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voiture les rues de Lyon : j'y remarquai de beaux édilkes, entre autres l'hôtel-de-ville , quelques beaux ponts sur la Saône et sur le Rhône, et des quais très-agréables. Je ne pus donner qu'un coup d'oeil rapide à cette ville; mais, d'après l'idée qu'il m'en est resté, je la crois plus belle et plus régulièrement bâtie que Paris.
M. le vicomte de Montmorency vint me revoir plusieurs fois dans le jour; je reçus aussi la visite d'un des vicaires-généraux du cardinal Fesch, celle du curé Juillard, d'un autre ecclésiastique et de plusieurs laïques. La manière dont tous me témoignaient l'estime et la vénération qu'ils avaient , disaient-ils , conçues pour ma personne dans les jours d'affliction et d'épreuve que je venais de traverser, me faisait vraiment rougir, et m'obligeait à m'humilier profondément devant celui qui connaissait toute ma misère et mon indignité. On m'apprit que le cardinal Fesch , qui était ^ parti quelques jours auparavant pour Paris , était bien vu dans son diocèse ; mais on ajoutait qu'à la nouvelle officielle du concordat de Fontainebleau il n'avait donné aucun signe de joie , et s'était contenté de dire que l' Église avait dû faire de grands sacrifices.
Je reçus dans la soirée deux jeunes gens d'une tournure fort noble, qui, après m'avoir donné la valeur d'une lettre de change que j'avais envoyée à un banquier, me prièrent de faire sortir mon camérier, parce qu'ils désiraient rester seuls avec moi ; alors ils se jetèrent à genoux , et , d'un air religieux et modeste , ils me prièrent d'étendre ma main sur eux pour les bénir. A cette vue, je demeurai aussi étonné que confus; cependant, touché d'une démonstration aussi respectueuse, je leur dis que ma bénédiction personnelle aurait bien peu de valeur, mais que , interprétant les intentions du Saint- Père , je leur donnais en son nom la bénédiction apostolique. Ils se relevèrent satisfaits, me demandèrent l'heure à laquelle je dirais la messe le lendemain , et après un court entretien ils prirent congé. J'ai voulu raconter ce fait pour donner une idée de la ferveur des bons Lyonnais et de leur dévouement aux ministres du Saint-Siège , dans un temps oii le gouvernement français faisait tant d'efforts pour l'opprimer et l'avilir.
Le 14 au matin, on m'envoya une voiture pour me conduire à la paroisse de Saint-François-de-Sales ; je fus reçu à la porte de l'église , au son de toutes les cloches, par le clergé revêtu des habits
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sacerdotaux. Là se préparait une scène aussi attendrissante qu'inattendue pour moi. A peine le curé m'eut-il donné l'encens que , se prosternant à mes pieds , à la tête du clergé et des fidèles qui remplissaient l'église , il m'adressa un discours plein de chaleur et d'éloquence , que je regrette de ne pouvoir transcrire ici en entier : cinq ans passés, depuis cette époque , dans le tourbillon des affaires, me serviront d'excuse pour l'insuffisance de ma mémoire ; il me semble cependant entendre encore retentir à mes oreilles ces paroles touchantes : (( Nous baisons vos chaînes Nous vous vénérons
(( comme un confesseur de la foi qui avez souffert pour la cause de
(( Jésus-Christ Ministre du chef de l'Église , dites-lui que nous
« voulons vivre toujours unis , toujours soumis au successeur de
(( Pierre Nous vous demandons votre sainte bénédiction, bien
« persuadés que celle que vous nous donnerez sur la terre sera con- « firmée dans le ciel. » De nombreuses marques d'approbation accueillirent le discours du curé Juillard; l'énergie, la liberté du langage apostolique qu'il osa faire entendre dans ce temps de persécution me pénètrent encore aujourd'hui d'admiration. Pendant la célébration de la messe , quelques jeunes gens entourèrent l'autel , et entonnèrent une hymne qui inspirait la dévotion et le recueillement. Après la communion, sur la prière de M, le curé , je distribuai le pain de vie à une foule de fidèles , à la tête desquels je distinguai le vicomte de Montmorency, les deux jeunes gens que j'avais bénis la veille, et plusieurs autres personnes qui m'avaient été présentées. La modestie, la componction avec laquelle ces bons catholiques s'approchaient de l'autel , le recueillement profond de cette assemblée , le silence qui laissait ma voix seule retentir sous les voûtes de l'église , me remplirent d'une émotion si profonde que des larmes s'échappèrent de mes yeux ; non , il ne s'effacera jamais de ma mémoire ce religieux spectacle , d'autant plus consolant qu'il était tout à fait inattendu pour moi , dans un royaume où nous. Italiens, avions cru que la foi était à la veille de s'éteindre entièrement. Après la messe je ne pus m'empêcher de témoigner à M. le curé toute la consolation que je venais d'éprouver, et je lui dis que ce beau jour rachetait une année de ma douloureuse captivité.
Après mon déjeuner, M. de Montmorency et plusieurs autres personnes respectables m'accompagnèrent jusqu'à ma voiture ; là, coin-
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blé de nouveau des marques touchantes de leur intérêt et de leur respect , je partis en répétant en moi-même , dans mon attendrissement , ces paroles du Rédempteur : Non inveni tantam fidem in Israèi. Jadis , me dis-je ensuite à moi-même , lorsque la bonne harmonie existait encore entre le Saint-Siège et le gouvernement français , un prince de l'Église qui eût paru à Lyon , entouré de tout l'éclat de la pourpre romaine , aurait à peine reçu quelques compliments, quelques visites de convenance; aujourd'hui j'y parais dans un équipage plus que modeste, dans un temps où l'Église gémit sous l'oppression, et cependant la réception que je viens de recevoir, les témoignages éclatants de respect et de dévouement dont j'ai été environné , peuvent être regardés comme un véritable triomphe remporté sur les persécuteurs de l'Église. Ces douces pensées ranimèrent mon courage , et je m'avançai rempli de nouvelles forces pour soutenir les combats qui m'attendaient à Fontainebleau.
Je passai la nuit à Roanne , ville du Lyonnais, oii existait , quelques années auparavant , un collège renommé dirigé par les Jésuites. Le 15 je couchai à Moulins, capitale du Bourbonnais, et le 16 à La Charité, petite ville agréablement située sur la Loire. Là, en lisant la Gazette de France arrivée le matin , j'acquis la cruelle certitude de l'existence des articles du concordat dont on m'avait parlé à Lyon. Le 17 je couchai à Montargis, et le lendemain matin j'arrivai à Fontainebleau.
Je m'étais figuré qu'un château impérial habité quelquefois par des ministres de Napoléon, et alors par des évêques, des cardinaux, et par le souverain pontife , avec lequel on pouvait communiquer pour la première fois depuis cinq ans, m'offrirait le spectacle d'un grand mouvement; je ne rencontrai cependant que quelques personnes vulgaires; une d'entre elles courut appeler le portier qui vint aussitôt ouvrir la grille , et j'entrai dans une vaste cour, terminée par un escalier découvert. Toutes les portes et toutes les fenêtres étaient fermées ; une sentinelle promenait silencieusement ses pas au haut de l'escalier ; je doutai un instant si j'entrais dans un palais impérial ou dans une nouvelle prison d'État. Ne trouvant personne 'à qui je pusse m'adresser pour demander audience , j'envoyai mon camérier, qui, quelques minutes après, revint accompagné d'Hilaire Palmieri, un des domestiques italiens restés au service du pape. Celui-ci m'engagea
à me présenter avec mes habits de voyage, parce que le pape me recevrait sur-le-champ. Dans l'antichambre, le cardinal Doria vint au-devant de moi, m'embrassa les larmes aux yeux, et me témoigna de la manière la plus affectueuse la joie que lui causait ma délivrance. Dans les autres salles, je rencontrai quelques prélats français; et comme j'entrais dans l'appartement du pape , je trouvai le Saint-Père debout , faisant même quelques pas pour venir au-devant de moi. Quelle fut mon affliction de le voir courbé, pâle, amaigri, les yeux enfoncés, presque éteints et immobiles ! Il m'embrassa , et me dit avec beaucoup de froideur : «Je ne vous attendais pas si tôt. » Je lui répondis que j'avais pressé mon arrivée pour avoir la consolation de me jeter à ses pieds, et de lui témoigner mon admiration pour le courage héroïque avec lequel il avait souffert une si longue et si dure captivité. Il me répondit avec l'accent de la plus vive douleur : « Et cependant nous avons
« fini par nous rouler dans la fange Ces cardinaux m'ont traîné
« devant ce bureau et m'ont fait signer*. » Et alors, me prenant par la main, il me fit asseoir à son côté, et, après avoir fait quelques questions sur mon voyage , il me dit : « Vous pouvez à présent vous « retirer, parce que c'est l'heure où je reçois les évêques français ; « on a préparé pour vous un logement dans le palais. » Je sortis , et l'intendant du château me conduisit dans un appartement composé de trois petites chambres donnant sur un grand corridor, près du logement d'autres cardinaux et des évêques français.
Le silence de cette solitude, la tristesse peinte sur tous les visages, la douleur profonde dans laquelle le Saint-Père était plongé, l'accueil aussi froid qu'inattendu que je venais de recevoir , me causèrent un serrement de cœur plus facile à imaginer qu'à décrire. Quelque temps après, Mgr Bertazzoli, aumônier de Sa Sainteté (aujourd'hui cardinal), vint m'assurer que le R^pe avait voulu se débarrasser de l'audience des évêques français, et qu'il m'attendait avant le dîner ; il me recommanda en même temps de parler avec réserve et prudence devant les personnes de la maison du pape , et je compris sur-le-champ à qui il voulait faire allusion. Je retournai donc auprès du Saint-Père, et je le trouvai dans un état vraiment déplorable et inquiétant pour
* Voici les paroles précises du pape : « Ma ci sfamo in fuie sporcificati (sporcati ). Quei cardinati.,, mi strascinarono al tavotino e mi fecero sottoscrivere. »