PREMIÈRE PARTIE
« bulation auquel Dieu nous a réservé dans notre douloureux pontificat « devait arriver à son comble ; si nous devions nous voir ravir une chose « si précieuse pour nous, l'amitié et la bienveillance de Votre Majesté, « le prêtre de Jésus-Christ, qui a la vérité dans le cœur et sur les lèvres, « supportera tout avec résignation et sans crainte ; de la tribulation (( elle-même il recevra le reconfort de sa constance. 11 espère que la « récompense que'ne lui offre pas le monde lui est réservée plus solide, « éternelle dans le ciel, et ne cessant pas de prier Dieu pour la longue f( et prospère conservation de Votre Majesté Impériale et Royale, nous « lui accordons de tout cœur la paternelle bénédiction apostolique. )>
Cette lettre était du 29 janvier 1806.
Avant qu'on pût savoir à Rome l'impression que cette lettre avait faite sur l'esprit de l'empereur, la secrétairerie d'Etat reçut une note ministérielle du cardinal Fesch^ dans laquelle celui-ci, sacrifiant un peu la dignité de cardinal de l'Église à sa qualité de ministre de France , demandait, au nom de l'empereur, « que le pape expulsât de Rome, de tousses domaines, les Anglais, les Russes, les Suédois, les Sardes, et fît fermer tous les ports de l'État aux bâtiments de ces nations,)) demandes étranges que le cardinal prétendait justifier par d'assez faibles raisons.
Enfin, le 2 mars, arriva à Rome la réponse de l'empereur, datée de Paris, le 13 février 1806, lettre plus acerbe encore que la première, et dans laquelle Napoléon, se démasquant entièrement, annonce clairement ses projets contre le pape et l'Etat de l'Église. Voici cette lettre, ou plutôt ce manifeste de guerre :
«Très-Saint Père, (( J'ai reçu la lettre de Votre Sainteté du 29 janvier. Je partage toutes (( ses peines ; je conçois qu'elle doit avoir des embarras ; elle peut (( tout éviter en marchant dans une route droite, et en n'entrant pas « dans le dédale de la politique et des considérations pour les puis- « sances qui , sous le point de vue de la religion , sont hérétiques et « hors de l'Église, et sous celui de la politique, sont éloignées de ses (( Etats, incapables de la protéger, et ne peuvent lui faire que du mal. (( Toute l'Italie sera soumise à ma loi. Je ne toucherai en rien à V'm- (( dépendance du Saint-Siège. Je lui ferai même payer les dépenses
1 M. Artaud fait arriver cette lettre ou note du cardinal Fesch après la lettre suivante de l'empereur, ce qui est bien différent.
« que lui occasionnent les mouvements de mon armée. Mais nos con- « ditions doivent être que Votre Sainteté aura pour moi dans le tem- (( porel les mêmes égards que je lui porte pour le spirituel, et qu'elle (( cessera des ménagements inutiles envers des hérétiques, ennemis « de l'Église, et envers des puissances qui ne peuvent lui faire au- « cun bien. Votre Sainteté est souveraine de Rome, mais j'en suis (( l'empereur , et ses relations avec moi doivent être celles de ses (( prédécesseurs avec Charlemagne. Tous mes ennemis doivent être « les siens. Il n'est donc pas convenable qu'aucun agent du roi de Sar- (( daigne, aucun Anglais , Russe, ni Suédois, réside à Rome ou dans (( vos Etats, ni qu'aucun bâtiment appartenant à ces puissances entre « dans vos ports. Comme chef de notre religion, j'aurai toujours pour « Votre Sainteté la déférence filiale que je lui ai montrée dans toutes « les circonstances ; mais je suis comptable envers Dieu , qui a bien « voulu se servir de mon bras pour rétablir la religion, etc. »
Il continue sur ce ton, accusant le pape de négligence dans le gouvernement de l'Église, même de laisser périr des âmes, traitant ses conseillers d'hommes de mauvais principes, ennemis du bien ; se vantant de tout ce qu'il avait fait en faveur de la religion. Cette lettre, indigne d'un grand empereur , n'a besoin ni d'interprétation ni de commentaire.
A la lecture de cette lettre, le reste des illusions de Pie VII s'évanouit, et il reconnut combien avaient été trompeuses et perfides les espérances qu'on lui avait fait concevoir. Se souvenant alors de la conduite que tenaient ses prédécesseurs dans les graves affaires de l'Eglise, même au temps de la splendeur de la cour de Rome, il convoqua près de sa personne le sacré collège pour s'aider de ses lumières. Le 8 mars, trente-deux cardinaux se réunirent au Quirinal dans l'appartement du Saint-Père. Sa Sainteté exposa brièvement l'important objet de cette convocation, fit distribuer à chaque cardinal une copie manuscrite de la lettre de l'empereur et de la note du cardinal Fesch, et, pour leur donner le temps de bien examiner l'affaire et de se former une opinion mûrie par la réflexion, il les convoqua de nouveau pour le 10 mars au Quirinal, jour où ils devraient donner leur avis de bouche et par écrit, en rendant les copies manuscrites qui leur avaient été remises.