‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 8 sur 142 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le 10 mars au matin les trente-deux cardinaux se réunirent au Quirinal. Pie VII, le visage pâle, d'une voix émue et tremblante, exposa l'objet de la délibération, et demanda que chaque cardinal articulât son avis. Je soupçonnai dans l'esprit du pape quelque crainte que la plupart des cardinaux , mécontents de son ministère qui les avait laissés jusqu'à ce jour dans l'ignorance des affaires, ne fissent entendre des plaintes sévères, quoique respectueuses, de ce qu'on avait attendu , pour les appeler au conseil , une situation désespérante et presque irrémédiable. Mes soupçons étaient justes, mais il n'en fut pas ainsi, et la conduite de mes collègues fut pleine de dignité. Lorsque le pape eut fini de parler, le vénérable cardinal Antonelli, doyen du sacré collège, se leva, se découvrit, remercia au nom de ses collègues le Saint-Père de la confiance qu'il plaçait dans le sacré collège, et l'assura que « les cardinaux, s'élevant au-dessus de toute considération humaine, de tout intérêt particulier, n'écouteraient dans leurs conseils que la voix de la conscience et les serments qu'ils avaient faits à leur exaltation au cardinalat. )> Ensuite il exposa brièvement les raisons qui devaient faire rejeter les étranges demandes de l'empereur. Vingt-neuf cardinaux adhérèrent au sentiment de leur doyen, rejetant avec indignation les propositions du gouvernement français, et, dans l'énergie de leur langage, ils ne laissèrent pas échapper une seule parole qui pût indiquer un reproche de la conduite du pape et de son ministère. Trois cardinaux n'eurent pas le courage de suivre l'exemple de leurs collègues ; leur opinion cependant n'était pas le fruit d'une mauvaise doctrine, mais celui de la crainte qu'un refus n'exaspérât Napoléon et n'amenât les plus funestes résultats.

Voici le développement du vote unanime des vingt-neuf cardinaux : « Ni comme prince temporel, ni comme chef de l'Eglise, le pape ne peut adhérer aux prétentions , aux étranges demandes de l'empereur. Comme souverain temporel, il ne peut, sans de graves raisons, ni expulser de ses Etats les sujets des puissances avec lesquelles il est en paix et dont il n'a reçu aucune injure, tels que les Anglais, les Russes, les Suédois, les Sardes, ni fermer les ports de l'Etat pontifical aux bâtiments de ces nations ; un pareil acte d'hostilité serait une injustice manifeste , une violation du droit public de l'Europe. Sans doute quelques-uns de ces gouvernements ne professent pas la religion catholique , mais ils traitent le gouver- T. I. 2 '

18 MÉMOIRES SUR LE PONTfFICAT DE PIE VIT.

nement pontifical en puissance amie, ils ont pour le pape régnant du respect et de la vénération. Rien de plus frivole que la raison donnée par Napoléon de l'occupation d'Ancône , celle de la mettre à l'abri d'être occupée par des puissances ennemies de la France, et d'être souillée -par les Grecs et les Musulmans; car, dans la première occupation d'Ancône par les Français, sous la République, on a vu la Russie, l'Angleterre et même la Porte ottomane se réunir pour assiéger cette place, la reprendre et la rendre à son souverain légitime. Comme chef de l'Eglise , le pape doit, à plus forte raison , rejeter avec un courage apostolique les demandes de l'empereur : vicaire sur la terre d'un Dieu de paix , chef d'une religion qui est toute douceur et charité, il lui est impossible d'accéder à cette demande absurde de l'empereur, qu'il devra toujours regarder comme ses propres ennemis les peuples en guerre avec la France, pays qui d'ailleurs, par sa position, par son contact avec ses voisins, a rarement joui du bienfait de la paix, comme le prouve l'histoire. Une pareille concession ferait perdre à l'instant au Saint- Siège cette indépendance que la Providence lui a faite et qui lui est nécessaire, de l'aveu même de Bossuet, pour exercer librement son ministère pastoral , depuis surtout que l'Europe est divisée en tant d'Etats différents. Les prétentions de l'empereur réduiraient le pape à la condition d'un vassal, d'un prince lige de l'empire français; et voici quel en serait l'effet le plus funeste : à chaque guerre contre la France , toute communication serait à l'instant rompue entre Rome et les nations ennemies de l'empire français ; le pape n'aurait plus aucun moyen de gouverner les Eglises de ces nations , d'y exercer la juridiction spirituelle ; et même , en temps de paix , son ministère apostolique rencontrerait de continuels obstacles, d'incessantes contradictions. Les temps étant déjà si mauvais que les écrits émanés de Rome sont reçus avec peine et méfiance dans les pays étrangers, que serait-ce s'ils sortaient d'un fief de l'empire français? Rien de plus étrange et de plus romanesque que cette prétention de l'empereur, à'être le successeur de Charlemagne et d*cn avoir tous les droits, prétention souverainement dérisoire de la part d'un général qui a enlevé trois Légations au pape^ et qui menace d'usurper les anciennes possessions du Saint-Siège que Charlemagne avait reconquises pour les rendre aux papes, et qu'il avait même accrues

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