QUATRIÈME PARTIE
ses jours. Les cardinaux de Pietro, Gabrielli et Litta, les premiers arrivés à Fontainebleau , lui avaient fait sentir la gravité de la faute dans laquelle on l'avait entraîné par surprise ; il en avait conçu une juste horreur, et il ne pouvait mesurer la hauteur de la gloire d'où on l'avait précipité par de mauvais conseils , sans tomber dans la plus profonde mélancolie. Dans l'épanchement de son excessive douleur, il me dit ; « Qu'il ne pouvait chasser de son esprit cette pensée cruelle, qu'il passait les nuits sans dormir ; que, le jour, il prenait à peine la nourriture nécessaire pour ne pas défaillir, et qu'il était obsédé de la crainte de devenir fou et de finir comme Clément XIV. » Je fis tous mes efforts pour le consoler ; je le conjurai de se calmer , d'envisager que , de tous les maux qui pouvaient affliger l'Église , le plus funeste serait celui de perdre son chef suprême. J'ajoutai que bientôt il se verrait entouré de tous les cardinaux qui étaient en France, dont quelques-uns lui avaient donné des preuves non équivoques de leur zèle pour les intérêts du Saint-Siège et de leur dévouement pour sa personne sacrée ; qu'il pouvait mettre en eux toute sa confiance , et qu'aidé de leurs conseils il pourrait remédier au mal qui avait été fait. A ces mots , il parut reprendre ses sens ; sa physio^ nomie s'anima un peu, et, m'interrompant : « Vous croyez, me dit-il, « qu'on puisse y remédier ? — Oui, très-saint Père , lui dis-je; à presque « tous les maux , lorsqu'on le veut bien , on trouve quelque remède. » A la fin de l'audience , il me dit de me préparer à aller à Paris pour être présenté à l'empereur et à l'impératrice. Je cherchai à éluder ce voyage, si déplaisant pour moi, mais le pape ajouta : « Puisque tous « les cardinaux y sont allés , votre absence serait interprétée défa- « vorablement ; on y verrait un manque de respect à ces souverains. « — Eh bien, très-saint Père, lui dis-je, je boirai encore cette dernière « lie du calice d'amertume. »
Vers les quatre ou cinq heures après midi, je retournai auprès du pape, qui, dans la conversation, revenait toujours sur le même sujet, sans qu'il me fût possible de l'en détourner. Pendant cet entretien, le Saint-Père, pour diminuer peut-être l'horreur que devaient m'inspirerles concessions anti-canoniques de Fontainebleau, me parla d'autres articles encore plus détestables que lui avait fait présenter l'empereur, et qu'il avait rejetés ; il ouvrit en même temps son secrétaire, qu'il tenait fermé sous clef, et me présenta un papier à lire. Dans cet
écrit, qui contenait d'ailleurs tous les articles du concordat, on demandait :
(( l^Quele pape et ses successeurs (avant leur couronnement) jurassent de ne rien faire et ordonner de contraire aux quatre propositions du clergé gallican ;
(( 2° Que le pape et ses successeurs n'eussent droit, à l'avenir, qu'à la nomination d'un tiers des membres du sacré collège , et que celle des deux autres tiers fût dévolue aux souverains catholiques ;
« 3** Que le pape désapprouvât et condamnât par un bref solennel la conduite des cardinaux qui n'avaient pas assisté à la cérémonie religieuse du mariage de l'empereur, qui leur rendrait ses bonnes grâces, pourvu toutefois qu'il consentissent à signer ce même bref;
« k° Que les cardinaux de Pietro et Pacca fussent exclus de cette amnistie, et qu'il ne leur fût jamais permis de revenir auprès du Saint- Père. »
A la lecture de cet écrit, mon âme était comme suspendue entre la commisération et l'indignation la plus profonde. Qui n'aurait pas compati au sort d'un pontife insulté, outragé d'une manière si brutale? Qui n'aurait pas frémi d'indignation en songeant à celui qui avait eu l'impudence de servir de négociateur * dans cette affaire, et aux conseillers imbéciles du Saint-Père , qui ne lui avaient pas fait rompre sur-le-champ toute négociation avec un souverain dont le but manifeste était d'avilir les papes , de leur imposer le joug de la plus honteuse servitude, de renverser , bouleverser tout ordre de hiérarchie, et de ternir enfin l'éclat de la réputation que Pie VII avait si justement acquise par tant de souffrances et de sacrifices personnels ?
Et, en effet, pourquoi demandait-il que les papes promissent de ne rien faire contre les quatre propositions du clergé gallican, si hautement réprouvées et détestées du vénérable serviteur de Dieu Innocent XI, de tous ses successeurs, et notamment du pape Alexandre VIII , qui fut sur le point de les anathématiser , si ce n'est pour opposer le pape au pape, et le Saint-Siège au Saint-Siège, pour avilir les condamnations de Rome et livrer ainsi la tiare à la dérision de l'impiété ? Pourquoi Napoléon demandait-il que la nomination des deux tiers des membres du sacré collège fût réservée aux souverains catho-
* Mgr Duvoisin , évéque de Nantes.