 11 y a quelque différence entre mon récit et celui de Radel, quoique le fond soit le même. Peut-être le pape et le général dirent-ils quelque autre chose, lorsque je me fus retiré dans la pièce voisine.

' Donc le principal objet de la mission de Radet n'était pas Tarrestation de ma per *onne.

désapprouvait tout acte qui tendait à troubler l'ordre public et à répandre le sang humain, qu'elle était innocente et affligée de ce qu'elle apprenait, qu'elle invoquait le secours du Tout-Puissant pour le rétablissement de l'ordre dans sa capitale et dans ses États. Puis elle m'objecta qu'elle était loin de s'attendre à voir tant de maux, et à être traitée avec autant de mépris et d'ingratitude par le chef d'une nation aimable, auquel elle avait donné de si grandes preuves de son affection particulière. Je répondis que nous ne cessions de révérer Sa Sainteté comme notre souverain pontife, et de le considérer comme chef suprême de l'Église catholique, apostolique et romaine; que telle était la loi, le vœu et l'ordre de notre souverain ; que la religion était gravée dans nos cœurs avec la crainte , l'amour de Dieu et du prochain. Le Saint-Père me répondit : « Au surplus, je lui pardonne et à tous. »

Ne pouvant obtenir l'abdication de la souveraineté temporelle du Saint- Père, pressé d'ailleurs par l'arrivée du temps déterminé, je me vis obligé de déclarer à Sa Sainteté que j'avais des ordres qui me mettaient dans la douloureuse nécessité de l'emmener hors de Rome. Le pape me répondit : « Puisqu'il en est ainsi, je cède à la force ; mais, me dit-il, vous « m'accorderez bien, à moi et aux personnes qui doivent me suivre, « deux heures pour faire nos préparatifs de voyage. » Je répondis que je n'avais pas ce pouvoir dans mes instructions, mais que, si Sa Sainteté daignait donner la liste des personnes qu'elle voulait emmener, je la ferais porter au gouverneur général avec prière de me donner ses ordres. Sa Sainteté, qui était debout, se remit à son bureau , écrivit de sa main la liste et me fit l'honneur ne me la confier; aussitôt j'appelai un officier de gendarmerie, nommé Defilippi, à qui, devant le pape et toutes les personnes présentes, je remis cette liste, en le chargeant d'aller la porter à Son Excellence le général comte Miollis, lui faire part du désir du Saint-Père et me rapporter ses ordres. Cet officier revint dans moins de dix minutes; j'étais encore près de Sa Sainteté, lorsqu'il se présenta et nous rendit tout haut la réponse que j'avais déjà reçue secrètement , par le canal du maréchal des logis Cardini ; la voici mot pour mot : « L'ordre de son excellence le général est qu'il faut que le pape et le « cardinal Pacca partent à l'instant avec le général Radet ; les autres « personnes suivront après. »

Je m'inclinai devant Sa Sainteté, qui, sans parler, se leva, prit le livre qui était sur son bureau et en descendit la marche. Le pape était souffrant ; je m'avançai et le soutins par le bras ; je demandai à Sa Sainteté si le cardinal Pacca était présent ; elle me répondit que oui : je fis approcher un officier et le chargeai de prier Son Éminence de se préparer de

moiSlÈAIE PARTIE. — DOCUMENTS. 239

>^iiite au départ : en effet le cardinal , en simple soutane, passa avec l'officier par la chambre du pape qui était la plus voisine, derrière le bureau de Sa Sainteté, et alla s'habiller dans la sienne S qui n'en était séparée que par une cloison.

J'aidai Sa Sainteté à se rendre dans sa chambre en la soutenant sous le bras ; au moment d'entrer je dus retirer le mien pour laisser au pape toute la facilité d'entrer; mais sa main se trouvant par hasard dans la mienne, je ne pus résister au sentiment de vénération dont j'étais si fortement pénétré : je baisai pieusement cette main sainte et Panneau pontifical qu'elle portait.

Le pape était à l'entrée de sa chambre, j'étais près de lui ; le cardinal était passé et personne ne nous suivait ; je profitai de cet instant pour proposer à Sa Sainteté de me retirer et lui laisser la faculté de confier à qui bon lui sem))lerait ses secrets, ses ordres et les choses précieuses auxquelles elle pouvait tenir. Sa Sainteté me répondit : « Quand on ne « tient pas à la vie, on est loin de tenir aux biens de ce monde. » Le Saint-Père souffrant se remit sur sa chaise, à la tête de son lit qui était sans ciel et sans rideaux, et je rentrai dans la chambre d'où je venais de sortir.

Je rejoignis Sa Sainteté, je fis prévenir le cardinal Pacca que le Saint- Père était prêt ; Son Éminence me suivit avec le colonel Costé ; le pape nous attendait debout avec un livre à la main ; j'eus l'honneur de lui donner le bras ; nous descendîmes et traversâmes la grande cour. Arrivé à la porte cochère de la place Monte-Cavallo, le pape s'arrêta et bénit Rome. La plus grande partie de ma troupe, une portion des patrouilles et la garde du palais Golonna étaient en bataille sur différents points de cettte place ; un silence profond régnait ; il était quatre heures moins cinq minutes, et la troupe reçut la bénédiction du Saint-Père avec un saint respect. Il n'y avait pas un seul bourgeois sur la place ni aux fenêtres, du moins aucun ne se fit voir ; j'en fus étonné et je ne le fus pas seul. Cet appareil militaire, calme et immobile, était tacitement expressif et inspirait un sentiment plus profond, et donnait une impression moralement plus forte à l'acte qui, par sa nature, comportait le double caractère de l'audace et de la vénération.

Ma voiture était là, le pape s'en approche ; le cardinal Pacca monte le premier ; j'aide le Saint-Père à monter, je m'élance ensuite sur le siège, et pendant que le maréchal des logis Cardini venait se placer à mon côté, j'ordonnai au colonel Costé de prendre le commandement du Quirinal

l' Je revêtis les habits de cérémonie de< rai*(lin?iux dans la pièce contiguë, et je ne pus relourner dans mon apparlement,

240 MKMOIUES SUR IM rONTiFiCAT DE l'IK VII.

et d'y maintenir l'ordre, puis au cocher de nous conduire vers porta Pia par porta Salara, et le long des murs hors de la porte du Peuple. ?<ious partîmes escortés par la gendarmerie ; arrivés à la porte du Peuple , nous nous arrêtâmes pour renvoyer mes chevaux et prendre ceux de la poste, qui en conséquence de mes ordres se trouvaient là.

Pendant que l'on dételait, je cherchai à distraire Sa Sainteté. Je demandai si Sa Sainteté se trouvait bien, si elle souffrait encore, et si, n'étant pas pourvue de ce qui lui était nécessaire, elle daignerait disposer de moi et des provisions que j'avais préparées pour elle et Son Éminence le cardinal Pacca. Le pape me répondit : « Je suis bien ; Notre Sei- « gneur a bien autrement souffert. » Puis il ouvrit sa tabatière, où il ne restait que deux prises d'un tabac fin dont il usait ; aussitôt je pris une bouteille de ma provision et j'en mis dans sa boîte. Ce devoir, que j'étais heureux de remplir, parut flatter Sa Sainteté ; elle m'avoua qu'elle n'avait songé à rien prendre, et, tirant une petite pièce d'argent de sa poche, elle eut l'extrême complaisance de me la montrer du bout des doigts, en me disant : a Voilà tout ce que je possède.» Je tirai de la poche du siège un'sac d'or et d'argent que je m'empressai d'offrir à Sa Sainteté, en lui observant qu'il était à moi et que je la suppliais d'en disposer pour ses besoins et ses aumônes. Le pape me remercia, et ce ne fut qu'à la sortie de Radicofani qu'il céda à mes instances et en accepta quelque chose pour ses aumônes.

Pendant cet entretien un officier envoyé du Quirinal vint m'informer que les sbires * avaient été surpris à piller la sainte chapelle, et que le plus grand coupable était arrêté ; j'ordonnai qu'il fût mis en prison et traduit devant un conseil dé guerre. A cet égard le pape me fit observer que c'était un sbire et non un soldat français: « Car, dit-il, un soldat « français n'aurait pas commis un tel crime. » Sa Sainteté , toujours pénétrée de son caractère sacré et d'une bonté ineffable , me demanda si dans l'événement il y avait eu du sang répandu -; je lui répondis : « Pas la plus petite goutte, — Dieu en soit loué, » dit-elle, et nous partîmes.

* Aveu remarquable dans la bouche de Radet; preuve certaine que rinfâme sbiraill* avait été introduite dans les appartements du pape.

* Le pape ne fît pas ceUe demande^ mais Radet me dit à la porte du Peuple qu'il était bien content que tout se fût passé aussi pacifiquement, sans qu'une goutte de sanj eût été répandue.

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