LE COMMANDANT DE LA TROUPE
Citoyen chef, sur l'ordre du général Bianchetti, je me suis dirigé vers les remparts de l'Ouest. Au delà du parapet et du troisième bastion à gauche, j'ai aperçu un homme blessé, sans armes, debout auprès d'un corps mort. « Doublez le pas, » dis-je aux soldats ; mais, avant que nous ayons pu l'atteindre, cet homme descendit un peu plus bas sur le bord d'un rocher ébranlé et vacillant, jeta autour de lui un regard égaré, puis étendit ses deux bras comme un nageur qui va faire le plongeon, et s'élança en avant de toutes ses forces. Nous avons tous entendu le bruit que faisait son corps en roulant dans le précipice. — Voici le sabre trouvé à quelques pas de là.
PANCRACE
Du sang sur la poignée ; plus bas ses armoiries. Oui, c'est là le sabre du comte Henri. — Seul entre vous tous il a tenu parole; gloire à lui, et à vous autres la guillotine ! — Général Bianchetti, occupez-vous de faire raser le fort. Surveillez les exécutions, Léonard !
(Léonard vient à lui. — Tous deux montent sur un bastion.) LÉONARD.
Après tant de nuits sans sommeil, tu devrais prendre quelque repos. — Maître, on voit la fatigue sur ton visage.
PANCRACE
H n'est pas l'heure de dormir, enfant! Leur dernier soupir
ne marquera que la moitié de ma tâche; vois ces espaces, cette immensité qui reste entre ma pensée et moi. Ces déserts doivent être peuplés ; — il faut percer ces montagnes, réunir ces lacs, faire une part de cette terre à chacun de vous, afin que la vie abonde dans ces plaines où s'étend aujourd'hui la mort, — autrement l'œuvre de destruction ne serait pas rachetée.
LÉONARD
Le Dieu de liberté vous donnera les forces nécessaires.
PANCRACE
Que parles-tu de Dieu, on glisse ici dans le sang humain. Quel est ce sang? derrière nous je ne vois que la cour vide du château; nous sommes deux, — et je sens comme s'il y avait quelqu'un entre nous.
LÉONARD
A moins que ce ne soit ce cadavre mutilé.
PANCRACE
C'est le corps de son serviteur fidèle,— il est mort, — mais je ne sais quel esprit vivant plane ici ; regarde ce ceinturon avec les mêmes armoh-ies, et plus loin cette pierre qui se dresse au-dessus du précipice : c'est là que son cœur s'est brisé.
LÉONARD
Maître, tu pâlis...
PANCRACE
Vois-tu, là-haut, là...
Je ne vois qu'un nuage qui se penche sur la crête du rocher et qui est rouge des rayons du soleil couchant.
PANCRACE
Un signe épouvantable brille là .
^ LKONARD.
Ta vue te trompe.
PANCRACE
Un million d'hommes m'écoutait tout à l'heure; un peuple tout entier, — où est mon peuple?
LÉONARD
Tu entends leurs acclamations; ils t'appellent, ils t'attendent.
PANCRACE
Les enfants et les femmes racontaient qu'il devait apparaître ainsi, mais seulement au dernier jour.
LÉONARD
Qui?
PANCRACE
Comme une colonne d'une éclatante blancheur, il est debout au-dessus des abîmes, — des deux mains il s'appuie sur la croix comme le vengeur sur son glaive. Sa couronne d'épines est de foudres entrelacées.
LÉONARD
Qu'as-tu?... réponds; qu'as-tu?
L'éclair de ces yeux tue !
LÉONARD
Ton visage pâlit toujours, maître; viens, quittons ces lieux. — Ne m'entends-tu pas?
PANCRACE
Oh ! couvre mes yeux de tes mains,— écrase-les sous leur pression. Sépare-moi, délivre-moi de ce regard, qui me réduit en poussière !
LÉONARD
Est-ce bien ainsi '^
PANCRACE
Impuissantes sont tes mains comme celles d'un fantôme, elles n'ont ni chair ni os, elles sont transparentes comme l'onde, comme le cristal, comme l'air; — je vois, je vois toujours !
LÉONARD
Appuie-toi sur moi.
PANCRACE
Oh ! donne-moi du moins une parcelle de ténèbres !
LÉONARD
0 mon maître !
Des ténèbres ! des ténèbres !
LÉONARD
Holà, citoyens ! holà, frères démocrates ! au secours ! au secours !
PANCRACE
Galilœe, vicisti!
(Il tombe raide mort.)