QUATRIÈME PARTIE (!813 — l8l
Les trois évêques partirent de Paris au commencement de mai, et arrivèrent à Savone le 9 du même mois. Le lendemain même, ils furent présentés par le préfet au Saint-Père, qui les reçut avec sa douceur et sa bonté ordinaires. Les trois députés, auxquels s'adjoignit l'évêque de Faenza, conféraient presque tous les jours avec le pape, et les négociations durèrent jusqu'au 19. On peut en voiries détails dans le recueil intitulé : Fragments relatifs à l'histoire ecclésiastique des premières années du XIX^ siècle.
Dans toutes les conférences, les quatre prélats, qui avaient sans cesse à la bouche les mots de dévouement filial, d'attachement à la chaire de Saint-Pierre, d'affection particulière pour la personne sacrée de Pie Vil, usaient adroitement de tous les artifices pour déterminer le pape à seconder les desseins de l'empereur. Tantôt ils mettaient sous ses yeux un tableau lamentable de la viduité des églises de France; tantôt ils essayaient de l'intimider en lui représentant les suites funestes que pouvait avoir son refus. Ils savaient lui faire entendre que le concile national se verrait dans la nécessité de donner des pasteurs aux églises veuves de France et d'Italie, de remettre en vigueur les usages de l'ancienne discipline S qui dépouillerait les papes d'une de leurs plus belles prérogatives ; que le seul moyen de conserver au Saint-Siège le droit de confirmation était d'adhérer à la nouvelle clause que l'empereur proposait d'ajouter au concordat. Ils faisaient observer enfin que la promesse de ne rien faire contre les quatre propositions du clergé gallican, condition nécessaire de sa délivrance, ne portait aucun préjudice à son pouvoir et ne blessait en rien l'honneur du Saint-Siège. Pie VU soutint d'abord courageusement leurs assauts ; il rejeta surtout avec dignité la proposition de ne rien faire contre les quatre articles, déclarant que cette promesse était contraire aux maximes de l'ÉgHse romaine, et en contradiction manifeste avec les écrits et les actes de ses prédécesseurs. Gomme il répétait sans cesse que, dans une affaire aussi importante, qui regardait la discipline universelle de l'Église, les droits et les prérogatives de la primauté romaine, il ne devait prendre aucune détermination sans être assisté de son conseil , les députés osèrent lui offrir leur dévouement
1 Allusion à la confirmation des évêques par les métropolitains et à la fameuse Pragmatique-Sanction,
et se proposer pour remplacer, auprès de Sa Sainteté, les cardinaux absents ; mais le pape leur répondit avec douceur que, quelque estime qu'il eût pour leurs personnes, des hommes imbus des maximes gallicanes ne pouvaient lui inspirer la même confiance que les cardinaux, ses conseillers-nés. Il déploya enfin tant d'énergie et de science dans ses réponses que les négociateurs furent sur le point de voir s*évanouir toutes leurs espérances. Ils résolurent alors de faire un dernier effort; ils obsédèrent Pie VII d'instances, d'importunités continuelles ; d'un côté, ils lui présentaient sous les plus noires couleurs les suites de son refus, le schisme funeste qui allait déchirer l'Église ; de l'autre, la paix qu'il pouvait rendre à cette même Église, les prérogatives importantes qu'il conserverait au Saint-Siège, s'il voulait consentir à de légères concessions. (( Encore quelques heures, disaient- « ils, et il n'est plus temps... des ordres formels de l'empereur nous « rappellent à Paris, w Celui qui a vu de près le Saint-Père , qui a connu sa modestie, son excessive méfiance de lui-même, qui se le représentera ignorant presque les événements qui agitent l'Europe , fatigué, épuisé de forces et de combats, sans appui, sans conseillers, effrayé de la perspective de l'avenir et de l'immense responsabilité qui allait peser sur lui par suite de ces décisions, celui-là, dis-je, trouvera ce vénérable vieillard bien plus digne de compassion que de blâme. Pie Vil céda enfin^, promit d'accorder les bulles de confirmation aux évêques nommés, d'étendre le concordat de 1801 aux Églises de Toscane, de Parme et de Plaisance, et d'ajouter à ce même concordat la clause proposée par l'empereur. Les prélats , profitant de ce moment de faiblesse, rédigèrent aussitôt cette promesse sous ses yeux , et firent en sorte qu'il ne pût la désavouer, quoiqu'elle ne fût pas revêtue de sa signature.
La note était conçue en ces termes :
« Sa Sainteté, prenant en considération les besoins et les vœux des Églises de France et d'Italie , qui lui ont été représentés par l'archevêque de Tours, et par les évêques de Trêves, de Nantes et de Faenxa, et voulant donner à ces Églises une nouvelle preuve de sa paternelle affection , a déclaré à l'archevêque et aux évêques susdits ce qui suit :
« l'Sa Sainteté accordera l'institution canonique aux évêques nom*
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mes par S. M. L et R., dans les formes convenues par les concordats de France et d'Italie.
(( 2" Sa Sainteté consentira à étendre les mêmes dispositions aux Eglises de Toscane , de Parme et de Plaisance , au moyen d'un nouveau concordat.
<( 3° Sa Sainteté consent qu'il soit inséré dans les concordats une clause portant qu'elle donnera les bulles de confirmation dans un temps déterminé , terme que Sa Sainteté juge devoir être de six mois au moins ; et dans le cas où elle ne les donnerait pas dans ce délai pour d'autres causes que l'indignité des sujets , elle investirait du pouvoir de les conférer le métropolitain , ou le plus ancien évêque de la province ecclésiastique.
« /i" Sa Sainteté ne s'est déterminée à ces concessions que dans l'es* pérance que lui ont fait concevoir les évêques députés , qu'elles pré-' pareraient les voies à des accommodements qui rétabliraient l'ordre et la paix dans l'Eglise , et qui rendraient au Saint-Siège la liberté , Piiidépendance et la dignité convenables.
« Sarone^ 19 mai 1811.»
Tel fut le résultat de la mission des quatre prélats , et le premier pas rétrograde que fit Pie VU depuis son enlèvement, et dont tous les autres ne furent que la conséquence. Les députés eurent à peine pris congé que le pape, sentant la gravité de la promesse qu'on lui avait arrachée par surprise , tomba dans la plus profonde affliction * et in se reversus flevit amare. Son aide camérier Hilaire Palmieri ^ qui dormait dans une pièce contiguë à celle où reposait le pape , me raconta à Fontainebleau que le Saint-Père ne put fermer l'œil de toute la nuit suivante , qu'il jetait de profonds soupirs et s'accusait lui-même à haute voix dans les termes du plus vif repentir. Le len* demain il demanda , de bonne heure , si les députés étaient encorô à Savone , et, sur la réponse qu'ils étaient partis, il tomba dans l'abattement le plus profond. Les évêques ^ à leur retour en France , rendirent compte au gouvernement de leur mission ; mais on garda pour le moment le silence sur les concessions faites par le pape. Le 17 juin eut lieu à Paris l'ouverture solennelle du concile national» sujet de craintes et d'alarmes pour les gens de bien, qui ne pouvaient
se per-uader que l'empereur reût convoqué sans s'être assuré qu'on n'opposerait aucun obstacle à ses projets ; mais les évêques ne se montrèrent pas aussi dociles en nouveautés religieuses que les bons Lombards et les Cisalpins en nouveautés politiques.
Je ne veux point écrire l'histoire de ce prétendu concile national , convoqué d'une manière arbitraire et au mépris des saints canons , puisqu'un grand nombre d'évêques en furent exclus , soit comme suspects , soit parce qu'ils avaient encouru la disgrâce de Napoléon. Je me bornerai à rapporter quelques faits qui jetteront quelque lumière sur ce que l'on verra plus tard. Le ministre des cultes, après avoir déclaré que le concordat n'existait plus , proposa au concile d'indiquer un nouveau mode de conférer l'institution canonique aux évêques nommés ; mais la commission chargée de l'examen de cette proposition, malgré les intrigues et les artifices des prélats vendus à la cour, répondit que le concile national était incompétent pour changer un point de discipline universelle qui avait été confirmée par les conciles œcuméniques. On proposa aussi un projet de décret relatif à la nouvelle clause que le pape s'était engagé d'ajouter au concordat de 1801 ; il était ainsi conçu: ««Six mois après la nomination faite par l'empereur, le pape donnera l'institution canonique ; les six mois expirés , le métropolitain se trouvera investi par la concession même faite par le pape , et devra procéder à l'institution canonique et à la consécration. Sa Majesté sera suppliée par le concile de permettre à une députation d'évêques de se rendre auprès du pape pour le remercier d'avoir , par ces concessions , mis un terme aux maux de l'Eglise. )) L'assemblée , qui doutait de l'authenticité d'une promesse qui n'offrait d'autre garantie que la parole des trois prélats , refusa d'approuver ce décret tel qu'il était conçu. A cette nouvelle , Napopoléon, dans un accès de colère, dissout le concile, et fait enfermer au donjon de Vincennes les trois vénérables évêques de Tournay, de Troyes et de Gand , qui s'étaient montrés les plus ardents défenseurs des prérogatives du Saint-Siège.
Ces actes de rigueur remplirent d'espérance les cœurs des philosophes, et de crainte ceux des bons catholiques , parce que tous étaient persuadés que l'empereur , fatigué , indigné de tant d'obstacles , finirait par prendre quelque mesure terrible, comme celle de se déclarer législateur suprême des Eglises. Mais les uns et les autres se trom-
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paient , selon moi , parce qu'ils ne connaissaient point le caractère et les vues de Napoléon. L'empereur n'eut jamais l'intention de détacher la France de l'unité catholique ; plus il trouvait de facilité et de condescendance , plus il montrait d'exigences ; mais il s'arrêtait en présence d'une résistance énergique, et cherchait alors à prendre adroitement une voie détournée pour parvenir à ses fins : c'est ce qu'il fit dans cette circonstance. Il ordonna aux ministres des cultes de France et d'Italie d'appeler auprès d'eux , l'un après l'autre , les évoques de leur nation qui se trouvaient à Paris, pour les forcer, dans le tête à tête du cabinet , à signer la promesse d'approuver le décret relatif à la clause additionnelle du concordat, que l'on proposerait au concile lorsqu'il serait de nouveau assemblé. Les ministres s'acquittèrent de leur commission avec cette activité , cette énergie que Napoléon savait inspirer à ses agents, et, à force de caresses , de promesses ou de menaces , ils obtinrent les signatures de la majorité des évêques ; quatorze ou quinze seulement demeurèrent inébranlables. Les évêques vendus à la cour , les évêques intrus et constitutionnels , toujours empressés de se faire un mérite de leur soumission , se hâtèrent de donner l'exemple. Pour vaincre la résistance de ceux qui craignaient de contrarier les intentions du pape, les ministres leur firent entrevoir, d'un côté , l'indignation de Bonaparte et les excès auxquels il pourrait se livrer; de l'autre, les résultats heureux de sa satisfaction , s'ils consentaient à donner leur signature, qui, disaientils , ne ferait que confirmer les intentions bien connues du pape , puisque c'était Sa Sainteté elle-même qui avait proposé cet arrangement aux évêques députés à Savone. Ils les assurèrent enfin que ce décret serait soumis à l'approbation du pape. Cette dernière assurance surtout ne pouvait que plaire aux prélats , qui , dans les congrégations de l'assemblée , s'étaient trouvés comme suspendus entre le désir de ne pas offenser un monarque de qui dépendait l'état de la religion dans l'empire français , et la crainte douloureuse de scandaliser le monde catholique par leurs attaques contre le Saint-Siège , dans un temps surtout où le pape gémissait dans les fers , où les membres du sacré collège étaient déportés , emprisonnés , le clergé romain traîné de ville en ville , jeté sur des parages lointains , en butte enfin à la plus cruelle oppression. Ces prélats, tranquillisés par les déclarations des ministres, signèrent avec diverses modifications et des réserves, T. I. 20
o06 MEMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE VII.
dont on ne tint aucun compte. Sûr de la majorité des suffrages , l'empereur convoqua de nouveau le concile ; la congrégation générale eut lieu le 5 août 1811, et après le rapport de l'archevêque de Tours sur les négociations de Savone et la lecture de la promesse du pape d'ajouter la clause au concordat de 1801 , le concile rendit le décret suivant :
Décret du concile national de Paris , émané de la congrégation générale du 5 août 1811 , sous la présidence de S. A. E. le cardinalJ. Fesch , archevêque de Lyon, , grand-aumônier, etc.
« Le concile national décrète ce qui suit :
« Art. I". Conformément à l'esprit des canons » les archevêchés et évêchés ne pourront rester vacants plus d'un an pour tout délai; dans cet espace de temps ^ la nomination, l'institution et la consécration devront être effectuées.
« Art. II. L'empereur sera supplié de continuer à nommer aux sièges vacants , conformément aux concordats , et les nommés par l'empereur s'adresseront à notre Saint-Père le pape pour l'institution canonique.
« Art. IIL Dans les six mois qui suivront la notification faite au pape , par les voies d'usage , de ladite nomination , le pape donnera l'institution canonique conformément aux concordats.
« Art. IV. Les six mois expirés sans que le pape ait accordé l'institution , le métropolitain , ou , à son défaut , le plus ancien évêque de la province ecclésiastique, procédera à l'institution de l'évêque nommé ; et s'il s'agissait d'instituer le métropolitain , le plus ancien évêque de la province conférerait l'institution.
c( Art. V. Le présent décret sera soumis à l'approbation de notre Saint-Père le pape, et à cet effet S. M. sera suppliée de permettre qu'une députation de six évêques se rende auprès de Sa Sainteté pour la prier de confirmer un décret qui seul peut mettre un terme aux maux des Eglises de France et d'Italie.
« J. cardinal Fesch , président. Hyacinthe, archevêque de Tours, « secrétaire. Paul, archevêque de Pavie, secrétaire. Jean-Bap- « TisTE, évêque de Nantes^ secrétaire. Charles, évêque de Bayeuxy « secrétaire. »