TOME III
Ne nous a bien dit Espérance, Que si en elle avons fiance , Tousiours nous contregardera De tous maulx, et nous gardera.
Icq parle l' Acteur et dit ainsi que :
A ces parolles , le Cuer incontinent mist pié à terre tout courroucié et vergongneux de ce que tant avoit mis, et marcha droit à la mer et entra en la nacelle, et ses deux autres compaignons firent incontinent ainsi, et liabandonnerent tous leurs chevaulx à leurs varlets, qui les prirent et les emmenerent pour le guerdon de leurs services. Et quant les trois compaignons furent en la nacelle, ilz regardèrent hault et bas, et là trouvèrent deux courtoises damoiselles dormans , qui actendoient gens à passer delà la mer; car à cela estoient-elles commises de par le dieu d’ Amours, qui leur paioit pour ce faire grans gaiges. Si s’esveillerent quant oyrent les chevaulx sur le bord du rivaige de la mer s’entrebatre , car quant lesditz chevaulx furent laissez aller et qu’ilz eurent les frains hors de la bouche et la bride de hors du coul, et d’autre part que nulli aussi ne les tenoit, pour lors ilz commencèrent fort à eulx entrebatre tant des piez que des dens, et à bannir et mener grant tempeste. Duquel très hault bannir s’esveillerent les dames, qui dedans la nacelle estoient endormies, et les trois compaignons s’estoient arrêtez et leurs varletz aussi au bout de la nasselle , à eulx faire aiser ung peu de leurs armeures, et à eulx faire oster leurs espérons des piez; et lors les deux damoiselles ouvrirent les yeulx et commencèrent aussi comme en effroy à lever hault leurs testes, et regarder quel bruyt ce povoit estre. Si choisirent les trois compaignons, qui dedans estoient jà entrez, et se levèrent toutes deux en estant, et commencèrent doulcement à marcher leur petit pas sans estre efïraiées ne esbahies de rien; et vindrent saluer le Cuer aussi Désir et Largesce ensement 1 , et chascun d’eulx si leur rend leur salut. Et lors elles demandèrent aux trois compaignons
Ensement. ensemble.
Paôe Ô2
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quelle aventure les avoit amenez celle part cy, et leur cominencza Désir à dire ainsi :
ley parle Désir aux deux damoiselles et dit ainsi :
Ma maistresse Fiance et vous aussi Actente, ley sommes venuz de toute nostre entente,
Ces compagnons et moy vous prier qu’il vous plaise Nous passer bien à coup sans quen riens vous desplaise ; Car nous avons grant haste, cela je vous prometz,
Telle que une si grande ne nous advint jamez;
Nous vous paierons moult bien tout à vostre vouloir, Tant que vous n’aurez cause par Dieu de vous douloir; Et cy savoir voulez noz noms cy apresant,
Cestui a nom le Cuer que chascun va prisant,
Et moy ay nom Désir et l’autre cy Largesce ,
Qui vous requérons tous que veuillez sans paresse ,
Nous passer ceste mer devers le dieu d’Amours ;
Car ung chascun de nous attend de lui secours.
Icij parle ï Acteur et dit ainsi :
Et adonc, sans replicquer, pour obéir aux prières desditz trois compaignons, se mirent les deux damoiselles en point en belle cote simple, pour plus aisément nagier, dont beau les faisoit voir, car moult gent corps avoient. Puis desancrerent et vocguerent en mer, si qu’en peu d’eure furent moult eslongniez du rochier, et tant qu’à malle-paine povoient veoir la terre ne le lieu dont ilz estoient partiz; et en tel estât, que le Cuer regardoit les pucelles nagier, il eut pitié de la grant paine qu’ elles prenoient, si se présenta et offrit à elles aidier en leur priant qu elles lui laissassent ung peu la rame en main, et qu’ elles leur enseignassent ce qu’ilz avoient à faire , et dist Fiance au Cuer en sourriant •
le y parle une des damoiselles nommée Fiance au Cuer el dit ainsi :
Cuer, qui es plain de voulenté soudaine,
Ja besoign n’est que tu prengnes la paine De mectre en mer pour voguer cette rame ;
Car tu n’en scez qu’un petit, par mon ame,
Laisse moy faire, car j’en suis coustumiere;
Si est ma seur aussi très bonne ouvrière.
Seuffre sans plus qu’à bon port te menons.
Pour cuers loyaulx tousiours nous démenons;
Mais qui que soit nous le savons bien faire ,
Ne te vueilles mesler de nostre affaire.
Ic y parle l'Acteur et dit ainsi:
Ainsi disant comme ilz parloient ensemble, et veue la mer qui estoit clere et necte, ung bien petit doulcement ondoyer d’un vent fraiz gentement alens 1 qu’ainsi faisoit la marine frémir, lequel estoit à point à fin souhait tel , et si fait qu’on pourroit souhaitier propre adevis en poulpe , pour mener la barque en l’isle où est le dieu d’ Amours. Si cessèrent les deux dames de nager, et incontinent, sans arrest, laissèrent aler la voille au vent, laquelle estoit hault troussée près de l’antaine. Si rompirent les jointhes à quoy la voille estoit atachée, et la voille s’espandit par abas et cuillit vent. Si courut l'autre dame au timon lors pour guider le voyage, et par ainsi l’une fut ententue2 à gouverner la voille, et l’autre, le timon pour adrescer le chemin; et les trois compaignons, qui reposé n’avoient passé à trois jours, si s’endormirent tant et si longuement, que point ne s’esveillerent , jucques à ce que le vent se renforça si fort, que les undes si commencèrent à croistre et la mer à grossir, et à ung peu troubler par
Alens, soufflant. — 2 Ententue , attentive.
façon telle, que au vaisseau fut force de branler cza et là un peu bien rudement, duquel branlement s’esveillerent les trois vassaulx tous estourdiz et presque malades. Si commencèrent à changer fort de couleur, dont furent esbahiz et ne savoient que faire, jucques à ce que Désir si ne se peut plus taire, et parla et dist en ceste forme :
Icy parle Désir en soy lamentant et dit ainsi :
Ha! très doulx dieu d’ Amours, que tu faiz demener Tes loyaulx serfs, sans leur vouloir donner Jucques bien tart repos en ton service;
Bien peu s’en fault que je ne tiens à nice 1 Cil qui si boute sans qu’il saiche comment ;
Haa qu’il y a en tous lieux tourment !
Par terre et mer maintenant bien le scay;
Car je le vois et congnois à l’essay.
En tel estât que l ame hors du corps A peu me sault dont vouldroye estre mors ,
Mieulx qu’en ce point estre plus longuement ;
Et touteffoiz n’entens pas autrement Pour quelque mal endurer nous doyons Laisser l’euvre ne pour riens que voyons.
Dieu nous conduye et nous doint pacience;
Car tout après sera prins par vaillance.
Icy parle l’Acteur et dit :
Ainsi donc que Désir se lamentoit, en tel point que cy dessus est dit, pour la tourmente de la mer qui le traveilloit sans repos, et non pas seulement lui , mais ses deux autres compaignons aussi ; neantmoins qu ilz
Nice , simple.
n’ en sonnoient mot et que nullement se plaignoient, mais c’estoit pour ce que de leur bouche n’eust peu yssir ung trestout seul mot, tant d’angoisse et douleur sentoient, et moult très bien apparoit à leurs visaiges. Dont quant les deux dames marinières les apperceurent , si les firent couchier, afïin que pas si grant mal ne sentissent, et ainsi firent-ilz au gré des dames; voirement se couchierent-ilz voulentiers , car besoign de repos forment avoient, et grant mestier d’eulxà celle heure aisicr, et neantmoins que de celui jour n’ avoient beu ne mengié, si n’estoit ce pas cause qu’ilz n’eussent appetit. Ainsi doncques couchiez qu’ilz furent, endurèrent trop mieulx la paine que la mer leur faisoit, qu’ilz ne faisoient tous droiz ne en estant. Si se passa ce jour jusqu’à la nuyt; et quant ce vint près du souleil couchant, le vent calla 1 avecques le souleil et ne fut pas si aspre comme il avoit esté, neantmoins que les undes estoient haultes et grandes encores assez forment, et que la mer n’estoit encores du tout appaisée ne acquiescée; mais peu à peu sailloit adoulcissant par telle faczon, que ains qu’il fust nuyt, voire nuyt obscure, le vent fut cessé et la mer rapaisée; et à donc proprement trouvèrent les deux dames sur ung rochier en mer Compaignie et Amictié qui peschaient à la ligne, dont quant les aperceurent les deux dames marinières, les congneurent de loign, si les recrierent, et demandèrent pourquoy là elles estoient ne qu’elles povoient faire, et au cry des deux dames s’esveillerent le Cuer, Désir et Largesce, et haulcerent les testes et virent le rochier. Si eurent un peu paour et doublèrent que lors leur vaisseau ne frappast contre ledit rochier. Si commencèrent à rire les deux gentes marinières, quant virent les trois vavasseurs en ce point s’effrayer, l’une prist à parler et ainsi à dire :
Ici/ parle l’une des damoiselles nommée Actenle et dit :
Et quesse cy Cuer, gracieux et gent,
Aussi Désir qu’estes leal sergent,
Et Largesce, dictes; mais qu’avez-vous
Calla , baissa (de caler, baisser les voiles; terme de marine).
Qui en ce point vous effraiez trestous?
Femmes sommes et nulle paour n’avons.
Et par raison point avoir n’en devons,
Et vous l’avez qu’estes hommes hardiz ;
N’aiez pas paour, escoutez nos ditz.
Saichez pour voir que péril n’y a point,
Car nous avons ycy à tel port joint Ouquel nous sommes aussi seurs comme en terre. Levez-vous sus , pensons tantost de querre Comment burons et aussi mengerons;
Temps en sera quant en terre serons.
Sur le rocliier il faut la nuyt passer,
Et démolira riens ny vault le penser,
Ces deux seigneurs à soupper nous donront;
A leur pouvoir certes nous festiront.
Hz sont des gens et loyaulx serviteurs Du dieu d’ Amours comme scevent pluseurs ;
Or descendons sans plus faire séjour,
Et reposons ycy jucques au jour.
Icy parle ï Acteur et dit ainsi que :
Adoncques descendirent les vavasseurs premiers et les dames marinières après, et Compaignie et Amictié les receurent en leur cabanne joyeusement et de très bon vouloir, et les firent mengier de ce que pour lors ilz povoient avoir là, c’est assavoir en lieu de pain, biscuyt ; du poisson rousty, lequel ilz appeloient entre eulx Va luy dire \ Si se esmerveilla le Cuer quel poisson ce povoit eslre, car moult bien lui sembloit que autreffoiz en avoit veu de tel en France et ailleurs ; mais pas ne s’appeloit ainsi qu’ilz le nommoient. Si s’apperceut Amitié comment le Cuer se merveilla du nom de ces poissons-là, si lui dist doulcement :
Va luy dire , terme injurieux, selon D. Carpentier.
Icy parle l’une des femmes nommée Amitié et dit : '■
Or saichez, noble Cuer, et vueilles escouter,
Que ce poisson ycy duquel vous voy gouster,
Est appelé en France macquereau vrayment,
Lequel est savoureux et très sain pour l’amant Qui a le mal damer quant il est fort malade, Forment le fait guérir et aussi la salade,
Qu’est de doulce response et plaisant medecine , Pource mengiez en fort, car dedans la cuisine D’Amours, le vendredi n’y cuist aultre poisson; Mengiez en hardiment, car j’en ay cy foison.
Icy parle l’Acteur et dit ainsi que :
Les trois compaignons mirent cliascun la main au plat sans se faire plus prier et le mengerent forment , et puis beurent de très bon vin , qui là estoit tant qu’ilz furent rassasiez très bien. Si se levèrent et au ray 1 de la lune, regardoient le rochier et la marine aussi. Mais il ne tarda mye granment que Compaignie et Amictié prindrent leurs lignes et ascherent leurs bains 1 d’une viande qu’on appelle dors, et lorsqu’ilz eurent leurs bains en mer gectez, il ne tarda pas trop qu’ilz tirent à eulx du poisson à foison , tel que dessus est dit ; dont Désir estoit très aise à les veoir et ne se povoit saouler de les regarder aussi peschier. Si leur enquist Largesce pourquoy lesdiz pescheurs ne reposoient de nuyt, et que actendissent tant <pie le jour fut cler pour mieulx veoir et povoir peschier. Mais Compaignie lui respont qu’il n’y entendoit riens, car ce poisson là estoit de nature et telle condicion, qu’il alloit plustost de nuyt que de jour, et que pour neant de jour ilz pescheroient : car ilz n’en trouveroient nulz, ou si peu que merveilles qui ne fussent cachiez sans aller nulle part.
Ray , rayon. — 5 Bains , hameçon.
Achief de piece, Désir appela ses compagnons, eulx priant qu’ilz se voulsissent couchier et qu’il les advisoit que la coiistume de la mer si estoit telle que qui y vouloit mengier es aller, il failloit tousiours partir avant l’aube du jour, deux ou trois heures premier ', c’est assavoir, à celle heure proprement quant la dyane commence à apparoir, laquelle estoille on appelé en France l’estoille journal2, et qu’il le savoit bien, pource que autreffoiz avoit navigué et allé par mer en compaignie d’autres Cuers que celui-là. Pareillement Fiance dist au Cuer et sa compaignie aussi, et lors Compaignie et Amictié les pridrent doulcement et les menèrent dedans une cabanne qu’ilz avoient faicte propre en ce lieu , pour eulx retraire et reposer après ce qu’ilz auroient pesché , et pouvrement furent les dessusdiz logiez, mais pacience eurent, et neantmoins le travail de la mer dudit jour precedent leur faisoit leur repos trop plus savoureux ressembler, et plus doulx d’assez pour celle heure là et le logeys aussi plus agréable; et aussi après paine n’est nulle coette dure, chascun bien scet cela; doncques reposèrent les vassaulx dessusdiz et si laissèrent leurs hostesses toute la nuyt peschier à leur bel bandon 3. Et quant ce vint à l’heure que la dyane commença se monstrer et apparoir au ciel hault, luisant et clere, Compaignie commença à appeler les deux très doulces et plaisans marinières. Si se levèrent et varerent 4 en mer leur barque qu’avoient mise en une calle en terre, c’est assavoir en ung lieu coy où le vent ne peut frapper comme en ung port; et puis le mast dressèrent et la voille atacherent à l’antaine, et en hault la guidèrent tant qu’ilz peurent au tref5. Aussi les avirons rangèrent en leurs lieux, et adonc s’esveillerent le Cuer, Désir et Largesce , qui encores dormoient. Puis en tandis qu’ilz misdrent à s’abiller les deux pucelles si montèrent la sus au plus hault du rochier pour regarder le temps et veoir s’il estoit bon pour faire leur voyage. Si virent lors l’air nect et pur, sans vent et sans nuée, et le jour gaignoit la nuyt forment en soy esclardissant , par faczon que la lune n’avoit clarté qui peust plus le jour sourmonter, et jà les oyseletz s’appeloient l’un l’autre.
1 Deux ou trois heures premier, avant deux ou trois heures. — 2 Journal , diurnal , du jour. — 3 Bandon, en liberté (charmante expression qui nous est restée: à l’ahandon ). — 4 Varerent , terme de marine qui signifie: tirèrent. — 5 Tref , tronc, mât.