‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 13 sur 67 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

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part tous trois et commencer eut à lire les lectres et trouvèrent quelles disoient ainsi :

Ici) lisent les (rois compaignons les lectres dudit tableau :

Ceste champaigne longue et lee En ce pais est appellée,

Le plain de Pensée-Ennuyeuse,

Où veult sa vie maleureuse,

Grief-Soupir y faire finir,

Sans ailleurs aller ne venir,

En ceste povre maisonnette,

Qui n’est pas une maison nete,

Et là tist qui tant mal aise,

Pour mieux soupirer à son aise,

Et Dieu scets’il y pense bien,

Mais ce n’est pas tousiours en bien.

Cil que trop fort de lui s’alye,

Ne pourroit faire cbiere lye.

lcy parle ï Acteur et dit ainsi que :

Quant les trois compaignons eurent leues et oyes les lectres qui estoient escriptes ou tableau, ilz furent pensifz trop durement et se regardèrent l’un l’autre comme tous esbahiz; à cliief de piece, leCuer, qui plus estoit beaulx 1 que nulz des autres, s’avisa et entra en la maisonnete le premier et ses deux compaignons entrèrent après. Mais ilz trouvèrent pouvre hostel et mal acoultré. Ilz marchèrent jucques ou fouyer de la maisonnete et trouvèrent Grief-Soupir, le sire de leans, qui estoit maigre, ridé, vieil, palle et descoulouré. Sa barbe grande et ses sourcilz lui couvraient les

Entreprenant.

yeulx ; et se seoit sur une selle, les mains fessées 1 et tenoit ung de ses genoilz, pensant et soupirant si durement, que pour leur venue et pour appeler qu’ils sceussent faire, ne se volt oster de son penser. Hz serclierent hault et bas pour savoir s’ilz trouveroient quelque viande, dont ilz peussent ung petit repaistre, car grant mestier en a voient ; mais ilz ne trouvèrent riens fors que ung petit de pain noir et si très grief qu’ilz n’en povoient mengier. Si se misdrent incontinent tous trois à penser et à soupirer si très griefvement, que c’estoit merveilles. Mais Désir, qui autreffois avoit fait le chemin, qui savoit que c’estoit, s’avisa et dit à soy-meismes que si ses compagnons estoient gueres en tel grief penser, que assez tost se pourroient rebouter de leur entreprise ; si leur fist signe qu’ilz yssissent hors de la maisonnete et ilz si lirent incontinent, et, sitost qu’ilz furent hors, dirent l’un l’autre , que oncques à leur vie n’avoient esté si ennuyeux, ne en si grief 2 penser comme ilz s’estoient trouvez en la maisonnete, et que mal-dehait3 qui jamais si trouvera. Si commencèrent à serchier leurs chevaulx, mais ilz n’eurent pas granment serchié, qu’ilz les trouvèrent tous trois pessant l’erbe , et ilz leur misdrent les frains et se babillèrent ; puis montèrent sus et commencèrent à acuiliir4 leur chemin droit devant eulx. Mais ilz n’eurent pas granment allé quant ilz regardoient devant eulx et virent loing d’eulx, tant que leur veue se povoit estendre, ung boys, et bien leur fut advis que c’estoit la fin de la grant plaine ennuyeuse, là où ilz estoient. Si chevauchèrent grant erre, droit celle part, qu oncquesne trouvèrent homme ne femme à qui parler, ne aventure qui à raconter face, jucques à ce qu’ilz vindrent à celui boys. Mais ilz n’y peurent pas si tost venir, que le souleil ne fut couchié avant qu’ilz y arrivassent; et quant ilz furent là arrivez, ilz regardèrent devant eulx et virent à l’orée du boys ung petit hermitaige. Hz tirèrent celle part, et descendirent de dessus leurs chevaulx et entrèrent en la chappelle de l’ermitaige, là où ilz trouvèrent l’ermite disant ses complies. Ilz le saluèrent et lui demandèrent à herbergier pour celle nuyt, et l’ermite, qui bien preudomme ressembloit, leur respondit en telle maniéré :

1 Fessées, collées. — 2 En si g’iej , en si pén ble. — Mal-dehait , imprécation par laquelle on souhaite du mal à quelqu'un. — 4 Acuiliir, prendre.

Comment l’ermite respondit au Cuer et à ses compagnons et dit :

Mes beaux seigneurs et mes cnfans ,

Le logeys point ne vous deffens,

Vous y avez part comme moy;

Mais je vous dis en bonne foy ,

Que céans y a une dame,

A qui je suys de corps et d’ame ;

Car je la cognois dès mon enfance.

On l’appelle dame Espérance :

Hier au soir bien tart y vint logier ;

Garde n’ay de la deslogier.

Elle estoit durement lassée Du travail, et moult fort cassée.

Si logier povez avec elle ,

Vous ne m’en verrez point rebelle,

Voire, seigneurs, mais qu’il vous plaise;

Car riens ne veulx qu’il lui desplaise, Actendez-moy cy g’y voys veoir :

Tantost le vous feray savoir.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi que .

A tant se part l’ermite de la chappelle pour aller devers la dame , et les trois compagnons demourerent là, et le Cuer et Désir qui avoient ouy parler à l’ermite que dame Espérance, leur bonne maistresse, s’estoit logée leans, se regardèrent l’un l’autre, et s’ilz furent joyeux ce ne fait mye à demander ; car moult l’amoient et moult y estoient tenuz pour les grans secours et rescoufortz que autreffoiz leur avoit faiz. Mais il ne demoura pas granment que l’ermite revint, et leur dist qu’ilz entrassent, car bien plaisoit à dame Espérance, et leur monstra ung petit lieu à mectre leurs clievaulx assez estroit, et de l’erbe qu’ilz avoient cueillie celui jour. Si

( Tl )

tirèrent leurs chevaulx dedans, et leur baillèrent de l’erbe devant eulx, et s’en allèrent droit à la chambrete de Termite, là où estoit dame Espérance. Mais incontinent que le Cuer et Désir la virent, ilz la congneurent, et lui firent reverence; et quant dame Espérance les congneut, grant fut lajoye et la feste qu’ilz s’entrefirent. Il fut temps de soupper; si fist l’ermite mectre la table, car bien pensoit que les trois compagnons avoient grant fain. Si les fist seoir à table, et Espérance s’assist entre le Cuer et Désir, et fist seoir Largesce devant eulx; et Termite les servit, et aisa au mieulx qu’il peut. Il pensa assez bien d’eulx de ce que Dieu lui avoit donné, et les compagnons mangèrent bien comme ceulx qui n’avoient mangié de deux jours au moins gueres de chose.

Ap rès soupper que les tables furent ostées, dame Espérance appela le Cuer et Désir et commença à deviser avecques eulx, et leur demanda de Largesce qui elle estoit et comment ilz l’avoient fait depuis. Et les deux compagnons lui conterent de Largesce là où ilz Tavoient prise et toutes les aventures qui leur estoient advenues depuis qu’elle les avoit laissez au pont Périlleux sur le fleuve de Larmes , là où elle T avoit rescouz 1 de noyer, et gardez jusques cy. Il fut tart et temps de couchier, si appelèrent Termite leur hoste et lui prièrent que le lendemain bien matin ilz peussent avoir une messe , et Termite les en assura. Si orerent 2 bon soir à dame Espérance, et elle leur rendit leur salut, et Termite les envoya en ung petit lieu, là où il avoit appareillée de la belle paille toute fresche; car il avoit presté son mathelas à dame Espérance, ne point de lit n’avoit-il. Si se coucliierent et couvrirent les compaignons au mieulx qu'ilz peurent et s’endormirent assez tost, comme ceulx qui estoient suffisamment repeuz, et qui moult estoient travailliez. Quant ce vint au point du jour, ilz s’esveillerent et se levèrent. Mais ilz ne mirent pas moult à eux habiller, car ilz avoient tous vestuz couchié en leurs petites costes 3. Ilz allèrent en la chappelle de Termite, là où ilz le trouvèrent qu’il avoit dictes ses matines, et lui orerent bon jour et Termite leur rendit leur salut. Ilz lui deman-

’ Rescouz , délivré (comme l’indique le cri fameux de Notre-Dame à la rescousse). — 2 Orerent , demandèrent. — 3 Costes pour cottes , vêtements.

derent se dame Espérance estoit encores levée, et il leur respondit qu’il ne savoit. Si alla l'un d’eulx veoir, mais estoit jà toute preste à oyr la messe, car desia avoit dictes ses heures avant que partir de sa chambre, et l’ermite se revestit et leur dit une messe du Saint-Esperit, et Espérance et les trois compagnons l’oyrent très dévotement.

Quant la messe fut dicte, si s’en vindrent les trois compagnons devers madame Espérance, et lui prièrent avant prendre congié, que ainsi qu’ilz lui avoient dictes de leurs nouvelles, il lui pleust à leur en dire des siennes, et comment elle l’avoit puis fait, et aussi qu’il lui pleust les conseiller et enseigner comment ilz se dévoient contenir et maintenir à parfournir leur entreprise, laquelle elle savoit bien; et comme leur bonne mère, luy pleust leur dire une partie des aventures qu’ilz dévoient avoir comme autrelfoiz avoit ja fait; car trop scevent que bien en saura parler, s’il lui plaist. Lors prist dame Espérance à sourrire , et fut assez contente de ce qu’elle oyt dire aux trois compaignons, et espécialement au Cuer et à Désir; mais aussi fut-elle de Largesce comme celle qui assez le congnoissoit, car autreffoiz l’ avoit veu et bien lui sembloit qu’ilz avoient grant liance en elle. Si leur fist une petite harangue en maniéré de collacion, et leur dist en telle maniéré :

Icy parle Espérance au Cuer et à ses compaignons :

Or , mes enfans, je vous diray,

Pour riens ne vous escondiray De ce (pie demandé m’avez,

Puis qu’au trement ne le savez.

Bel-Acueil qui me doit amer,

Vient de mener dessus la mer Qui va devers le dieu d’Amours,

Celui à qui viens au secours ,

Comme autreffoiz vous racontay,

Quant hors de prison le gectay,

Où Jalouzie l’ avoit mis,

Et il fut en tel point remis,

Qu’il en cuida presque estre mort; Dont j’ay pitié, quant me remort.

Mais c’est la sienne acoustumance , Trop luy desplaist aultruy Plaisance ; Ou fust à tort ou fust à droit,

Nulle excuse elle ne prendroit.

Et puis de vous m’est souvenu,

Avant que vous fussiez venu , Combien que tousiours me pensoye , Vous trouvez cy se g’ y passoie.

Si suys venue ceste part,

Sans prendre autre chemin à part;

Or vous ay trouvez, Dieu mercy; Mais or laissant très tout cecy,

Et si parlons de vostre affaire :

Encore aurez assez à faire ,

Ains que Doulce-Mercy aiez ,

Mais de riens ne vous esmaiez;

Car si creance avez en moy,

Vous l’aurez qui qu’en ait esmoy.

Et non obstant que du tourment Aurez sur mer bien largement,

Et aussi des griefz maulx assez;

Mais trop plus en avez passez.

Je crois qu’ assez il vous souvient ,

Ja plus dire ne le convient,

Qu’à Reffus il vous faut combatre , Aussi à Dangier ains qu’esbatre ,

Vous puissiez o Doulce-Mercy; Chascun de vous scet bien cecy.

Et passerez par l’ospital

D’Amours , qu’au cuer vous fera mal ,

Quant vous verrez les sépultures

Des amoreux et pourtrai tares,

Qui sont mors en cuidant conquerre Celle-là que vous allez querre ;

Dont, se Dieu plaist, vous joyerez Par faczon qu’en esjoyrez De vous enseigner feray fin , Savez-vous pourquoy, c’est afin De dire quel part prez;

Quant de cy vous departerez,

Droit oultre ce petit boucaige,

Qui est assis en pais sauvaige,

Vous verrez une grande crois 2 ; Cuer, tu yras, se tu me crois,

Et vous autres très touz ensemble; Car c’est le meilleur, se me semble, Pour aller droit à la marine.

Quant vous serez là, je devine Que trouverez appareillée Une grande barque longue et lée, Boutez-vous dedans hardiement; Car du vent aurez largement,

Qui par mer vous emportera,

Tant qu’à bon port vous portera.

Mais en l’isle du dieu d’ Amours Aura assez tost fait son cours.

Adieu, car il m’en fault alier,

Plus à vous je ne puis parler.

Icy parle ï Acteur et dit ainsi que :

Lors s’esvanouit dame Espérance des trois compaignons en telle

Esjoyrez x serez joyeux. — 2 Crois pour croix.

maniéré, qu’ilz ne sceurent quelle devint , etilz s’entreregardoient comme tous esbahiz, de ce que en si peu d’heure eurent perdue de veue dame Espérance. Mais le Cuer et Désir, qui autreffoiz lui avoient veu ainsi faire, et qui tant de maux avoient passez qu elle leur avoit prophetizez, prirent confort en eulx, et si resconforterent leur compaignon Largesce. Si s’en vindrent tous trois ensemble à l’ermite, pour prendre congié de lui en le remerciant des biens qu’il leur avoit faiz, et Largesce prit six besans d’or en sa gibeciere et les voulut bailler à l’ermite, mais il n’en voulut point prendre , et Largesce les mist au tronc de la chappelle en presence dudit ermite, lequel lui dist que pour Dieu fust. Lors l’ermite les fist boire une foi z avant que partir, car il dit qu’ encor en pourroient-ilz avoir grant mestier. Quant les trois compaignons eurent ung petit mengié et beu chascun une foiz, ilz prinrent congié de l’ermite, et vindrent à leurs chevaulx. Si montèrent et accuillirent leur chemin droit au bocaige, comme leur avoit enseigné dame Espérance. Si chevauchèrent bonne erre jucques contre le bocaige, qui leur dura bien quatre ou cinq milles, qui est environ une lieue et demye , sans aventure trouver qui face à ramentevoir 1 ou conte; et quant ilz furent oultre, ilz apperceurent la marine qui estoit à environ trois milles de là. Si n’y eut celui à qui le cuer ne fremist , mais il leur souvint de ce que dame Espérance leur avoit dit , qui grandement les resconforta. Hz chevauchèrent grant erre par sus la rive, tenant tousiours le chemin qu’ilz avoient tant qu’ilz vindrent environ heure de medi sur le rivai ge de la mer. Hz se regardèrent et virent la barque appareillée comme leur avoit dit dame Espérance; adoncques s’assemblèrent entre eulx trois et prirent ung petit de conseil l’un de l’autre de ce qu’ilz dévoient faire ; mais Désir parla premier et dit ainsi :

Icy parle Désir au Cuer et à Largesce , et dit ainsi:

Quel paour esse que nous avons,

Point avoir certes n’en devons,

1 Ramentevoir , remettre en me'moire.

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