CHAPITRE II
Séjour à Pari». — Retour à Fontainebleau.
Siede Parigi in una gran pianura
Nell 'ombelico a Francia» ami nel cors «,
A Taspect de cette immense cité je ne pus me défendre d'un senti* ment , je dirai presque d'un frissonnement d'horreur, en pensant à tous les maux que faisaient depuis quelques années à l'Eglise les productions impies qui sortaient de cette forge infernale , pour infecter le monde entier, et les ordres iniques d'un gouvernement dont l'am* bition et la puissance ne connaissaient plus de bornes. Je répétai en moi-même les paroles de notre divin Rédempteur à sa dernière entrée dans Jérusalem , bien persuadé que tôt ou tard la vengeance céleste tomberait sur cette ville coupable. Qui aurait pu prévoir alors que treize mois après son orgueil serait dompté, et que les Prussiens, les Russes, les Autrichiens, dont les Français avaient occupé les capitales, viendraient à leur tour, si je puis m'exprimer ainsi, visiter la capitale de la France ?
J'allai loger rue de Grenelle , faubourg Saint-Germain , dans un hôtel garni appelé BrezoUe. Je vis le soir même quelques cardinaux qui s'étaient rendus à Paris pour être présentés à l'empereur, et qui se préparaient à repartir pour Fontainebleau. Le lendemain 22, qui était
* «Paris est situé dans une grande plaine, au sein delà France, dont il est, pour ainsi dire, le cœur. )> (Aiuosts , Ortmtdo furioso) , chant xiv, st« 104«
in
un dimanche, j'allai entendre la messe à Saint-Thomas-d'Aquin. L'église était remplie , et j'y remarquai un grand nombre de personnes de distinction , qui m'édifièrent beaucoup par leur modestie et leur recueillement ; mais là , comme dans toute la partie de la France que je parcourus l'année suivante, je fis l'observation que sur cent fidèles les neuf dixièmes étaient des personnes du sexe. Je fus frappé de la liberté avec laquelle s'exprimait l'ecclésiastique qui prononça le sermon : il prêchait sur les châtiments qu'attirent sur leurs têtes les profanateurs des sacrements, et dans son énumération il ajouta, se tournant vers moi : « Et les maux graves que l'Eglise souffre depuis tant
(( d'années » 11 fallait du courage pour prononcer ces mots dans
une église si voisine des Tuileries. De la paroisse de Saint-Thomasd'Aquin , je passai à l'hôtel du comte Bigot de Préameneu , ministre des cultes , pour lui demander une audience à la cour. Le ministre était absent, mais, instruit de l'objet de ma visite, il m'envoya dire, le soir même, que le lendemain il me présenterait à l'empereur.
Je me rendis aux Tuileries à l'heure assignée , et je fus conduit dans un vaste appartement où se trouvaient déjà des ministres de l'empereur, l'archevêque de Tours et quelques officiers supérieurs, qui tous étaient venus pour être présents au lever de l'empereur. Je tenais les yeux fixés sur la porte et le cœur me battait. Tout à coup j'entends annoncer : L'empereur ! et je le vois paraître vêtu d'un uniforme fort simple. Il s'avance au milieu de la salle, et, après avoir promené des regards farouches sur tous les individus présents , il se dirige vers moi, et s'arrête à peu près à la distance de cinq ou six pas. Le ministre des cultes nomme le cardinal Pacca. « Le cardinal « Pacca ! » répète l'empereur d'un air sérieux. Faisant un pas de plus vers moi , et se rassérénant avec de bonnes manières : « Pacca , me « dit-il , vous avez passé quelque temps dans la forteresse ? — Trois «ans et demi, Sire,» lui répondis-je. Alors il inclina la tête , et faisant de la main droite sur la gauche le mouvement de quelqu'un qui écrit : « Vous avez, me dit-il, écrit la bulle d'excommunication? » voulant sans doute justifier publiquement les rigueurs dont j'avais été l'objet. Gomme je gardais le silence, autant par convenance que pour ne pas provoquer quelque furieuse invective , il ajouta : (( Mais au- « jourd'hui il faut oubher le passé » : allusion à l'article X du concordat de Fontainebleau , dans lequel l'empereur promettait de rendre
OUATRliÈME PARTIE (1813—1814). 273
ses bonnes grâces aux cardinaux , évêques , prélats et laïques qui avaient encouru son indignation. « De quel pays êtes-vous ? reprit-il. « — De Bénevent. » A ce mot il passa outre, et, apercevant le cardinal Gonsalvi : « Voilà Consalvi , dit-il , je le connais. Quelle ville ha- (( bitez-vous ? — Reims. — Bonne ville , » reprit l'empereur. Après ces mots, il acheva de parcourir le cercle, adressant à tous quelques paroles. J'avoue que je n'aurais pas cru (pour me servir d'une expression vulgaire) en être quitte à si bon marché. Mais Bonaparte, qui voulait alors obtenir l'exécution du concordat, croyait que j'avais une grande influence sur l'esprit du pape.
Vers les quatre heures après midi, je fus présenté à l'impératrice Marie-Louise , avec mes collègues Saluzzo , Galleffi et Gonsalvi. La souveraine nous fit un accueil gracieux; mais l'audience fut aussi courte qu'insignifiante. Des Tuileries nous allâmes visiter l'ancienne église de Sainte-Geneviève, déclarée Panthéon par l'Assemblée nationale , qui l'avait choisie pour les tombeaux des chefs de la faction philosophique et de tous ceux qui , dans ce temps de délire et de vertige, se distinguaient par leurs excès fanatiques. Les restes de Mirabeau et de Marat pourrissaient à côté des ossementsde Jean- Jacques Rousseau et de Voltaire, les deux coryphées de l'incrédulité moderne. On lisait sur le fronton ces paroles écrites en gros caractères : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Lorsque plus tard l'empereur rendit un décret portant que les maréchaux de France et les membres du sénat seraient inhumés dans cet édifice , comme presque tous les cardinaux se trouvaient alors à Paris , où il voulait établir la résidence des papes , il décida que le même honneur serait rendu aux membres du sacré collège , fort jaloux sans doute de reposer en si bonne compagnie. Les cardinaux Gaprara , Erskine et Vincenti , qui moururent dans cette capitale , y furent ensevelis. Je jetai un coup d'oeil rapide sur les détails de cet édifice , qui ne me parut pas d'une architecture parfaite , et je me hâtai de sortir, pénétré d'horreur à la pensée que, si je finissais mes jours à Paris, mes restes seraient déposés dans le vestibule de l'enfer.
Je séjournai à Paris jusqu'au 25 février, pour me donner le temps de satisfaire ma curiosité. J'avais entendu, dans ma jeunesse, des voyageurs faire les descriptions les plus pompeuses de cette capitale ; mais j'avoue qu'elle n'offre rien qui puisse surprendre celui qui a
274 MÉMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE Vil.
habité longtemps Rome et Naples. Ses édifices ne sont pas comparables à ceux de ces dernières villes. On compte à Paris les objets qui méritent l'attention des voyageurs ; à Rome , un mois de courses suffit à peine pour avoir une idée des merveilles et des chefs-d'œuvre en tous genres qu'elle renferme. Paris offre sans doute un spectacle fort curieux par l'immense concours de ses habitants, par ce mouvement perpétuel qui a lieu nuit et jour, par l'abondance qui règne sur toutes les places, par la richesse et l'élégance de ses magasins; mais Naples le cède à peine à Paris sous le rapport des agréments. Je vis quelques belles rues, les deux quais de la Seine, et j'observai que ce fleuve est agréablement coupé par quelques ponts de bonne architecture. Je remarquai surtout la place Vendôme , au milieu de laquelle s'élève une colonne de bronze exécutée sur le modèle de la colonne Trajane; toutes les batailles de Napoléon sont représentées sur le pourtour de la colonne*, au haut de laquelle était placée la statue de ce conquérant , restée debout jusqu'à l'entrée des alliés dans Paris. L'église métropolitaine de Notre-Dame , quoique vaste , ne me parut pas proportionnée à l'immensité de cette capitale. On me montra , dans la sacristie , le manteau impérial que l'empereur avait porté dans la cérémonie de son couronnement ; on y conservait aussi les coussins , escabelles et autres objets qui avaient servi à Pie VII en ce jour mémorable, dont je pourrais dire avec Job : Dies illeveriatur in îenebras , non requirat eum Deiis desuper, et non lUustretur lumine 2, Je vis encore quelques beaux édifices, et entre autres l'Hôtel des Invalides, œuvre grandiose de Louis XIV, que l'on admirerait à Rome; le Louvre , qui se fait surtout remarquer par sa colonnade ; le Palais-de-Justice et celui du Luxembourg , où je vis la collection des tableaux du célèbre Rubens , qui représente l'histoire de Marie de Médicis. Je parcourus le Jardin-des-Plantes et la Ménagerie, la Bibliothèque et le Musée Napoléon ; mais le plaisir que j'éprouvai à observer cette belle collection fut empoisonné par la vue des chefs-d'œuvre et des précieux manuscrits enlevés de Rome , que l'on semblait montrer comme les trophées des victoires des Français en Italie. Les tableaux,
^ Les bas-reliefs do la colonne Vendôme ne retracent que les faits accomplis dans la seule campagne d'Austerlitz.
2 «Que ce jour se change en ténèbres, que Dieu n'en tienne aucun compte et qu*il soit privé de lumière. » {Job^ III, û.)
QUATRIÈME PAUTIE (^I8l3 — I8l4). 275
quoique placés sans ordre, comme dans un magasin , et souvent même sous un faux jour, se faisaient néanmoins remarquer par leur nombre et leur beauté ; c'était la réunion de tous les chefs-d'œuvre des écoles italienne , flamande , hollandaise et allemande. On ne remarquait dans le Musée des statues que celles que l'on avait enlevées de Rome et de Florence. On lisait encore sur les piédestaux de quelques-unes : Munificentîa Pii VI. Qui m'eût dit alors , dans mon exil , que trois ans après , et précisément dans la même semaine de février, je reverrais ces chefs-d'œuvre à Rome , entouré de ma famille et des artistes les plus célèbres , tels que Canova , Camuccini , Stern , etc. ? On me fit voir à la Bibliothèque les manuscrits les plus précieux enlevés du Vatican et des pays conquis. On me montra le manuscrit original du Tèlcmaque de l'immortel Fénelon , et je remarquai avec admiration que cet ouvrage si élégant et si harmonieux ne renfermait qu'un très-petit nombre de ratures, preuve de la prodigieuse facilité avec laquelle ce grand homme écrivait ; je pris le manuscrit et le baisai avec vénération. Je vis également un manuscrit très-précieux , composé des différents cartons sur lesquels le fameux Pascal avait écrit ses pensées ; le bibliothécaire ouvrit le livre au hasard , et la première pensée qui se présenta fut celle-ci : La force est ta reine du monde. « Vous en voyez imc preuve , lui dis-je en souriant , dans la « plupart des manuscrits que vous venez de me montrer. »
Je n'ai presque rien à dire sur les habitants de Paris, n'ayant ou de relation qu'avec quelques personnes de la noblesse et du clergé ; mais, autant que j'ai pu en juger, les Parisiens se font remarquer par leur instruction, leur amabilité, et surtout par le charme de leur conversation. On peut dire que Paris renferme la fleur de la nation française, c'est-à-dire les familles les plus illustres, les personnages les plus recommandables par leurs emplois, et les hommes les plus célèbres dans les sciences et les beaux-arts. Cette capitale est le rendez-vous des beaux esprits et de tous les génies qui poursuivent la gloire et la fortune. J'y connus MM. de Montmorency-Laval, neveux du cardinal de ce nom, et cousins du vicomte de Montmorency dont j'ai déjà parlé , ainsi que le prince Jules de Polignac , alors détenu dans une maison de santé, espèce de prison un peu moins rigoureuse que les prisons d'Etat. Dans toute autre circonstance de ma vie, j'aurais parcouru et observé Paris avec le plus grand intérêt ; mais Ici
disposition de mon esprit, le souvenir de ma captivité, qui semblait me prédire ce que j'avais à redouter pour l'avenir, me portaient naturellement à une profonde tristesse, qui était encore augmentée par tout ce qui m'environnait. A chaque pas se présentaient des objets qui me rappelaient les événements les plus sinistres. (( Voilà, me disait-on, l'emplacement sur lequel s'élevait le vaste édifice du Temple, démoli par ordre de l'empereur; c'est là que fut emprisonnée la famille royale. » Et ailleurs : « C'est par cette rue que la malheureuse Marie-Antoinette fut conduite à l'échafaud, liée sur une charrette, à côté du bourreau... Voilà la place où fut exécuté le débonnaire et vertueux Louis XVI... Voilà l'église où furent entassés tant de prêtres vénérables que l'on égorgea avec tant de barbarie... »
J'étais de plus tristement préoccupé de la pensée du concordat et des conférences qui allaient s'ouvrir à Fontainebleau sur ce douloureux traité. J'avais entre les mains une copie exacte de ce concordat, que m'avait remise un de mes collègues ; je la transcris ici, pour l'intelligence de ce que je dirai plus tard.
(( Sa Majesté l'empereur et roi, et Sa Sainteté, voulant mettre un terme aux différends qui se sont élevés entre eux et pourvoir aux difficultés survenues sur plusieurs affaires de l'Eglise, sont convenus des articles suivants, comme devant servir de base à un arrangement définitif.
(( Article V\ Sa Sainteté exercera le pontificat, en France et dans le royaume d'Italie, de la même manière et avec les mêmes formes que ses prédécesseurs.
(( Art. II. Les ambassadeurs, ministres, chargés d'affaires des puissances près le Saint-Père, et -les ambassadeurs, ministres ou chargés d'affaires que le pape pourrait avoir près des puissances étrangères, jouiront des immunités et des privilèges dont jouissent les membres du corps diplomatique.
« Art. III. Les domaines que le Saint-Père possédait, et qui ne sont pas aliénés, seront exempts de toute espèce d'impôts; ils seront administrés par ses agents ou chargés d'affaires. Ceux qui seraient aliénés seront remplacés jusqu'à la concurrence de deux millions de francs de revenu.
« Art. IV. Dans les six mois qui suivront la notification d'usage de