‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 12 sur 67 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Et quoy que ne vous puissons rendre, Au moins nous vous remercions,

Voz grans biens faitz , tant que povons ; Vostres sommes entièrement,

Sans estrange racointement.

De nostre aller n’estes pas aise ,

Mais pour Dieu ne vous en déplaise ; Car tel queste avons à mener,

Qui nous fera bien demener Et souffrir assez de mescbief,

Ains que nous en viengnons à cliief.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi que :

A ces parolles prindrent congié de Renom les trois compagnons Mais ainçois qu’ilz partissent, ilz mangèrent ung petit et beurent chacun une foiz, dont ilz lirent que saiges; car bien leur fut depuis mestier, comme vous pourrez oyr cy-après. Mais à tant se taist ores ly contes ung petit à parler d’eulx , car bien y saura retourner quant temps et lieu en sera, et retourne à parler d’Honneur et de son armée pour conter ung petit de leur affaire.

Icy retourne l’Acteur à parler du fait de Honneur et de son armée :

Or dit ly contes, que quant les trois compaignons, c est assavoir, le Cuer, Désir et Largesce eurent prins congié, et se furent departiz de Honneur, comme il vous a devisé cy devant, que Honneur fist incontinent assembler tous les barons et les gens de son conseil pour avoir advis avecques eulx de ce qu’ilz dévoient faire; car bien savoient que les Mesdisans, leurs ennemis mortelz, estoient sur les champs comme ilz estoient; et après les oppinions de chacun oyes, cheurent en conclusion que puis que le Cuer et Désir aloient à la conqueste de Doulce-Mercy, comme ilz avoient ouy dire, que ilz n’y povoient pas aler sans passer par l’hostel du dieu

d’ Amours j que il estoit bon que Honneur lui mandast lec très par le Cuer, pour savoir où il lui plairoit qu’ilz feissent, car grant piece avoient esté et séjourné en ce logeis sans avoir nouvelles de lui , et que ce temps pendant ilz deslogeassent et approuchassent les ennemis. Si list Honneur savoir à tous les barons et cappitaines que dedans deux jours il delogeroit et vouloit approucher les ennemis, et appela ung secrétaire, et lui list faire au dieu d’ Amours lectres comme ilz avoient conclud et devisé ensemble ; puis appela Humble-Requeste, et lui clist qu’il portast ces lectres au Cuer, qui de par lui les voulsist présenter au noble dieu d’Amours, quant il passeroit par son hostel. Si list Humble-Requeste ce que Honneur, son maistre, lui ordonna. Au deuxieme jour après, Honneur list sonner ses trompes et se delogerent en grant ordonnance et arroy \ et chevauchèrent par belles batailles et moult ordonneement, jucques à ce qu’ilz vindrent à trois ou quatre milles près de leurs ennemis, et illec se logèrent. Mais de tout vous scay-ge bien dire que la riviere de Plaisir fut entre deux, qui est fleuve assez parfont et dangereux. Mais à tant se taist ores ly contes à parler d’eulx et retourne au Cuer et ses deux compaignons , pour conter partie de leurs aventures, car il sert à nostre matière.

Icy continue l’Acteur à parler du Cuer et de ses compaignons et dit :

Cy endroit dit ly contes, que quant les trois compaignons se furent partiz du paveillon de Bon-Renom, après ce qu’ilz eurent beu une foiz, comme il vous a devisé, que ilz rencontrèrent, en yssant du paveillon, Humble-Requeste , le Poursuivant, qui les salua et bailla au Cuer les lectres que Honneur lui avoit chargées, et lui pria de par lui qu’il les voulsist présenter au dieu d’Amours en passant par son hostel ; et le Cuer lui list responce que si feroit-il très voulentiers. Si chevauchèrent assez bon erre, car faisoit assez fraiz comme à la frescheur du matin , tant qu’ilz entrèrent en unes brosses 2 assez espesses , et de là entrèrent dans une forest belle et haulte , qui leur dura environ six milles , qui sont deux lieues. Si exploic-

Avroy , train. — 5 Brosses , bruyères.

terent tant qu'ilz furent hors, et se trouvèrent en une plaine champaigne si longue, qu’ilz n’en povoient veoir le bout; car le conte dit quelle duroit bien une journée et demye de long, et de large une bonne journée. Si cbevaucberent en telle maniéré, tousiours devant eulx, le chemin qu’ilz avoient, sans aventure trouver qui à conter face , pensant tousiours trop ennuyeusement jucques à heure de midi. Achief de piece, Désir, qui premier estoit, sy regarda, et vit assez loingsd’eulx un moult hauit pin, qui estoit au meillieu de celle plaine, ne oncques ne peut appercevoir ville ne chastel à une veue à l’environ , et si estoit la champaigne si grande et si lée *, comme vous avez ouy, ne fut pas le pin si près d’eulx , qu’il ne fust nuyt toute obscure, avant qu’ilz y pussent venir à heure de vespres basses que le souleil s’en va à déclin. Désir ne se pot plus tenir qu’il ne appelast ses deux compaignons le Cuer et Largesce, qui pensoient trop durement, et leur pria de laisser leur penser, mais pensassent de herbergier, car bien taillez estoient d’estre celle nuyt froidement couchiez. Et ilz se arresterent et regardèrent autour d’eulx et virent la champaigne grande et lée ennuyeusement, ne veoient borde ne maison où ilz peussent herbergier celle nuyt. Si eurent conclusion ensemble qu’ilz tireroient droit au pin qui estoit en leur chemin; car au moins se mectroient-ilz desoubz , mais ilz furent assez à mal aise de ce qu’ilz ne savoient où ilz peussent trouver à mangier, et si avoient grant fain, comme ceulx qui n’avoient mangié depuis le matin, qu’ilz avoient beu une fois au paveillon de Bon-Renom, dont ilz estoient partiz comme vous avez ouy. Ilz chevauchèrent en telle maniéré, tenant tousiours leur chemin droit au pin, sans autre aventure trouver, tant qu’il fut nuyt obscure, et lors se mirent à la file de Désir devant, le Cuer apres et Largesce derrière, car la nuyt fut très obscure pource que le temps estoit ung petit couvert, et la lune ne rayoit point. Si firent tant, à quelque paine que ce fust, qu’ilz arrivèrent au pin environ une heure devant minuyt. Si descendirent tous trois par commun accord; car moult estoient las et travaillez, et leurs chevaulx avoient grant mestier de repaistre, car tout le jour les avoient chevauchez;

Lée, large (de lata).

si leur osterent les frains et les laissèrent pestre l’erbe, et se couchèrent desoubz le pin au mieulx qu’ilz peurent pour eulx reposer. Mais ilz ne se peurent pas si tost endormir, pour la très grant fain qu’ilz avoient, et Désir, qui estoit le plus emparlé d’eulx trois, pour eulx un petit solacer commença à dire ainsi :

ley parle Désir à ses compaignons et dit ainsi :

Or sommes-nous bien à noz droiz,

Messeigneurs, cy entre nous trois;

Mais je congnois dont je suys liez 1 ,

Que pas ne sommes fourvoyez;

Car Espérance nous dist bien,

Qu’avant qu’eussions gueres de bien,

Aurions eu beaucoup de maulx,

De grans ennuys et de travaulx.

Ilz ne sont point encor passez,

Car tousiours en aurons assez,

Au moins le Cuer et moy aussi.

De Largesce , qui est ycy ,

Je ne vueil point à lui tencer,

Car il ne fait que commencer;

Or dormons en ceste sueur Elle est très bonne pour le Cueur.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi que :

Quant Désir eut finie sa raison, si commença Largesce à sourire; mais le Cuer n’en ryoit point, pource qu’il lui sembloit qu’il se mocquoit de lui , quant il avoit dit que celle sueur lui estoit très bonne , et ne se peut tenir que ne respondit en telle maniéré :

Liez, joyeux.

le y respond le Cuer à Désir et dit ainsi :

Désir, tousiours vous mocquiez-vous De moy et des compagnons tous; Beausire, que vous ai-ge fait,

Dictes-le si j’ai riens mefïait ,

Qu’ainsi chargez tousiours sur moy; J’en ay souffert dueil et esmoy.

Mais tant dire vous en pourrez,

Que vous vous en repentirez; J’endureroye autant de paine Que feriez par sainte Helaine.

Mais c’est bien raison que Désir Mocque les gens à son plaisir.

Icy parle ï Acteur et dit ainsi que :

Quant Largesce ouyt le Cuer ainsi parler, il entendit bien que il est aucunement hors de patience, et qu’il ne preignoit pas tout en jeu ce que Désir disoit. Si parle à lui en le blasmant de ce que se courrouczoit, et lui disoit ainsi :

ley parle Largesce au Cuer et dit ainsi :

Haa! Cuer, et ung homme de bien Se doit-il courroucier pour rien,

Que non lui puisse faire en jeu,

Et le fist-on cheoir en ung feu.

Vous avez peu de pacience,

Ce n’est pas ce que Espérance,

Comme vous ay ouy conter,

Autrefois vous voulut nocter.

Aussi se moque il de moy, Comme de vous en bonne foy ; Et touteffoiz j’en suys content , Sans de rien estre malcontent.

Icy parle F Acteur et dit ainsi que :

Lors ne se peut tenir Désir qu’il ne repliquast deux motz au Cuer, non pas pour courroux, ne maltalent qu’il eust à lui; car moult clnerement l’amoit et en lui excusant dit ainsi :

Icy parle Désir au Cuer et dit ainsi ,

Cuer, si plus ne voulons farser,

Nostre ennuy ne saurons passer.

Pour Dieu, en mal ne le prenez,

S’il vous plaist, pardon m’en donnez.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi :

A ces parolles se rapaisa le Cuer et s’en dormirent les trois compagnons soubz le pin. Mais à tant laisse ly contes à parler d’eulx, et parlera ung petit de Mallebouche , le cappitaine des Mesdisans , pour raconter une partie de ses faitz, pour ce qu’il sert à la matière. Mais gueres n’en parlerai ; car qui tous les faitz et mauvaistiez des Mesdisans vouldroit raconter, on en feroit ung livre trop plus grant que celui n’est.

Icy devise de Mallebouche et de ses gens :

En ceste partie dit ly contes , que quant Mallebouche et les Mesdisans qui campigeoient et tenoient les champs sur les pais du dieu d’Amours et

ses subgiez, alliez et bien vueillans, non pas hâtivement, mais comme par emblée, sceurent par leurs espiez dont ilz avoient tousiours sur les champs, comme ceux qui jamais n’estoient seurs, que Honneur, Bon- Renom et les gens du noble dieu d’Amours s’estoient venuz logier si près d’eulx, comme le conte vous a devisé cy devant, que ilz furent foutz esbahiz et firent incontinent sonner les trompes et se deslogerent à grant desroy l, et chevauchèrent bien xxim milles d’une tire, qui sont huit lieues; tousiours appetissant et gastant pays sur le dieu d’Amours et les siens, jucques atant que leur sembla bien estre eslongnez de Honneur et de ses gens ; puis se logèrent sur une petite riviere noire et parfonde , qui a nom Tenebreuse; et quant ilz furent logiez, revint par devers Mallebouche deux espies qu’il avoit envoyées sur les champs, lesquielz s’estoient tenuz la plus grant partie du jour à l’yssue de la forest, par où les trois compaignons, le Cuer, Désir et Largesce avoient passé quant ilz s’estoient entrez en la grant plaine, comme le conte vous a devisé cy arriéré, et lui racontèrent comme ilz les avoient veuz passer, et ne leur avoient osé courre sus, pource qu’ilz estoient trois, et eulx n’estoient que deux; mais bien pensoient qu’ilz aloient devers le dieu d’Amours ou en la conqueste de la Doulce-Mercy , car ilz en tenoient le chemin, et aussi avoient autreffoiz ouy parler du Cuer, qui s’estoit mis en la dicte conqueste, et pource pensoient que ce fust-il. Et quant Mallebouche les entendit, il fronsa le nez et pallit le visaige cl’yre et de mautalent espris, et commença à hlasmer et villenner ses espies, en disant :

ley parle Mallebouche aux espies et dit ainsi :

Orde puante, villenaille,

Vous estes meschans truandaille,

Quant vous avez osé faillir De trois ribaudeaux assaillir,

Qui s’en vont à leur ribauldie ;

Desroy, désordre.

Alez vous-en, Dieu vous mauldie.

Qui bien vous feroit vostre droit, A ung gibet on vous pendroit.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi que :

Alors appela Mallebouche deux ou trois de ses Mesdisans et les fist incontinent habiller et mectre en point, et les envoya par devers Dangier et Reffuz , tenans en prison la Doulce-Mercy ; et leur manda qu’ilz fussent sur leurs gardes, car le Cuer et ses compaignons s’estoieut mis sur les champs pour aller conquerre la Doulce-Mercy, et ordonna ausdits Mesdisans qu’ilz demourassent avecques Dangier pour lui aidier à deffendre s’il estoit de nul assailly ; et lesdiz Mesdisans prirent congié de Mallebouehe, leur maistre, et ne cessèrent jucques à ce qu’ilz vindrent par devers Dangier et lui noncerent les nouvelles que leur mandoit leur maistre. Mais à tant se taist ores ly contes de Mallebouche et de ses Mesdisans ; car le peu parler en est bon, et retourne à parler du Cuer et de ses deux compaignons pour conter de leurs aventures.

Icy devise l’Acteur du Cuer et de ses compaignons :

Or dit ly contes que les trois compaignons, le Cuer, Désir et Largesce qui endormiz estoient desoubz le pin, comme vous avez oy cy-dessus, se dormirent moult fermement jucques à l’aube du jour, comme ceulx qui oncques estoient las et travaillez. Mais le Cuer s’esveilla le premier et regarda ses compaignons qui encores se dormoient. Si se cuida lever tout bellement sans faire noise, afin de ne les point esveillier; mais il ne sceut si bellement faire que ne les esveillast, comme ceulx qui a voient assez dormy pour ung somme. Ilz se regardèrent et virent qu’il estoit assez hault jour. Si se levèrent et commencèrent à quérir leurs chevaulx ; mais ilz virent tout près d’eulx une petite maisonnette assez mal abillée et accoutrée. Mais bien aperceureut que devant l’uys de la petite maisonnette dessus dicte avoit lectrcs en ung tableau escriptes. Si se tiroient celle

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