‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 18 sur 67 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Telles sont les armes de René, roy de Jérusalem et de Sicile , et les vers qui soubz

estoient escriptz disoient ainsi :

Je suis René d’Anjou , qui se vieult aequiter Comme coquin d’ Amours , servant de caymander 1 ,

En cuidant mainte belle à moy acoquiner,

Et ma caymanderie , coquinant esprouver

De maintes qu’ont voulu mon cuer racoquiner

Par leurs coquinans yeulx, de plain vont l’emporter,

Et par leurs doulx langaiges, atraire et enorter D’estre leur serviteur, dont sans nulle nommer Dames et damoiselles et bourgeoises, donner Leur ay du tout m’amour pour o la leur changer.

Pour ce le dieu d’ Amours m’a fait cy adjourner Pour mon blazon y mectre ; si l’ay fait aporter.

Icy parte l’Acteur et dit :

Près de celui là escu , estoit ung bien peu plus hault et au destre cousté ung autre escu, lequel estoit escartelé, c’est assavoir le destre quartier en chief d’azur à trois fleurs de lis d’or. Et le senestre quartier en chief estoit d’or à ung daulphin d’azur et pareillement à l’opposite les deux quartiers d’embas estoient suivans, soubz lequel escu estoient escripz en lectres d’or gentement cadelées2, les vers qui cy-après s’en suivent.

Telles sont les armes de Loys de France, dauphin de Viennois, et les vers qui soubz estoient escripz disoient ainsi :

Charles, filz du filz de Charles, qui est roy des Francoys,

1 Caymander , mendier. — 2 Cadelées , tracées.

Fu mon père sans faulte, et tel le recongnoys,

Et j’ay a nom Loys daulphin de Viennoys,

En armes preux et fier, et en amours courtoys,

Qui voulentiers ay veu et encores voir voys Dames et damoiselles, requérant leurs octroys.

Car estre vueil leur serf, et vray homme de foys Au dieu d’ Amours sans faulte loyaument et c’est droys, Voire toute ma vie sans y faire des roys.

Et ainsi le promets en foy de filz de roys,

Et pour tesmoign fais mectre hault en cest apparoys Mon blazon cy qu’on voye, le vouloir qu’avoir doys.

Icy parle l’Acteur et dit :

Touchant duquel escu dessusdit estoit ung autre escu en une chardonnière , dont les chardons et aussi bien les feuilles estoient moult gentement rehaussées et pourtraictes d’or, les chardons d’or et les feuilles de vert. Lequel escu estoit d’azur à trois fleurs de lis d’or, bordé de gueulles, et dessus la bordeure en chief avoit ung lyonnet rampant d’argent, tant seulement, soubz lequel escu estoient les vers cy desoubz escripz :

Telles sont les armes de Charles d’Anjou , comte du Maine.

Je Charles d’Anjou viens moy offrir humblement Au noble dieu d’ Amours , et lui faire présent De mon corps pour vassal, contraint et asservy, Comme celui qui là tout son temps bien servy Et qui a par lui eu de très amoureux dons.

Si me viens présenter enserré de chardons,

Dont luy doy remembrer que c’est signifiance Que comme Amours print fort, qui y a trop fiance Suys point et enserré d’amoureuse pointure ,

Pourquoy prens les chardons et porte en ma pointure ,

Et viens à l’ospital et mon blazon apporte,

Pour le mectre et asseoir doulcement sur la porte.

Icy parle ïAcleur et dit :

Après ledit escu qui estoit sur les chardons ainsi assis comme avez oy, estoit plus bas ung autre bel et riche escu , autour duquel y avoit en semeure roes de chariot defïaictes et rompues. Entre lesquelles roes avoit petitz roletz dedans , esquielz estoient escripz : A Refaire. Lequel escu estoit escartelé de Foix et aussi d’Arragon, dont le premier quartier estoit d’or, à deux vaches de gueulles et le second estoit d’or à quatre paons de gueulles, desoubz lequel estoient les vers cy desoubz escripz.

Telles sont les armes de Gaston de Foix , et les vers qui soubz estoient escripz

disoient ainsi :

Je Gaston de Foix viens, pour moy humilier,

Afïin qu’Amours ne puist encontre moy crier,

Moy qui en plusieurs lieux m’ay voulu esprouver Touchant d’armes les faiz esquielz sans varier Ne pense que rien eut, qui Fist à reprouchier.

Mais neantmoins que j’ay conduit maint souldoier,

Le dart d’Amours m’a print qui me fait soucier.

Parquoy de l’ospital me convient approuchier Comme celui qu’Amours sert de bon cuer entier En armes non vaincu, en amours prisonnier.

Si viens benignement mon blazon atachier.

Ainsi nous mène Amours quant vient au darrenier.

lcy parle l’Acteur et dit :

Joignant dudit escu estoit ung autre escu , lequel estoit d’argent à ung

lyon rampant de gueulles à une queue fourchue croisée et partie en sautouer, ongle, denté et couronné d’or et lempassé d’azur environné dehors de petiz flotz, dont les ungs estoient bleuz et les autres tous noirs, soubz lequel escu avoit lettres en vers escriptes qui disoient ainsi :

Telles sont les armes de Loijs de Luxembourg et les vers qui soubz estoient

escripz disoient ainsi :

Loys de Luxembourg ainsi me fais nommer,

Celui qu’Amours a tant contraint et fait somer Par son droit rigoreux que j’en ay plusieurs foiz Eslevés en maints lieux joustes et grans tournoys. Mainte lance ay brisée, et maint escu fendu,

Et maint heaulme a forcé, entamé et rompu.

J’ay tant servy Amours, qu’eschapper je cuidoye, Mais en la fin convient que je prengne la voye D’aler à l’ospital et porter mon blazon.

Pourtant y suys venu comme c’est de raison,

Et dessus le portai l’ay mis comme il le mande,

Et si j’ay trop tardé , pardon lui en demande.

Icy parle l’Acteur et dit :

A part seul et près des autres blazons, en ung lieu ung peu plus obscur que les autres apparois trouvay blazon de riche estoffe fait bien bel et riche. C’est assavoir escartelé de Beauvau et de Craon. De Beauvau , d’argent à quatre lyons rampans de gueulles. Et de Craon, à lozenges d’or et de gueulles, duquel escu estoit le tableau environné de quatre crocs en crochez à l’un l’autre, et y avoit escript empres en grosse lectre de forme d’or et d’azur faicte bien richement : Sans départir, et soubz ledit blazon avoit en vers de lectre de court bastarde et bien formée esciipt ce que s’en suit :

Telles sont les armes de Loys, sieur de Beauvau et les vers qui soubz estoient

escripz disoient ainsi :

Je Beauvau Loys sans doub tance,

Av nom sénesclial de Prouvence,

Qui en amours tous dis m’avance,

Des dames quérir l’aliance En promectant à tout oultrance D’estre loyal sans variance ,

Et jurant par ma conscience Que tel suy, mais pas ne le pence.

Congnoissant estre leur plaisance Si muant que n’y ay fiance.

Neantmoins mets sans déleance Mon blazon cy en ordonnance.

Icy parle l’Acteur et dit 1 :

Sy commença dame Pitié à soy ennoyer là, et tira le Cuer par la main, en luy disant que là ne se voulsist plus abuser et que ja estoit tard. Si lui prya le Cuer quelle voulsist ung peu avoir de pacience jusques à ce qu’il eust regardé ung escu entre les aultres, lequel estoit viz à viz de luy et estoit d’azur à ung faulx escu d’or ourlé de neuf croesettes de meismes à ung esaison d’argent. Ou milieu lequel escu estoit à destre de deux aultres escuz enclavez l’ung avec l’aultre, soubz lequel avoit en grandes lettres d’or escript : LA PLUS DU MONDE, moult autentiquement, et desoubz ledit mot en ung tableau estoit en vers escript ce que ycy s’ensuyt :

Je Pierre de Brézé, mon nom est en ce point,

Le manuscrit de Cangé décrit en ces termes l’écu de Pierre de Brezé, omis dans celui de la Vallière.

Telles sont les armes le Loys, sieur le Beauvau, elles vers qui souk estoient escripz li soient ainsi

Qui d’ Amours ay esté fort assailly et point ;

Mais Dieu mercy j’ay tant eu mon fait regardé Que ma langue a le corps suffisamment gardé, Voire assez longuement, mais certes en la fin Le dieu d’ Amours m’a fait apprendre le chemin D aller à l’ospital comme les aultres font.

Qui par le dieu d’ Amours les contraintes en ont. Sy y viens en cryant : La plus du monde voir 1 , Mais par elle ne puis nul bon remède avoir.

Par dedans le portai j’ay mon blazon assis, D’Amours fort enserré, doloureux et pensis.

Icy parle l’Acteur et dit :

Quant le Cuer eut assez remiré 2 ledit escu, et leu le portai et aussi bien les vers, ne volt plus arrester là, pour doubte de malcontenter dame Pitié qui l’avoit jà par plusieurs fois appellé. Néantmoins qu’il eust bien esté tout le jour sans boire et sans mengier, tellement estoit amusé à regarder les escuz dessusditz. Si passa oultre la porte en ce point sans plus arrester, et entra o les autres en ung semetiere grant et plantureux remply de tombes haultes, riches et belles, faictes de albastres et de pourpre, aussi de marbre, de mestal et d’argent pur et d’or tellement, et parsi faicte façon y en avoit de riche, que s’estoit un estourdissement de les veoir. Mais n’eurent pas cheminée un trait d’arc dedans ledit semetiere, qu’entre les autres tombes apperceurent à part, non pas loign des autres , mais comme mises à part et environnées de mur pour plus grant excellence et espacialité. Lesquelles estoient en nombre jusques à six et non plus, desquelles six en estoit l’une et la plus grande d’or pur. Desoubz, le tabernacle d’argent fait en façon d’une petite chappelle ouverte des quatre coustez et faicte à osteaulx 3 artificiellement moult merveilleusement et de très grant science faicte et accomplie. Dessus laquelle tombe avoit

Voir , pour vero , vraiment. — * Remiré , considère'. — 3 Osteaulx, logis , hôtel..

ung personnaige d’un philosophe avec une grande barbe , embéguiné. Et dessus son béguin avoit ung gent chapelet d’or à feuilles de lorier , lequel estoit noblement enrichy de pierres et de perles comme saphirs, balaiz esmerauldes, thopasses et dyamans aussi. Et estoit son corps vestu couvert et affublé d’un manteau jusqu’aux piez, et estoit enmaillé autour de la tombe tout l’art de réthorique fait par personnaiges , et au chief avoit ung très gent épitaphe que ung angelot tenoit, ouquel avoit escript en ceste manière :

Les lectres de ladite tombe disoient ainsi :

Ovide fu mon nom ycy posé et mis.

Je fuz de Sermouna, et si fuz moult amis Au dieu des amoureux. Et l’art d’ Amours volz mectre Bien au long tout pour voir, en très beaulx vers et mectre A la fin qu’exaulcé fust l’art d’amer pour moy.

Et pour ce tous amans , quant serez en esmoy,

Aiez toujours mémoire de mes faiz et de mes dis,

Si en aurez mérite au très beau paradis Des gentilz amoureux, et si saurez comment Se pourra gouverner vers sa dame ung amant Très bien et saigement, proprement et à point.

Or vous avisez donc que vous n’y faillez point.

Icij parle l’Acteur et dit :

Joignant de celle tombe haulte et auctentique à merveille , riche, belle et plaisant et faicte de grant estoffe, estoit celle de Machault, poethe renommé, laquelle estoit sans tabernacle nul, mais touteffoiz n’estoit pour ce moins qu elle ne fust d’argent fin toute faicte , et alentour escripte d’esmail bleu , vert et violet , et ensise à chaczons bien notées à virelaiz , aussi à servantoys, à lacz et à motelz en diverses faczons faictes et composées aussi en épitaphe en peu de vers, escript avoit pareillement :

Telz estoienl les vers escripz à la sépulture de Machault :

Guillaume de Machault ainsi avoye nom ,

Né en Champaigne fuz , et si euz grant renom D’estre fort embrazé du penser amoureux Pour l’amour d’une voix, dont pas ne fuz heureux, Ma vie seulement tant que je la peusse voir.

Mais pour ce ne laissay pour vous dire le voir Faire ditz et chançons tant que dura ma vie,

Tant avoye forment de lui complaire envye,

Et tant que cuer et corps asprement lui donnay.

Et fis mainte balade, complainte et virelay.

Et incontinent voir je rends à Dieu l’ame Dont le corps gist ycy en bas soubz ceste lame.

Icy parle l’Acteur et dit :

Une autre sépulture avoit oudit pourpris , gentement ausmée et aornée, faicte d’argent doré sans épitaphe nul, car il y avoit vers sur la tombe escripz, laquelle estoit à branches de lorier comme par chappelez faicte au tour de vert esmail de plicque , sans autres figures faictes dedans , si non que en chascun chappel avoit en lectre antique le nom de Boucasse sans plus environné de petites flamectes, mais les vers de la tombe disoient en ce point :

Telz estoient les vers escripz à la tombe de Boucasse poëthe :

Je, Boucasse poethe, av fait poser ycy

Mon corps , afïin qu’on sceust que j’ay eu du soucy,

Par une dame au cuer qui s’appeloit Flamecte,

Tant qu’en fu embrazé de flame non flamecte,

Et d’ung ardent désir fut si esprins mon cueur Que maints volumes fis, plus que nul autre auteur, Voire durant mon temps, dont encores est mémoire Des beaux faiz que je fis, cela est chose voire. Touteffoiz à Amours fu-je tant asservy,

Que me retint de ceulx qui l’ont si bien servy Qui sont au derrenier mis de pensée entière A l’ospital d’ Amours dedans la semetière.

lcxj parle l’ Acteur et dit que :

Joignant, comme chose advenue en ung mesmes temps mais non pas en ung lieu, estoit cousté à costé toute pareille ainsi faicte d’argent, non pas pareille descripture ne aussi de faczon mais seulement de grandeur, estoit là une tombe d’argent dorée presque toute semblable si non par lieux. Sur lesquielz estoit le lorier en branches sans chappel et des rousiers aussi esquielz n’y avoit roses , fors ung seul bouton bien fait et vermeil et entre lesquelles branches avoit petiz roleaux , esquielz avoit escript sans autre chose nulle ! Jehan Clopinel; mais dessus le plat de la tombe avoit en vers ainsi escript que cy s’en suit :

Telle estoit la tombe de Jehan Clopinel et les vers qui dessus estoient escripz

disoient ainsi :

Jehan Clopinel suys, aussi dit de Mehun ,

Qui entre autres amans puis dire que fuz l’un Des poethes régnans, qui plus parla d’amer.

Au dieu d’ Amours me suy voulu serf réclamer Celui qui les amans en bien amer conforte, Pourtant ay ordonné que mon corps on apporte Poser en ce lieu cy, très lors que je fuz mors.

Si a l’on mis aussi au-dessus de mon corps.

C’est escript pour monstrer et donner à entendre Que des amoureux fault chascun soy venir rendre Gésir à l’ospital en ce point que j’y gis.

Tous amoureux n’auront enfin autre logis.

Icy parle l’Acteur et dit que :

En une autre tombe d’argent faicte moult haulte plus que nesune fors que celle d’Ovide, estoit sans tabernacle ung ymaige d’un homme babillé en docteur de vaisture, et sur sa teste avoit une couronne faite de fueilles de lorier seulement que deux jeunes pucelles lesquelles avoient elles et le cliief espandu par dessus les espaules à ung sercle tout d’or garny de pierrerie posé dessus leurs testes. Lesquelles pucelles estoient si proprement faictes qu’ilz ne fust nulz à les voir de loignet, qu’acoup ne les jugeassent estre vives vrayement. Lesquelles estoient si bien de couleurs esmaillées comme corps d’onnne sauroit certes mieulx faire, et au cliief de la tombe avoit ung épitaphe posé et bien assis sur ung pillier de jaspre vert et goucté de rouge. Ouquel tableau avoit escript tout ainsi que cy après s’en suit :

Telle estoit la sépulture de Pélraque Florantin, et les vers qui audit tableau

estoient disoient ainsi :

Pétraque Florantin, poethe renommé,

Suis ung servant d’ Amours , car voir tel renom é ,

Lequel pour madame Lauerga gente et blonde Ay fait maint dit gentilz, et maint livret ou monde Encores ne trouvons, en florantin escript,

Moult de beaux vers, telz que puis que Jliesus Crist Fut mis en croix, ne fut de moy veu le pareil Pour mectre rime ou vers au vray en appareil.

Et en nouveaux termes de cela je m’en vante.

Pour ce ay-je fait faire ceste tombe présente,

Soubz laquelle je gis, de ce ne me veulx taire Comme vray serf d’ Amours et aussi secrétaire.

Icq parle l’Acteur et dit que :

Ou rang des cincq dessus nommez estoit une tombe, ou pour plus au vray parlez ung sercueil car il n’estoit fait que de boys seulement. Néantmoins qu’il y avoit par dessus ung drap d’or large et plantureux, riche et beau, aussi non pas broché, aincois estoit de veloux sur veloux, plus velu qu'à tiers poil de trefïin cramoisi, et les figures doz estoient d’or sur or rehaulcé, enforcé et regarny. Aussi sur lequel drap d’or avoit une grant blanche croix de fin atoir du long dudit drap d’or, et du large aussi , cousue et assise qui contenoit de large ung bon espan 1 ou plus, et, ou chief de la tombe, avoit sur le drap d’or ung carreau de satin d’un beau bleu azuré. Ouquel avoit lectres brodées de très fin or de Chippre, en langaige francoys , qui contenoient ainsi :

Telle estoit la sépulture de maistre Alain Charretier , et Ïescript disoit ainsi :

Je, Alain Charretier, secrétaire du roy,

Charles le septiesme, fuz en très dur arroy Des faiz d’amours sourpris, tellement et si fort Que , depuis que fortune me volt tollir 2 par mort Ma très gente dame et ma seulle maistresse,

Finay mes jours du tout, en langueur et tristesse,

Voire faisant chançons , ballades et dictiez

ïelz comme croy n’en furent oncques puis nulz dy tielz,

Ne si bien aornez, selon mon dolant cas.

Pour ce, après ma mort, ne m’a oublié pas Le noble dieu d’Amours à qui suys serviteur O les autres poethes m’a mis par sa doulceur.

Espan , mesure de la main étendue. — 2 Tollir , enlever.

Icy parle l’Acteur et dit que :

Quant il eut leu tous les épitaphes et bien au long regardé les dessusdictes tombes, lors commença le Cuer à prier pour eulx, et dame Courtoisie lui dist quelle avoit ferme créance qu’il n’estoit ja besoign , car leurs esperitz estoient en grant joye et repos pardurable ou paradis d’ Amours. Il regarda aval le semetiere , et vit maints beaulx épitaphes et maintes belles sépultures et demanda à dame Courtoisie les noms d’aucuns, et elle lui dist que s’il en vouloit savoir, qu’il lisist et regardast le livre de l’ospital d’Àmours que jadis fist ung jeune clerc natif de Tournay et que assez lui en deviseroit. Lors les mena ung petit plus avant hors du pourpris de l’ospital, et lui monstra une quantité de corps tous nudz en la fange et à la pluye, sans sépulture ne épitaphe. Et d’aucuns y avoit qui estoient tous pourriz, et n’y avoit que les os des autres qui estoient à demy pourriz, et leur traynoient les boyaulx et les autres tous fraiz mors qui gisoient en l’ordure moult deshonnestement. Si parla Courtoisie au Cuer, et lui dist en telle maniéré.

Icy parle Courtoisie au Cuer et dit :

Ou semetiere que veu as Ne scay si bien advisé las N’y gist que loyaulx amoureux,

Tous enseveliz selon eulx.

Qui plus a amé loyaulment Et plus y gist honnestement.

Mais en cest champ hors ces murailles , Il n’y gist fors que truandailles , Qu’excommuniez sont d’ Amours Par leurs faulx et desloyaulx tours.

Car tant qu’au monde ont esté ,

Ne firent que dcsloyaulté.

Pour ce sont cy mis pour mémoire.

Et pour plus donner aux bons gloire.

Tel y a qui mengea d’oblye.

Jamais Amours telz gens n’oblye,

Car soit privé ou estrangier S’en veult au dernier vengier.

Garde doncques ta loyaulté Et fuy tousjours desloyaulté.

Icy parle l’Acteur et dit que .

Lors le Cuer baissa la teste et fut ung petit pensifz des merveilles qu’il veoit et oyoyt dire à dame Courtoisie. A cliief de piece leva la teste, et la mercia grandement de ce qu’il lui plaisoit lui enseigner et rernoustrer. Si le prit par la main et les mena tous trois à la chambre de dame Pictié la prieuse qu’ilz trouvent levée et toute preste; et allèrent tous ensemble oir la messe et le service qu’on célébroit celui jour pour ung amoureux et une amoureuse du pais d’Almaigne , lesquielz ont esté apporté mors céans par ung cas piteux nouvellement advenu. Lors ne se pot tenir Désir qu’il ne demandast à Courtoisie la vérité du cas, et elle lui dist que voulentiers le dira. Si leur commença à conter en telle manière :

Icy parle Courtoisie et dit ainsi :

Il est vray que n’a pas gramment C’est amoureux qui loyaulment Et de bon cuer ama sa dame Dont en voyez les corps sans ame.

Si l’aloit par ung soir la veoir.

Mais Mesdisans qui plus que veoir, Vient et ont dit maintefïoiz.

Si l’espierent tant de foiz

Et monstrerent à Jalouzie Qu’ainsi leur a tolu la vie,

Car d’une espée par le corps À ung coup les a tous deux mors.

Icy parle l’Acteur et dit que :

Et à ces parolles liaulça Courtoisie le drap dont les corps estoient cou vers , et leur monstra qu’ilz se tenoient encores acollez et avoient une espée parmy leurs deux corps. Si se merveillerent les trois compaignons de l’aventure qu’ilz virent, puis ouyrent la messe moult dévotement, et puis allèrent baisier les reliques qui estoient dessus le grant autel. C’est assavoir tout premièrement ung vaisseau de cristal grant et plantureux en façon d’un pot ront, garny d’or et de pierrerie, plain l’eaue de la mer ou Leandro fut noyé pour la belle Ero en l’allant veoir.

Item, l’espée du Grec qui tua Corebus, filz du roy de Myzia en Azie, pour l’amour de Cassandra; laquelle espée comme par miracle estoit encores comme toute sanglante , et ne la povoit l’en fourbir que tousjours le sang n’y parust aussi fort comme le propre jour que Corebus en fut occis.

Item, une autre espée faicte de très ancienne façon , et moult richement garnye d’or et de pierreries, de laquelle espée fut tué Tournus, lorsqu’il cuida defïendre d’estre prise à Lavigne, fille au roy latin.

Item, encores bésa ung beau et riche hanap merveilleusement fait d’or et garny de pierreries , ouquel hanap la belle Sigismonda fille de Tancret, prince de Salerne, beut le mortel breuvage à celle fin quelle peut mourré, si qu elle fust enterrée en la fosse de son amy par amours, lequel son père avoit tué pour ce qu elle l’amoit.

Plusieurs autres reliques y avoit là desquelles le conte ne dit mot, pour ce que le Cuer ne ses compaignons ne béserent que celles cy-dessus nommées. Et quant la messe fut chantée , ilz s’en vindrent par devers

dame Pitié pour avoir response du conseil qu’ilz lui avoient le soir d’avant demandé. Et dame Pitié appella Courtoisie et parla à eulx en telle maniéré :

Icy parle Courtoisie à Pitié et aux autres et dit :

Mes enfans, j’ai pensé ce soir A ce que me distes hier soir,

Que vous voulsisse conseillier Pour moins en vain vous travaillier.

Mais premier le Cuer jurera Que point ne se parvirera De léaument servir Amours Doresnavant et à tousjours.

Or n’y pensez en ce erreur,

Car il m’est souverain seigneur Et si fonda cest ospital ;

Pour ce ne le prenez à mal.

Icy parle ï Acteur et dit ainsi :

Et à ces parolles prist dame Pitié un livre et fîst jurer et faire serement au Cuer de bien et loyaulment servir Amours doresnavant et garder ses commandemens , lesquielz il lui commanderait, quant il parlerait à lui. Si le promist le Cuer très voulentiers, car grant voulenté avoit d’estre du tout serviteur au dieu d’ Amours et de venir à son entencion de la queste de très Doulce-Mercy. Et après le serement fait, recommença dame Pitié à parler et dit ainsi :

Comment dame Pitié conseille le Cuer et ses compagnons de ce qu'ilz ont à faire.

Mes amis, n’aicz pensement Si du Cuer ay prins le serement ;

Car en ce point le me fault faire ,

Si vers Amours ne veulx forfaire , Yeu que lui ay par féaulté Promise foy et léaulté.

Maintenant vous conseilleray Du tout au mieulx que je pourray.

Combien que vous avez emprise Une merveilleuse entreprise,

Si l'ont bien d’autres entrepris A qui depuis bien en est pris.

Mais or laissons tout ce langaige ; La fin si nous en fera saige;

Et revenons à ce point cy Comment aurez Doulce-Mercy.

Il m’est advis pour y venir Que deux points avez à tenir:

Le premier d’aler tout le cours Devers le noble dieu d’ Amours A son beau chastel de Plaisance , Et là lui requérir licence De povoir sans guere arrester La Doulce-Mercy conquester.

A mon advis s’est le meilleur,

Veu qu’il est de ce pays seigneur.

Et l’autre point si est pour voir Que après vous allez au manoir, Qu’on dit en ceste région Le Manoir de rébellion ,

Là ou Dangier aussi Refïiis Qui rendent maintes gens confus , Tiennent Doulce-Mercy la belle, La très gracieuse pucelle,

Si rudement emprisonnée Quelle en est toute mal menée.

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