QUATRIÈME PARTIE (1813 — I8l
peler, comme Rome païenne , Silva frementium bestiarum i , on comptait plusieurs milliers de catholiques dont la foi avait traversé , vive et pure, les jours orageux de la Révolution , et qui offraient le spectacle d'une vie vraiment édifiante et exemplaire. J'appris même avec autant de joie que de surprise que plusieurs gentilshommes illustres, dont l'impiété n'était que trop fameuse avant la Révolution, ramenés dans le sein de l'Eglise par la voix du malheur et la terrible leçon de l'expérience , s'efforçaient de réparer , par leur zèle et leurs bonnes œuvres, le mal qu'ils avaient fait h la religion par leur incrédulité et fe protection qu'ils avaient accordée à la philosophie. J'ai dit que j'appris cette nouvelle avec surprise, et ce n'est pas sans raison. Dans le temps de mes deux nonciatures à Cologne et à Lisbonne, j'eus occasion de connaître la plupart des émigrés français, et je dois dire avec douleur qu'à part quelques gentilshommes de province tous professaient hautement les maximes philosophiques qui avaient amené la catastrophe dont ils avaient été les premières victimes. Ils convenaient parfois, dans des moments lucides, que la chute de l'autel avait amené celle du trône , et que c'étaient les prétendues lumières de la philosophie qui avaient introduit au sein des peuples les idées nouvelles de liberté et d'égalité si funestes pour eux; mais ils ne persévéraient pas moins dans leurs erreurs, et faisaient même tous leurs efforts pour les propager , soit par leurs discours , soit par des ouvrages abominables. Dieu veuille que ces semences d'impiété, jetées sur une terre encore pure , ne produisent pas un jour les fruits les plus amers et les plus funestes à l'Eglise et à la monarchie portugaises ^! Je' me souviens que, pendant ma nonciature à Cologne , quelques gentilshommes émigrés voulurent faire célébrer un service funèbre pour la reine Marie-Antoinette , non par un sentiment religieux , mais pour se conformer à l'usage suivi dans toutes les cours. J'y fus invité, et j'y assistai. L'ecclésiastique qui chanta la messe prononça l'éloge funèbre de la reine défunte. Dans son discours, qui ne manquait ni d'éloquence ni de solidité , en énumérant les causes de la révolution française , il plaça en première ligne les doctrines irréligieuses propagées par la philosophie. A cette proposition incontestable , une explosion de murmures éclata dans l'assemblée presque
* Paroles de saint Léon-le-Grand.
2 Elles ne les ont que trop produits !
280 MEMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE Vil.
entièrement composée de Français , et lorsque l'orateur s'écria que Marie-Antoinette avait été une des victimes de la philosophie moderne, une voix partie du milieu de l'auditoire fit entendre ces paroles impertinentes : Ce n'est pas vrai !
Ce ne fut pas sans une agréable surprise que j'appris qu'on comptait à Paris , outre les maisons des Sœurs de la Charité , plusieurs communautés de Carmélites déchaussées et de religieuses de Saint- François de Sales, qui portaient dans leur intérieur l'habit de leur ordre et suivaient exactement les règles de leur institut. Sur la prière d'une communauté de dames de la Visitation, j'allai dire la messe dans leur chapelle, et je distribuai le pain de vie à toutes les religieuses. Je ne pourrais décrire l'émotion que j'éprouvai en me voyant entouré de vierges consacrées au Seigneur, fidèles observatrices des règles de leur institut, au sein de la Babylone moderne et sous un gouvernement destructeur des ordres religieux ; j'avais peine à en croire mes yeux , à la vue de ce spectacle aussi attendrissant qu'inattendu pour moi.
Après six jours de séjour à Paris, je repartis le 27 février pour Fontainebleau.
QtATniÈME PARTIE (I8l3— 18l4). 281