QUATRIÈME PARTIE (1813— 18U). S
chassées de leur cloître, avaient enfin obtenu la permission de vivre en communauté, et continuaient à élever quelques jeunes demoiselles. A mon retour, je reçus de nouveau les compliments du chapitre , qui me pria de célébrer la messe le lendemain à la cathédrale ; je promis simplement que j'y assisterais. Le soir même, pendant mon repas, des dilettanti vinrent exécuter divers morceaux de musique instrumentale. Ces témoignages de joie et d'affection que faisait éclater une ville soumise à l'empereur des Français, dans un temps de persécution contre le clergé, particulièrement contre les cardinaux et les prélats romains, me firent une impression si profonde, que je pus à peine prendre quelque nourriture et goûter quelques instants de sommeil. Le lendemain, je me rendis de bonne heure, accompagné des ecclésiastiques exilés, à la cathédrale, que les chanoines avaient fait parer comme dans les grandes solennités. Je fus reçu par le chapitre avec les cérémonies d'usage, et, pendant la messe, on chanta plusieurs motets accompagnés par un orchestre choisi. Je passai ensuite dans la salle du chapitre, où je déjeunai; et, après avoir remercié les chanoines de toutes les attentions qu'ils avaient eues pour moi , je retournai à l'hôtel. Là je voulus connaître le nom et la patrie de tous les ecclésiastiques exilés, et ce ne fut pas sans attendrissement que je remarquai parmi eux quelques jeunes gens engagés dans les ordres mineurs* qui avaient refusé de prêter au gouvernement usurpateur le serment qu'il leur avait demandé comme bénéficiers. Je leur adressai à tous quelques paroles de consolation ; je fis l'éloge mérité de leur courage et de leur constance , en les assurant que, si la divine Providence ramenait le Saint-Père à Rome, et rendait au Saint-Siège ses domaines temporels, leurs mérites et leur conduite édifiante ne resteraient pas sans récompense: Dieu sait avec quelle bonne foi je leur fis ces promesses, et combien j'étais convaincu qu'elles seraient accomplies I Qui aurait pu prévoir alors que les souverains légitimes, en remontant sur le trône, laisseraient prévaloir dans leurs conseils cet esprit de clémence ou plutôt d'excessive bienveillance envers les serviteurs du gouvernement usurpateur, et que ceux-ci usurperaient encore les récompenses dues à la fidélité ?. . . Fasse le Ciel que nous ne soyons pâa à la veille de nouvelles secousses, de nouvelles révolutions MI
« Ces paroles prophétiques ont été écrites en 1818. {Note du traducteur.)
Je montai ensuite en voiture , au milieu d'une foule considérable , au son de toutes les cloches , et je partis ému et attendri jusqu'aux larmes. J'avais fait venir deux voituriers pour voyager plus lentement jusqu'à Chambéry, où mon intention était de prendre la poste. Je me reposai quelques heures à Rivoli , et j'y trouvai le marquis d'Azelio, gentilhomme qui à la noblesse de la naissance joignait une vaste érudition et une piété solide ; ce fut lui qui commença à me parler des conditions iniques du funeste concordat de Fontainebleau , mais d'une manière encore bien obscure. Tandis que nous conversions ensemble, l'avocat Scarselli, de Turin, accompagné du Père Ferreri, ancien recteur du collège Glémentin à Rome , vint me prier d'accepter un dîner qu'il avait fait préparer à l'occasion de mon passage. Je ne pus me refuser à cette invitation, et j'eus le plaisir de passer quelques heures au milieu d'une réunion de personnes choisies qui s'intéressaient sincèrement à ma personne, et n'étaient venues de Turin que pour me voir et m'offrir leur généreux secours. La reconnaissance m'oblige de dire que le marquis d'Azelio et M. Gonnella , banquier à Turin , qui tous deux , pendant la captivité du pape à Savone , avaient donné les preuves les plus généreuses de leur dévouement aux intérêts de l'Église et du Saint-Siège , me prièrent d'accepter à titre de don l'argent nécessaire pour mon voyage jusqu'à Paris. Ma position me permit de ne pas profiter de cette offre généreuse , et je les remerciai avec une véritable effusion de cœur.
De Rivoli j'arrivai au village de Saint-Antonin, où je passai la nuit. Le lendemain , qui était un dimanche , j'entendis la messe à Suze, et le curé annonça au peuple que ce jour-là même un Te Deum serait chanté à la cathédrale, à l'occasion du concordat conclu entre le pape et l'empereur Napoléon. Au coucher du soleil , j'arrivai à l'hospice du Mont-Cenis, où je fus reçu avec la plus grande cordialité, et traité d'une manière splendide. Je m'empressai de demander des renseignements sur le dernier passage du pape. Le Saint-Père était arrivé à l'hospice au milieu de la nuit du 11 juin 1812 , dans un état à faire craindre pour sa vie ; et, comme le mal prenait un caractère toujours plus alarmant, on lui administra le saint Viatique leih au matin ; le colonel de gendarmerie M. Lagorse , qui avait donné avis au gouvernement de Turin de l'état du Saint-Père , reçut pour réponse qu'il fallait eitécuter les ordres reçus de Paris. Malgré les prières et les repré-
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sentations des religieux et du chirurgien Clara, de Lans-le-Bourg , le pape avait été jeté, le H même , dans sa voiture , et on avait poussé le voyage jour et nuit jusqu'à Fontainebleau , avec une extrême rapidité. De l'hospice je descendis à Lans-le-Bourg le 8 février, et j'y passai toute la journée , à cause d'un accident arrivé à ma voiture ; là je reçus la visite du chirurgien Clara , qui me donna de nouveaux renseignements sur le voyage du pape , qu'il avait accompagné jusqu'à Fontainebleau pour lui donner ses soins. On avait eu la barbarie de faire voyager Pie VII quatre jours et quatre nuits de suite, sans lui permettre de descendre de voiture ; et le soir, pendant que sa suite prenait un rapide repas, on enfermait dans une remise la voiture et l'illustre prisonnier ! ... Le 9 je passai la nuit à Saint-Jean-de-Morienne, et le 10 à Montmeillan. Le lendemain j'arrivai avant midi à Chambéry, où je voulus passer le reste de la journée pour faire connaissance avec l'évêque , Mgr de Solles. On m'avait assuré que dans l'assemblée des évêques , tenue en 1811 sous le titre ridicule de Concile national, Mgr de Solles avait hautement appuyé la motion de Mgr Maximilien de Droste, évêque de Jéricho in partibus, qui proposa à l'assemblée d'aller, avant d'entrer en délibération , se jeter au pied du trône pour réclamer la liberté du Saint-Père (on sait que cette assemblée rejeta la motion de l'évêque allemand) ; cet acte de courage m'avait fait concevoir une opinion très-favorable de M. de Solles , et je voulus à mon passage à Chambéry le visiter et l'en féliciter. Je reconnus, dans l'entretien que j'eus avec lui, qu'il était sincèrement attaché au Saint-Siège , quoique dans sa conduite il n'ait pas toujours montré la même fermeté. Il me dit que des personnes pieuses de Paris lui avaient donné des nouvelles peu consolantes sur le concordat de Fontainebleau , et que le pape était en proie à une affliction profonde qui minait sa santé ; il ajouta que le bruit courait à Paris que l'empereur voulait réunir à Fontainebleau un grand nombre d'évêques de France , afin que , de concert avec les cardinaux , ils pussent aplanir les diflicultés qui s'opposaient à l'exécution du concordat. Je compris aussitôt sur quelle mer orageuse j'étais embarqué, et je commençai à regretter la paix et la tranquillité de ma prison. Le 12 février je pris la poste à Chambéry, et je vins coucher à la Verpillière. Le 13 j'arrivai à Lyon un peu avant midi , et je descendis à l'hôtel de l'Europe, où m'attendait M. le vicomte Mathieu de
Montmorency (j'ai déjà parlé de ce respectable gentilhomme et de son illustre famille). Aussitôt que je l'aperçus : « Comment î lui dis-je, « le premier baron chrétien veut bien visiter un criminel d'État qui « vient à peine d'être libéré ? » Alors nous nous embrassâmes , et, dans l'entretien que j'eus avec lui, il me confirma tout ce que m'avait dit l'évoque de Chambéry sur l'affliction des bons catholiques, à l'occasion du concordat de Fontainebleau. Il m'apprit que plusieurs Lyonnais, sincèrement attachés au Saint-Siège , étaient sans cesse en mouvement pour savoir l'heure précise de mon arrivée ; il ajouta que , malgré leur désir ardent de me posséder quelques jours dans leur ville, les bons catholiques lyonnais renonçaient à cette consolation , pour ne pas retarder mon arrivée à Fontainebleau , et qu'ils me suppliaient même d'aller me réunir au plus tôt aux autres cardinaux exilés, pour aider le Saint-Père à se tirer d'une situation aussi affligeante que dangereuse. Je lui répondis que je partirais le lendemain même, qui était un dimanche , après avoir dit la messe à la paroisse voisine , qu'il me dit être dédiée à saint François de Sales , et gouvernée par un pasteur aussi pieux qu'éclairé, M. l'abbé Juillard. Après quelques mots sur la santé du pape , sur le bruit alors répandu qu'il fixerait sa résidence à Avignon , sur les cardinaux qui avaient pris part au concordat, sur les cardinaux noirs qu'il croyait déjà à Fontainebleau , M. de Montmorency prit congé pour aller prévenir M. Juillard que je dirais le lendemain la messe dans son église , et annoncer, disait-il , cette agréable nouvelle aux bons Lyonnais. Je reçus ensuite la visite de quelques ecclésiastiques, et entre autres de l'abbé Gérard, auquel j'avais fait parvenir une lettre de l'excellent marquis d'Azelio. Ce digne ecclésiastique me lut avec douleur une lettre d'un de ses amis de Paris, qui lui communiquait quelques articles du concordat , tels qu'ils circulaient alors dans Paris. Quoique les ministres du gouvernement fissent trophée des concessions de Fontainebleau, j'avoue que je ne pus croire tout ce qu'on mandait à M. Gérard; je ne lui cachai pas mon sentiment, qui était en cela conforme à celui de presque tous les catholiques ; aujourd'hui même où j'écris ces lignes (1818) , j'aurais peine à persuader aux deux tiers de la France et de l'Italie que ce concordat n'était pas l'œuvre criminelle de l'imposture de Napoléon.
J'allai dans l'après-midi visiter la cathédrale , et je parcourus en