TOME III
le y parle Désir et dit ainsi :
Courtoisie, Dieu vous envoie Bon soir, bon an, bonne joye; Nous sommes cy trois compagnons Qui à herbergier demandons,
Si ne nous vueilliez reffuser.
Ne hors de l ospital ruser 1 ;
Car nous sommes de la mesgnie D’Amours et de sa compaignie.
Autreffois m’avez recongneu,
Je suys Désir partout congneu;
Vez cy mon compagnon Largesce, Qui oneques ne faulsa promesse,
Et le Cuer pas ne congnoissez, Tantost le congnoistrez assez.
Or nous logiez sans contredire,
Et ne nous vueillez escondire.
Icy parle l’Acteur et dit ainsi :
Quant dame Courtoisie, l’enfermiere de leans, ouyt et entendit que c’estoit Désir et Largesce, lesquielx elle congnoissoit vraiz serviteurs du dieu d’ Amours, souverain fondeur de leur hospital, si elle fut joyeuse, ce ne fait pas à demander, et se leva incontinent de son siégé et s’en vint les braz tenduz à Désir et à Largesce, et de grant joye quelle eut, fut une grant piece sans povoir parler. Achief de piece, quant la parolle lui revint, elle leur demanda dont ilz venoient, où ilz aloient et qu’ilz queroient; et aussi qui estoit celui qui estoit avecques eulx; car assez lui sem-
Ruser , écarter.
bloit estre homme de bien et pour tel le tenoit-elle, puis qu’ilz lui tenoient compaignie. Et Désir lui conta tout 1’affaire et l’entreprise que le Cuer avoit faicte par son conseil de la queste de très Doulce-Mercy , et lui conta toutes les aventures que depuis le commencement de la queste avoient eues, et comment ilz avoient pris Largesce à l’hostel d’Honneur; car bien pensoit que encores leur feroit-elle mestier à parfournir leur dicte queste. Si se seigna Courtoisie de la merveille qu’elle ouyt et dist bien à soy-meismes, que voirement est bien Désir vray serviteur d’Amours, qui tel homme comme le Cuer lui a conquis, et telle queste lui a fait entreprendre. Si les prist tous trois et les fist entrer en l’hospital, et les voulut mener en la chambre de dame Pitié, la prieuse de leans; mais en alant qu’ilz faisoient, ilz la racontrerent là où elle aloit o une torche devant elle, revisitant les malades de leans, dont il y en avoit largement, et la pluspart estoient malades des blessures que Dangier et Reffus leur avoient faites, comme les trois compaignons ouyrent depuis conter à dame Pitié, la prieuse; et ainsi quelle revisitoit les malades et les faisoit mediciner et adouber le mieulx quelle povoit. Dame Courtoisie lui ora bon soir et lui présenta les trois compaignons le Cuer, Désir et Largesce, et lui conta qu’elle avoit apris de leur estât et de leur estre, du Cuer et de la queste qu’il avoit entreprise par l’enhortement de Désir. Si le recueillit dame Pitié benignement et congneut incontinent Désir et Largesce, pource quelle les avoit autreffoiz veuz en l’hostel du dieu d’Amours, mais le Cuer ne congnoissoit-elle pas; et non pourtant pour ce qu’elle le vit homme de bien par semblant et beau jouvencel, et aussi qu’il estoit en la compaignie des autres et chief de la queste , comme elle avoit ouy dire à dame Courtoisie , qui tout lui avoit conté; elle le recueillit et fist chiere grandement et les fist venir tous trois en sa chambre , après ce qu’elle eut visité les malades ; et commença à parler et deviser avecques eulx. Mais Désir, qui baulx estoit et privé de la dame, lui dist qu’ilz avoient meilleur mestier de mengier que de deviser; car ilz n’avoient mengié en celui jour ce petit non, et si avoient souffert et enduré grans paines et travaulx. Lors lui conta de bout en bout tout leur affaire et leurs aventures et fortune, qui advenues leur estoient. Adonc dame Pitié, la prieuse, commanda à drescier une table
pour les trois compaignons, et les fist seoir et servir grandement et de bonnes viandes; et ilz mangèrent moult bien, comme ceux qui avoient grant fain. Mais premier se fist le Cuer aiser de ses armeures, car tout à pié qu’il aloit, si ne se voulut-il jamais dessaisir de son haulbert et de sa coiffe de fer, ne de sa bonne espée , de quoy Désir le volt armer au commencement de la queste, comme vous avez ouy. Quant ilz eurent mengié et beu chascun à leur aise , si furent les tables levées , et dames Pitié et Courtoisie se commencèrent à approucher des trois compaignons et devisèrent ensemble de leur fait et de leur entreprise , et Désir qui avecques ses compaignons avoit ung petit parlé par avant, et à qui sembloit bon qu ilz deussent prendre ung petit conseil de leur fait avec ces deux dames, commença à parler à elles, pource que mieulx les congnoissoit, et plus en estoit acointez que nulz d’eulx , et dist en ceste maniéré :
lcy parle Désir et dit ainsi :
Madame Pitié la prieuse,
De bien faire estes curieuse,
Et vous Courtoisie l’enfermiere, N’avez pas renom d’estre fiere;
Yez cy le Cuer d’amours espris, Jeunes homs et de si liault pris, Qu’arriéré a mis toute autre queste, Pour entreprendre la conqueste De très Doulce-Mercy la belle ;
Du tout à ma simple querelle,
Faire lui fis pour l’asservir Au dieu d’ Amours j que vueil servir.
Et Largesce et moy l’amenons ,
Et compaignie lui tenons.
Mais pource que nous savons bien Qu’amez tousiours riionneur et bien Du hault et puissant dieu d’Amours,
Comme l’avez monstre tousiours ; Vous devez vouloir le bien nostre, Aussi vray que la patenostre,- Vous prions nous donner conseil, Car du vostre ne scay pareil :
Quel chemin avons à tenir,
Et comment pourrons parvenir,
Ad ce que nous avons à faire,
Et là où il nous fauldra traire,
Pour trouver la Doulce-Mercy,
Que je vouldroye qui fust cy ;
Car quant vous nous vouldrez aider, Seurs sommes sans gueres tarder De parvenir à nostre actainte,
Sans avoir gueres peur ne crainte.
Or veuillez donc faire pour nous,
Et nous prierons à Dieu pour vous.
Icy parle l’Acteur et dit que :
Lors dame Pitié pensa ung petit, et achief de piece dit à Désir que celle nuyt penseroit à ce qu’il lui avoit dit, et le landemain après la messe lui feroit responce, car mesliuy estoit trop tart, et bien estoit temps cTaler couchier. Si ordonna à dame Courtoisie que leur fist appareiller litz selon que leur estât le requeroit , et elle le fist moult prestement , comme celle qui tousiours desiroit faire plaisir à toutes gens de bien , et fist alumer une torche et les mena couchier bien, et moult à leur aise. Puis leur ora' bon soir, quant elle les eust mis en leur chambre. Mais le Cuer qui fain avoit de veoir le cymetiere de leans et aussi d’avoir acointance à dame Courtoisie l’enfermiere, pour ce qu’il la veoit si dame de bien, parla à elle en lui rendant son salut et dit ainsi :
Ora, souhaita.
lnj parle le Citer à dame Courtoisie et dit ainsi :
Madame, Dieu vous doint bon soir,
Tel que pour moy vouldroye avoir.
D’une chose vous vueil prier,
Qu’il vous plaise moy octrier,
Que me vueillez monstrer demain La sépulture feu maistre Alain;
Autrefïoiz l’ay veu dès mon enfance.
Car il estoit du pais de France;
Aussi la grande cimitiere,
Où maints corps y gisent en biere,
Il vous plaise le me montrer,
Alîin d’en savoir raconter.
A tant parle l’Acteur et dit ainsi que :
Lors dame Courtoisie respondit au Cuer que très voulentiers lui octroioit celle requeste, car elle estoit assez advenant. Si lui ora encores une foiz bon soir, et s’en ala couchier; et les trois compaignons se concinerent et dormirent bien à leur aise, comme ceulx qui avoient litz selon ce que leur maladie le requérait, et ilz estoient las et travaillez de la journée qu’ilz avoient eue, et n’ avoient point dormy ou petit nonlanuyt devant, pour les tourmens de la mer qu’ilz avoient euz. Au matin, quant l’aube du jour vint, Désir s’esveilla le premier, puis appella ses compaignons qui encores dormoient; si se levèrent incontinent et appareillèrent tous trois et s’en yssirent de leur chambre , et vindrent enmy l’hospital ; mais ilz ne sceurent pas si tost venir, qu’ilz ne trouvassent dame Courtoisie qui desia estoit levée, et administrait aux povres amoureux malades ce que besoign leur faisoit à son povoir, et les salua et donna bon jour incontinent, et les trais compaignons lui rendirent son salut. Puis la requist le Cuer de sa promesse, et que en actendant que dame Pitié fust levée et
que la messe fust preste, il lui pleust à lui mener veoir le semetiere ainsi quelle lui avoit promis. Si le prist dame Courtoisie par la main et le mena derrière Teglise, et Désir et Largesce les suy voient; et tant alerent par cloistres, par salles et par jardins, qu’ilz arrivèrent devant le portai du cymetiere, lequel portai estoit hault, grant et large à merveilles. Ouquel devant avoit une voulte ancienne faicte de pierre d’alebastre moult blanc, de la largeur de cent piez à peu près de long et vingt de large, soubz laquelle estoient contre le mur clouez, pluseurs de ceulx là à qui estoient les dessusdiz blazons avec les noms, tiltres et seigneuries, et la cause pourquoy ilz estoient là passez et venuz en voyage. Adonc les trois compagnons s’arresterent tous coyz, et le Cuer, plus que nulz, commença à regarder et s’il en congnoissoit nulz ; mais lors du premier coup, gecta ses yeulx au blazon de Cezar, l’empereur très puissant et vaillant, o deux testes et le cbief y estoit de gueulles à quatre lectres d’or, entre quatre points, c’est assavoir : S. P. Q. R. Pareillement estoient figurées à l’ancienne forme et en telle faczon comme cy-dessus voyez , dessoubz lesquelles armes avoit escript comme en épitaphe , en lectre et langaige romain.
Icij s’ensuit la forme et maniéré des vers escriptz soubz le blazon de Julles
dit Cezar, disant ainsi :
Je, Julles dit Cezar, d’ exercite ducteur,
Et de la republique premier apprehendeur,
Puissant et redoubté, et preux et conquérant,
Devant qui le monde aloit de peur tremblant ;
Vins cy jadis faisant au dieu d’ Amours homage De très humble vouloir et de piteux courage;
Moy rendant son subget de par Cleopatra ,
La très noble royne d’Egypte, qui frappa Le coup de Tardant dart qui me nasvra le cueur,
Dont lors liabandonnay tout pris et los d’honneur,
Conquestes et vaillances, et les nobles faiz d’armes,
Pour mener vie oyzeuse ay ycy mis mes armes.
Icy parle ï Acteur et dit que :
Après le blazon du très noble et victorieux empereur, dit l’acteur, que le Cuer a la main dextre ung bien peu plus longuet que la longueur d une aulne, à la mesure de Paris bien livré, vit ung blazon de l’empire, sur lequel avoit la couronne d’empereur, lequel estoit ung bien peu plus large et plus long de la longueur d’un pié que celui de Julles Cezar, lequel sembloit plus fraiz fait que celui dudit Julles; et touteffoiz non pas de gueres; aussi estoit-il fait d’ancienne façon ouquel n’ avoit point ou chief les lectres comme l’autre , ne le chief aussi n’estoit point de gueulles ; ains estoit ledit escu tout plain aux armes de l’empire , soubz lequel avoit escript en ancienne lectre lombarde, ainsi que cy-après s’ensuit :
Icy sont les vers qui escriptz estoient soubz le blazon de Augustes Cezar,
lesquielz dient ainsi:
Nous Augustes Cezar, des Romains empereur,
Et de l’universel seul souverain seigneur,
Tenans jadis les bons en raison et douleur,
Et aussi les mauvais en paix par grant timeur,
Yinsmes ycy contrains par force et rigueur D’Amours, qui advouons nostre maistre greigneur,
Lequel nous a forcé et embrazé d’ardeur Mectre nostre blazon comme son serviteur.
Si l’avons ycy mis sans autre procureur,
Par celle à qui fusmes mary et vray pasteur,
La belle Livia, estre en povezasseur,
De qui la grant amour fut nostre conduiseur.
Icy parle F Acteur et dit que :
Plus bas ung petit que le blazon de Augustes Cezar joignant dudit
Augustes. Dit ly contes que le blazon de Néron, le très félon et cruel empereur, estoit là mis, ouquel avoit sans muer ne changer ung pareil eseu comme celui dudit Augustes, et n’y avoit de différence autre, si non que, ou sercle de la couronne, avoit escript en leetre romaine de très ancienne faczon, ainsi que cy après s’ensuit, c’est assavoir :
Flagellum Dei.
Et de desoubz estoit escript en épytaplie les vers qui cy après s’en suivent :
Jcij sont les vers qui escrîpz estoient soubz le blazon de Néron l’empereur :
Néron l’empereur suys, qui ou temps que regnoye,
En despit et orgueil forment me delictoye,
Peu prisant les Romains qui vivoient soubz moy,
Les cuidant seigneurir par mon cruel desroy.
Et neantmoins que fusse fier et très despiteux,
Si ai-ge esté vaincu par les tours amoureux De la belle romaine qui avoit nom Cristine.
Ma puissance ne fut contre ce médicine ,
Car le dieu d’Amours voult que je feisse homaige ,
Comme son prisonnier à qui je doy truaige '.
Si ay mis mon blazon qui est signifiance Que j’ay eu en amours ung pou trop défiance.
Icy parle ï Acteur et dit que :
Ensuyvant tousjours en ce mesmes ranc, estoit après le blazon de Néron celui de Marc-Anthoine , empereur des Romains, semblable que les autres que ay diez cy-devant , et desoubz aussi escripz les vers qui cy-après s’en suivent :
1 Truaige , rançon.