‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 15 sur 67 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

D’autre part, la mer estoit coye et seraine, et ne bruyoit en façon nulle ne que list ung estang ; les mouetes aussi commencèrent à voler par dessus la marine, et d’autres si troctoient sur le sablon menu que beau les faisoit veoir. Le jour tant s’efforça, qu’il envoya coucbier la lune et les estoilles, sicque plus nulles ou ciel n’apparoissoit, et lors les vavasseurs quant ilz virent le jour, eurent ung pou vergongne de ce que tant ilz avoient mis à eulx mectre en point vestir et abiller. Si saillirent du creux de desoubz la cabanne en saluant, leurs hostesses aussi rendant leur salut bien et courtoisement. Puis le Cuer demanda là où estoit Fiance, et Compaignie lui dit, que allée estoit avecques Actente sa compaigne sur le hault du rocbier pour regarder le temps. Mais Amictié qui là peschoit encores, laissa sa ligne, et dist aux trois vassaulx, qu elle leur assuroit qu’ilz auroient bon temps, ne ou jour ne feroit fortune ne tourmente en mer aucunement, dont lesdiz compaignons en furent moult liez en rendant grâces à Dieu , car moult forment doubtoient et craignoient non sans cause le martire de la mer; car le jour precedent ilz en avoient esté tellement tastez , et si durement , qu’ilz cuidoient bien mourir. Quant Fiance et sa compaigne oyrent les trois compaignons parler, et entendirent que c’estoient le Cuer, Désir et Largesce, elles descendirent du rocbier aval, et s’en allèrent vistement en la barque actendre là les trois compaignons. Mais ne tarda pas l’espace de deux patenostres, que les trois compaignons ensemble leurs deux hostesses , qui les conduisoient droit où estoit la barque, arrivèrent au lieu où estoit le vaisseau; lors saluèrent les deux marinières , et elles eulx aussi ensemble et leurs hostesses ; et les dessusdiz entrèrent ou vaisseau. Mais leurs hostesses demourerent dessus le rivaige. Si se commanderent les ungs les autres très doulcement à Dieu, et en remerciant leurs hostesses, elles se excusèrent de ce que mieulx n’avoient pensé d’eulx celle nuyt là, et en tel estât desancrerent la barque et commencèrent les deux dames à voguer gentement. Et la mer qu’ estoit coye, porta la barque bien doulcement sans çà ne là, et tant firent achief de piece, et si fort eslongnerent le rocbier, où ilz avoient couchié, qu'ilz le perdirent de veue. Mais ne tarda gaires qu’ilz virent le souleil qui se levoit et commencoit à rayer bel et cler, et le jour fut bel et la marine belle, coye et plaisante à veoir, et la regardèrent voulentiers, et en regardant

qu’ilz faisoient aval la marine, ilz gecterent leurs yeulx et virent assez longuet cl’eulx une ysle couverte, se leur sembloit, d’une nuée azurée si belle et si clere, qu’ilz prenoient très grant plaisir à la regarder, et mieulx sembloit chose espirituelle que terrienne. Ilz eurent advis ensemble de faire tirer aux rames, le mieulx qu’on pourrait, droit à la belle ysle qu’ilz veoient. Si nagèrent en telle maniéré les deux damoiselles bien six milles , qui sont deux lieues, puis se reposèrent ung petit, et en reposant qu’ilz faisoient, regardèrent devers la belle ysle. Le souleil estoit ja hault et fort, et avoit ja passé la force de la nuée tellement, qu’il rayoit tout applain sur ung beau chastel qui estoit enmy Liste qui resplendissoit, et reluisoit si très clerement, que c’estoit si très merveilleuse chose à veoir, qu’il n’est langue qui le sceust dire ne plume qui le sceust escripre. Mais de tant vous say-je bien dire, que les trois compaignons qui le regardoient, furent si raviz, qu’ilz ne savoient où ilz estoient, tellement furent sourpris en regardant le très plaisant et beau chastel, et la très belle et delictable ysle, et la grant beauté des écîifïiees qui y estoient. Mais ilz allèrent tant et si longuement en celle maniéré ce jour, et navigerent les dames sans cesser en regardant le très bel cliastel , que le jour declinoit clesia, le souleil s’en aloit coucliieret perdoit sa clarté. Et tant gecterent leurs yeulx de dessus le beau chastel que regardoient, et virent qu’ilz estoient près de l’isle à environ un mille. Il n estoit pas encore nuyt obscure, non obstant que le souleil ne rayoit plus; si faisoit-il eneores moult cler, comme en jour d’esté. Si regardèrent plus avant en l’ysle, environ deux milles, et virent la plus très belle église à leur advis, que creature humaine pourrait jamais veoir, et comme le conte vous devise de beau cliastel cy-dessus, il ne sembloit pas que ce fust chose terrienne, mais chose celestial ; car l’egbse et tout le pourpris de leans estoit tout fondé sur une roche d’aymant fin, et les murs tous furent faiz par dessoubz de marbre bis , et par dessus de jaspe bel et cler, et fut toute couverte de platines de fin argent gentement esmaillé à estoilles d’azur, sicque quant le souleil rayoit dessus, c’estoit belle beauté à veoir. Et de vous conter toute la faezon des édilfices de l’eglise , le conte s’en taira atant ; car trop y mectroit et n’est possible de vous tout deviser pour maintenant, jucques à une autreffoiz, quant il vendra à point et retournera à parler des trois compaignons,

pour conter partie de leurs aventures, et pour revenir à l’actante de nostre matière.

Icij parle l’Acteur et dit :

Cy endroit, dit ly conte, que quant les trois compagnons qui estoient en la nef, comme il vous a devisé cy-devant, eurent apperceu la très belle eglise , qui leur sembla estre plus prouchaine d’eulx assez que n’estoit le très beau chastel , dont le conte vous a parlé , ilz eurent advis avecques leurs marinières de prendre leur chemin à l’eglise ; car encores leur sembloit bien advis qu’ilz n’y pourroient venir de jour et qu’ilz auront faicte bonne journée, s’ilz y peuvent abourder d’eure ; et aussi estoient-ilz tous et toutes las , et travailliez , et avoient grant mestier de mengier, comme ceulx et celles qui moult estoient deffaiz des tourmens de la mer et navoient mengié en tout le jour ung seul morceau de pain chascun. Si s’efforcèrent les dames de tirer aux rames , quant Désir qui gouvernoit le tymon , si dist au Cuer et à Largesce , qu’ilz tirassent à la rame et qu’ilz laissassent les dames reposer; et eulx si firent, mais ainsi qu’ilz tiroient ung peu bien laschement, en tel estât Désir ne se peut tenir de sourrire; mais il ne le sceust faire si coyement que le Cuer ne l’apperceust bien, qui se commença à fumer ung petit, en lui disant ainsi :

Icij parle le Cuer à Désir et dit ainsi :

Or sus Désir et quesce cy,

Ferez-vous dont tousiours ainsy?

Quant j’ay travail plus que repos ,

Vous en mocquez à tous propos,

Par Dieu, je n’en suys pas content, Ainçois en suys très mal content ;

Car en lieu de me conforter,

Tirez à me desconforter.

Faire ne le deussiez a my,

Qui pensoye estre vostre amy.

Je ne scay pourquoy vous le faictes, Mais trop grandement vous meffaictes , Point n’avez eu en moy maintien De lascheté, je le maintien.

Icy parle l’Acteur et dit que :

A ces parolles s’apperceurent bien Désir et Largesce, que le Cuer se courrouçoit pource qu’il avait veu Désir sourrire. Si parla Largesce à lui et Désir aussi, pource qui se mesloit tousiours de reflfaire la paix d’eulx deux , et leur dit en telle maniéré :

Icy parle Largesce au Cuer et à Désir et dit ainsi .

He dea ! et où suys-je arrivé,

Quant vous aurez bien estrivé ;

Je reveil ung petit parler,

Autrement ne pourroit aler;

Pas ne cuidoye, par ma foy,

Quant Honneur vous eust fait l’octroy,

Que je vendroye avecques vous ,

Que fuissiez tous deux si escous L’un se mocque , l’un se marrit ,

L’un est pensifz, l’autre s’en rit;

L’autre n’a point de pacience,

Vous semblez n’avoir pas de science.

Si en vous n’a certainement Quelque meilleur gouvernement,

Enuis vendrez à l’entreprise ,

Si escous , si suseptible.

Que si liaulte avez entreprise.

Cuer peu te souvient de ta mere, Espérance quant si ligiere,

Tu as la teste à courroucier,

Pour veoir les gens rire et farcier.

Et vous , Désir, grant tort avez , Quant de nous la conduite avez,

Que ne faictes aucun devis De ce beau pais à mon advis.

Et beau sire, par paix faisant, Contez nous en tout apresant;

Car mieulx nul ne saurait conter Que vous, pour le vray raconter; Nous escouterons en allant Et laissons très tout maltalant;

Car compaignons qui sont en queste , Ne doivent pas mener tel feste.

En continuant parle l’Acteur :

Et dit ly contes, que à ces parolles se teurent tous coyz les deux compaignons, le Cuer et Désir; et se prirent à penser qu’ilz avoient grant tort , et que s’ilz eussent du vin largement, que on les pourrait tenir pour y vroinges 1 , premier le Cuer, de ce que il se courroucoit si ligierement qui ung petit estoit fumeux; et après, Désir de ce que encores ne leur avoit riens dit de la nature du pays là où ilz estoient arrivez, laquelle il congnoissoit assez et ne les avoit aucunement resconfortez et mains autres y avoit conduit et mené. Si se pensa que assez estoit temps de les ung petit conforter, puis qu’ilz estoient hors de grans perilz de la mer, non pas des autres dont ilz eurent assez, comme vous orrez ci-après. Si parla à eulx, en leur disant ainsi :

Yvroinges , ivrognes.

Icy parle Désir au Cuer et à Largesce, et dit ainsi

Messeigneurs, or ne vous desplaise,

Et escouter ung peu vous plaise.

Vous deussiez bien estre honteux Par Dieu, Cuer, d’ estre si fumeux;

Vous cuidez que de vous me farce ,

Quant je me joue ou solace;

Non faiz, car qui vous mocqueroit,

Saichez bien qu’il m’en desplairoit.

Mais trop avez chiere marrie,

Qui ne voulez pas qu’on se rie.

Laissons cela et m’entendez ,

Dire veulx ce que demandez:

Il est bien vray que vezcy l’isle Du dieu d’ Amours, qu’est si fertile De tous biens et si delictable ,

Que c’est une chose notable.

Face beau temps, ou vente ou pluye,

Par droit leans à nul n’ennuye.

A qui ennuye en sault en l’eure,

Amours ne veult qu’il y demeure.

Bien veult qu’il ait paine et soulcy De concquerre Doulce-Mercy.

Garde-toi Cuer, je te supplie,

Que point tu ne mengez 1 d’ oublie,

Il n’est riens qu’ Amours liée 2 tant ,

Ne de qui soit plus mal contant,

Car bien te dy que tu perdroyes Tout cela qu’avoir actendroyes.

Mengez, manges. — 2 Hée, hait.

Assez d’autres choses sauras,

Quant à Amours tu parleras.

Mais or revenons à l’eglise ,

Qu’avons veue si bien assise,

Je te dis que c’est hospital,

Pour chascun pouvre amant leal Hosteler et donner secours :

Il a nom l’ospital d’ Amours.

Leans vous pourrez veoir les corps De mains leaulx amoureux mors;

Car des faulx il n’en y a nulz :

Ilz sont hors à la pluye nulz.

Leans verrez maint epitacle 1 ,

Qui semblent faiz par grant miracle.

Ung y a de fresche mémoire,

Qui fut homme digne de gloire ,

Ce fut maistre Alain Charretier,

Qui tant sceust d’ Amours le mestier, Qu’il en fist les très plus beaux ditz, Qu’oncques puis son temps furent ditz.

Et d’autres tant que ne sauroye Les nombres , aussi ne pourroye.

De l’ospital plus ne parlons,

Car à logier nous y alons ,

Et retournons à ce chastel,

Que nous avons veu si très bel ,

C’est le beau chastel de Plaisance ,

Là fait Amours sa demourance.

Faire le fist plus bel que nulz,

Pour l’amour de dame Venus.

De la beauté je m’en tairay,

1 Epitacle, épitaphe.

A présent et plus n’en diray.

Si plaist à Dieu vous le verrez, Demain ou quant vous y serez ;

A tant laisseray le parler,

Or mais nous fault penser d’aler.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi :

Or dit ly contes , que en demantiers 1 que les trois compagnons parvient ensemble, ilz tiroient tousiours les rames et pensoient devoguer pource que la nuyt s’approuchoit , et tant firent que ains que Désir eust finée sa raison, comme vous avez ouy, ilz prirent terre en l’isle du dieu d’Amours, et là vindrent mectre chascun la main à la bource pour paier leurs marinières; mais Fiance et Actente ne voulurent prendre d’eulx or ne argent, ains s’offrirent à leur service toutes et quanteffois qu’ilz vouldroient passer et repasser. Si prindrent congié d’elle les trois compagnons en les remerciant, et elles le prindrent d’eulx pareillement. Si saillirent les trois compaignons en terre et abandonnèrent leur nef, et commencèrent à cheminer bonne erre droit à l’ospital d’Amours , lequel ilz veoient devant eulx. Mais ilz n’eurent pas fait plus d’ung mille, qui estoit la moictié du chemin , qu’il fut nuyt fermée, et commença la lune à luire belle, clere et necte; et d’autre part, le chemin estoit assez beau et batu, car mains povres amoureux malades y sont allez finer leurs jours. Ilz furent assez resconfortez pour la lune et le beau chemin qu’ilz avoient. Si exploicterent tant que en assez peu d’eure vindrent à la porte de l’ospital , et y trouvèrent une dame ancienne vestue assez simplement comme d’abitz de religion, qui se seoit devant la porte; et si aucun me demandoit qui elle estoit, je diroye que c’estoit dame Courtoisie, l’enfermiere de leans, qui actendoit s’il vendrait plus nulz povres amoureux à herbergier; car à toute heure en y venoit. Si la salua Désir qui bien la congnoissoit , et parla à elle en telle maniéré :

1 En demantiers , cependant.

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