‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 78 sur 142 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Voyage à Fontainebleau et à Paris.

Le jour de ma sortie de Fenestrelle, jour des plus mémorables de ma vie, fut accompagné de circonstances si extraordinaires pour moi, de changements de scènes si subits et si agréables , qu'aujourd'hui même je ne puis en parler sans une vive émotion. Le ciel était brumeux ; tout ce que l'œil pouvait apercevoir était chargé de neige, et les chemins étaient pavés d'une glace si épaisse et si dure qu'il fallut, pour frayer un passage à la voiture, envoyer des paysans pour la rompre à coups de hache ; trois heures après, j'entrai dans la délicieuse vallée de Pignerol, et le soleil devint si brillant , le ciel si pur et si serein, que j'eus une de ces belles journées d'hiver si communes sous le doux et beau climat de Naples. Si ce changement de scène fut extrêmement agréable pour moi, le changement 'politique eirnoi-aldes circonstances relatives à ma personne me causa la plus profonde impression et me fit verser bien des larmes. Je venais de m'arracher avec douleur des bras de mes compagnons d'infortune, qui me suivirent, les larmes aux yeux, jusqu'à la porte de la forteresse, lorsque tout à coup j'entendis sonner en branle les cloches du village; le curé s'avançait en même temps au-devant de moi à la tête de ses paroissiens, T. I. 17

qui attendirent à genoux ma bénédiction. Un peu plus loin je rencontrai les magistrats , qui venaient me féliciter de ma délivrance ; tous m'accompagnèrent jusqu'à la voiture, en me donnant des marques touchantes de leur affection et de leur respect. C'était la même réception sur toute la route, au passage des différentes paroisses, tandis que toutes les cloches faisaient entendre à la fois leurs sons retentissants, au sein de ces étroites et profondes vallées. A quelque distance de Pignerol , une députation du chapitre de la cathédrale vint au-devant de moi pour me complimenter et m' annoncer la part que tous les chanoines prenaient à l'événement heureux de ma délivrance. Une foule d'habitants se pressaient sur mon passage hors de la ville , et, à mon entrée, les cloches furent mises en branle. Les rues et les fenêtres étaient rempUes de personnes de toutes les classes, qui me témoignaient par leurs gestes la joie qu'elles éprouvaient. Arrivé sur la place principale , un spectacle plus attendrissant encore vint frapper mes regards. Là étaient réunis tous ceux des ecclésiastiques de l'Etat romain, exilés à Pignerol ou aux environs, pour avoir refusé le serment de fidélité exigé par le gouvernement français. Aussitôt qu'ils m'aperçurent, ce ne fut qu'un cri d'acclamation et d'applaudissement, et lorsque je descendis de voiture tousse pressèrent autour de moi. Les uns me baisaient l'anneau et les vêtements, d'autres pleuraient; quelques-uns frappaient des mains: tous voulaient me parler, tous voulaient me féliciter. La vue de tant de confesseurs de la foi , dont les visages pâles , les habits usés annonçaient l'état de misère et de .pauvreté où ils étaient réduits, me remplirent d'une si profonde émotion, que je ne pus leur répondre que par des larmes et des sanglots , embrassant les uns, serrant la main aux autres, et m'efforçant de leur témoigner par mes regards ma vive sensibilité et ma reconnaissance. Je gagnai l'auberge à travers une foule nombreuse qui s'était agenouillée pour recevoir ma bénédiction. Après m'être reposé un quart d'heure, je me rendis, accompagné des ecclésiastiques exilés, à l'église des religieuses de Saint-François de Sales , auxquelles j'avais fait annoncer ma visite avant mon départ de Fenestrelle. L'église était magnifiquement ornée. A mon arrivée, on exposa le Saint-Sacrement, et la bénédiction fut donnée d'une manière solennelle. J'entrai ensuite dans le couvent, et j'eus le plaisir de voir plusieurs religieuses respectables, sorties de familles distinguées du Piémont, qui, après avoir été

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