RELATION DU VOYAGE
J'avais donné des ordres pour qu'une brigade de gendarmes à cheval se trouvât à chaque relais, pour passer ma revue, et que chacune fît tenir des chevaux de poste tout prêts à me conduire ; les heures étaient indiquées pour chaque brigade.
Nous prîmes la route de Florence, escortés par pn détachement de la gendarmerie de Rome. Avant d'arriver à la Storta, je fis partir un des gendarmes au galop pour faire préparer l'escorte et les chevaux de poste ; il en fut de même à chaque relais, et partout mes ordres furent scrupuleusement exécutés. Les postillons de Rome, ayant eu le temps de voir et de connaître le pape à la porte du Peuple, se mirent à genoux, demandèrent et obtinrent la bénédiction de Sa Sainteté au moment où nous partions de la Storta.
Près d'arriver au second relais. Sa Sainteté souffrant de la colique, je fis arrêter la voiture ; le pape descendit et fut soulagé. Sa Sainteté me témoigna de l'inquiétude sur l'arrivée de sa suite ; je la rassurai en lui disant que je ne doutais pas de l'effet de la parole du général Miollis, et à l'instant je chargeai le sous-officier d'escorte, qui retournait à la Storta, d'écrire en mon nom au général d'envoyer les gens du pape, et du linge pour Sa Sainteté.
Arrivé au relais de la montagne de Viterbe, Sa Sainteté et Son Éminence descendirent pour prendre quelque chose dans la maison de poste, qui est une auberge isolée et fort malpropre ; j'en fis l'observation à la maîtresse qui servait des œufs, et sans se déconcerter elle dit au pape: « Votre Eminence* peut manger en toute sûreté; il est sou- « vent passé ici des personnes de distinction, notamment le Très-Saint- « Père à son retour de France , qui a béni notre - maison. » Elle croyait parler à un cardinal, en faisant un mensonge au pape.
]\ous arrivâmes le même jour, jeudi 6 juillet 1809, avant dix heures du soir, à la poste de Radicofani , grosse auberge située sur la route au-dessous du village de ce nom, frontière et dépendant de la Toscane. J'avais remarqué que la vitesse de notre marche altérait sensiblement le visage du Saint-Père, qui souffrait d'ailleurs ; j'étais vivement affecté de sa situation , et je m'affligeais de ce que mes devoirs imposaient à mes sentiments. Il est dans la vie des instants bien extraordinaires et
' L'hOlesse ou la femme du maître de poste donna d'abord au pape le titre d'Excellence; mais il iïil dilHciIe déjuger si réellcmenl ello ne connaissait pas le Sainl-Père, on si elle Teignait adroitement de ne pas? le connaître.
T. I. JG
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bien difficiles ; j'en appelle à ceux qui voudront bien approfondir les dangers , les alarmes et les peines cruelles qui s'attachaient à ma mission.
Au moment d'arriver, j'envoyai demander des logements pour deux cardinaux et leur suite. Mon escorte s'avance , fait évacuer le vestibule de l'auberge ; la voiture entre jusqu'à la porte de la cuisine, la porte cochère se ferme derrière nous ; je descends, je donne la main au chef suprême de l'Eglise pour monter l'escalier ; le maréchal des logis avec le cardinal Pacca nous suivent et vont à la chambre destinée à Son Eminence ; j'entre avec Sa Sainteté dans celle qu'on lui prépare, et je me mets en devoir de la servir.
Je pourrais ici m'étendre ; mais mon cœur s'étant épanché et satisfait, je m'en remets à la mémoire du Saint-Père pour tout ce que j'ai dit et fait dans cette circonstajace. Le souvenir du devoir que j'ai rempli me fait encore jouir du bonheur que j'en éprouvai.
Tout ce que je puis dire , c'est que Sa Sainteté me parla plusieurs fois de son inquiétude sur l'arrivée de sa suite ; elle était malade , sans linge, et fatiguée ; je souffrais plus qu'elle de sa situation ; je fis tout pour la tranquilliser. Un courrier qui se rendait à Rome venant à passer, je le fis arrêter et lui remis un billet pour le général Miollis, par lequel je le sommais de sa parole.
Le pape, se sentant atfaiblir, me manifesta le désir de passer la nuit dans cette auberge et d'y attendre les voitures de sa suite ; je ne sus que répondre ; mais Sa Sainteté pouvant tomber dangereusement malade, et mourir dans mes bras si je la forçais à continuer le voyage, je ne lui aurais pas survécu. D'ailleurs , en entreprenant la mission que je ne pouvais refuser, j'avais fait le sacrifice de ma vie, et, à tout événement, ma sensibilité l'emporta sur ma responsabilité ; je me décidai : alors Sa Sainteté plus calme se mit à prier, et je me retirai.
Ce retard ayant laissé percer la nouvelle de l'arrestation du pape, comme je l'avais prévu , tout le monde du lieu et des environs accourait pour le voir, et à cet eff'et se rassemblait autour de l'auberge ; je pris des mesures pour le repos et la sûreté du Saint-Père ; après quoi je remontai, et fis placer un matelas devant la porte de sa chambre, sur lequel je passai la nuit.
Le vendredi 7, dès le matin, je regardai parla fenêtre de l'auberge et j'aperçus un groupe de religieux sur le coteau entre l'auberge et le village de Radicofani. Je descendis pour m'informer du motif de ce rassemblement ; j'envoyai à cet effet un sous-officier de gendarmerie parler à ces moines ; ils ne voulurent pas s'expliquer, et je leur fis
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signifier de se rendre à leur couvent , afin qu'on les y trouvât si le pape voulait s'y rendre ou y envoyer : ils se retirèrent.
Le Saint-Père ^ant levé, j'entrai dans son appartement, je lui présentai mon respect et m'informai de sa santé : il me répondit qu'il avait passé une bonne nuit ' et qu'il se portait beaucoup mieux ; je lui demandai ses ordres, et je le laissai prier.
La journée avançait ; Sa Sainteté m'ayant encore manifesté son inquiétude sur ce que sa suite n'arrivait pas, j'étais souvent à regarder par la fenêtre donnant sur la route de Rome, que l'on découvre de là à plus de quatre lieues. Vers trois heures, j'aperçus de loin deux voitures , je courus plein de joie en faire part au pape : plus elles approchaient, et plus je me persuadais que c'étaient celles de la suite du Saint-Père. J'envoyai un gendarme au-devant pour s'en assurer, je le chargeai de mettre son chapeau sur la pointe de son sabre et de le tenir élevé pour me le faire connaître. En effet , dès que le gendarme eut joint les voitures, il me donna par ce signal l'assurance que c'était la suite du pape, et je courus en rendre compte à Sa Sainteté, qui m'en parut fort contente.
Vers quatre heures les voitures arrivent ; dans la première était le prélat Doria et l'abbé Pacca, dont j'ai eu occasion de parler; dans la seconde était le médecin de Sa Sainteté ^ , son valet de chambre , des malles et des effets. Ces messieurs entrèrent, reçurent la bénédiction, se rafraîchirent. Je pris les ordres du pape , et à cinq heures nous partîmes, laissant à la troisième voiture la faculté de venir à son aise. Je pressai d'autant plus le départ que je voulais éviter de passer dans Sienne pendant le cours de la journée. A peine avions-nous fait un mille que des religieux mendiants vinrent demander à parler au pape ; je pris ses ordres et je fis arrêter la voiture ; les religieux parlèrent à Sa Sainteté , et ce fut en cet instant que je fus assez heureux pour obtenir que le Saint-Père acceptât quelques pièces d'argent pour en faire des aumômes en leur faveur.
Comme notre séjour à Radicofani avait donné le temps d'en répandre la nouvelle , nous trouvions toutes les routes couvertes d'habitants ; les villages en étaient encombrés et notre marche ralentie. Le Saint-Père donnait partout sa bénédiction. Au relais de San-Quirico, la multitude était si grande , si empressée , qu'elle monta sur le derrière , sur les
* Ce récit n'est pas exact.
* Ce n'était pas le médecin, mais le chirurgien Ceccarini. Il y avait encore D. Jeau Soglia, aujourd'hui archevêque d'Ephèse i/i par abus, qui, après avoir servi Pie VU avec le plus grand zèle pendant sa captivité k Monle-Cavallo, dans son voyage à Grenoble et ^ Savone, fut lui-même violemment séparé du pape et conduit à Fenestrelle,
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roues, le siège, l'impériale de la voiture, et même sur les chevaux pendant qu'on les attelait ; mes gendarmes, dans la crainte d'accidents, n'osaient trop faire mouvoir leurs chevaux ; du siège où j'étais , je voyais arriver de toutes parts des habitants et la foule augmenter autour de nous; j'examinais les figures les plus mâles et je prêtais une oreille attentive à leurs discours ; mais les cris étaient si multipliés et si confus que l'on n'y pouvait rien comprendre. Cependant une voix un peu plus élevée prononça distinctement ces mots : « Bisogna salvarlo , il faut le sauver K » Aussitôt je tire mon épée, j'écarte toutes les personnes qui étaient autour de moi sur le siège et sur toutes les parties extérieures de la voiture; j'ordonne aux postillons de faire descendre celles qui étaient montées sur leurs chevaux, et à la gendarmerie d'écarter la multitude pour partir ; les fouets claquent , on part miraculeusement sans accident à travers une foule immense qui se prolongeait fort au loin. A la sortie du village, le chemin fait une courbe pour adoucir une forte descente : les chevaux ne purent, à cause de la multitude, prendre assez de circonférence , et la voiture fut au moment de se renverser à l'endroit même le plus dangereux, dans des jardins très-ba d'une pente excessivement rapide , sans palissades, barrières , ni garde-fous ; enfin nous passons à l'aide des gendarmes qui, courant en avant, nous faisaient faire place.
Au relais de Montarone , je fio partir un gendarme avant nous pour porter mes ordres à la gendarmerie de Sienne ; peu d'instants après un homm.e de confiance m'apporta la réponse à la lettre que , pendant mon séjour à Hadicofani , j'avais écrite à la grande-duchesse de Toscane. Comme ce monsieur était fatigué et même blessé pour avoir couru en bidet et à toutes selles, il ne put nous suivre longtemps. Nous arrivâmes à Sienne ; nous traversâmes le faubourg et la ville sans être reconnus ; il était près de cinq heures du matin : nous ne vîmes que quelques artisans et autres ouvriers qui paraissaient se rendre à leur travail ; les maisons étaient fermées, et les personnes qui se dirigeaient vers nous se bornaient à nous regarder avec un air de curiosité , sans même nous saluer.
Pendant qu'on relayait, le capitaine de la gendarmerie de l'Ombrone m'avertit des progrès de la grande insurrection, et me prévint que des bandes rôdaient de Monte Pulciano à Sienne et dans les Maremmes, où elles se concertaient avec celles des États romains vers Cava ; que ces bandes avaient dévalisé plusieurs voyageurs en plein jour, notamment
* Tout cela n'a existé que dans l'imagination troublée de Radet, ou bien il faut dire que le pape et moi nous étions endormis.