QUATRIÈME PARTIE
il est complètement faux qu'il existât dans le concordat de 1801 une clause portant que le prince perdrait le droit de nommer si, dans un temps fixé, il ne présentait pas au pape un sujet capable. Le texte du concordat porte bien que le premier consul nommera , dans les trois mois qui suivront la publication de la bulle de Sa Sainteté, aux archevêchés et évêchés de la circonscription nouvelle ; mais il n'y a pas un mot qui indique que ce droit serait perdu s'il laissait passer les trois mois sans l'exercer. L'article V repousse d'ailleurs cette interprétation, puisqu'il donne au consul le droit de nommer à l'avenir aux sièges vacants sans prescrire aucun temps déterminé.
Après les travaux de la commission , l'empereur voulut donner à tous les membres une audience commune, qui fut signalée par un incident vraiment curieux.
J'en trouve le récit dans un manuscrit précieux du cardinal Gonsalvi ; je laisse parler cet illustre cardinal. « L'empereur voulut réunir en sa présence tous les membres du comité ecclésiastique , sans excepter les théologiens eux-mêmes ; et , pour rendre cette réunion plus imposante , il y fit assister ses conseillers d'Etat et les grands dignitaires de l'empire. Tous furent convoqués à l'improviste dans une matinée des premiers jours d'avril 1811. L'empereur ouvrit la séance par une diatribe aussi longue que virulente contre le pape, dont la résistance l'exaspérait, et il manifesta en même temps la disposition où il était de recourir aux mesures les plus fortes et les plus sévères. Quoique le discours de l'empereur ne fût qu'un tissu de principes erronés, de faussetés, de calomnies atroces, de maximes anticatholiques, pas un évêque , pas un cardinal n'eut le courage de défendre la vérité en présence de la force et de la puissance ; tous même, dans l'oubli de leurs devoirs, gardèrent un scandaleux silence. Un simple prêtre se leva pour sauver l'honneur de son état , et osa dire la vérité au plus formidable des Césars. Ce prêtre fut l'abbé Emery, gallican modéré, qui soutenait les principes de la déclaration de 1682 , sans toutefois en admettre les conséquences ; homme également recommandable par sa science et par sa conduite, et qui avait traversé les mauvais jours sans qu'ils eussent laissé sur lui la plus légère de leurs taches. Loin de se laisser intimider par l'exemple de tant de hauts prélats, il prit la parole lorsque son tour arriva, et déclara que le concile que l'on voulait réunir ne pourrait avoir aucune
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autorité , puisqu'il serait séparé du pape et même désapprouvé par Sa Sainteté. 11 établit cette proposition par des arguments lumineux et péremptoires ; il osa même prendre la défense du pape , et, apostrophant l'empereur : ((Votre Majesté, lui dit-il , estime Bossuet et se « plaît sans cesse à le citer ; eh bien , ce grand homme soutient for- « mollement que l'indépendance et la liberté du chef de la religion « sont nécessaires au libre exercice de sa suprématie spirituelle. » Il développa cette assertion , l'étaya de raisonnements solides , de faits historiques incontestables. Pendant ce discours , on voyait les visages des membres du comité se décomposer tour à tour ; les uns lançaient des regards improbateurs , d'autres désertaient les côtés de l'orateur et semblaient s'en éloigner avec horreur. Quand il eut cessé de parler, quelques membres s'approchèrent précipitamment de l'empereur, le supplièrent humblement d'excuser ce prêtre imprudent, qui, au fond, était bien éloigné d'avoir de mauvaises inten^ tions et de vouloir contrarier les vues de Sa Majesté. Napoléon , qui avait écouté l'abbé Emery avec la plus grande attention et l'avait constamment fixé, leur répondit : ((Vous vous trompez , messieurs, je u ne suis point irrité contre l'abbé Emery ; il a parlé en homme qui « sait son affaire, et c'est ainsi que j'ainie qu'on me parle. » Il leva sur-le-champ la séance , et , affectant de ne pas faire attention aux autres, il salua gracieusement de la tête l'abbé Emery.
« Tous alors de se serrer autour de lui, de le complimenter, de le caresser, comme pour réparer par la bassesse de leurs flagorneries la bassesse de leur improbation. Tout Paris retentit des louanges du courage de M. Emery ; cet estimable ecclésiastique, déjà plus qu'octogénaire, mourut, peu de jours après, victime peut-être des efforts de son courage, mais heureux d'avoir terminé sa carrière d'une manière aussi glorieuse aux yeux du monde que méritoire pour le Ciel. »
Les réflexions faites par la commission dans sa réponse à la seconde demande de l'empereur et le discours de l'abbé Emery révélèrent à Napoléon toutes les difficultés de son entreprise contre le pape, et, depuis ce jour, on remarqua dans sa conduite moins de violence et plus d'astuce.
L'anecdote que je viens de raconter m'a confirmé dans l'opinion que Bonaparte ne serait jamais devenu persécuteur de l'Église, si, dès le principe, il eût trouvé plus de fermeté et de courage dans les