‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 19 sur 67 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Et si fault trestant requérir Que ung baisier puissiez acquérir,

Si l’avez, bien serez sans faille,

Mais ains aurez dure bataille ,

Car Dangier ne le souffreroit Ne Reffus, tant comme il pourroit.

Mieux ameroient estre mors Qu’en estre de nulz bons accors.

S’il n’y avoit corrupcion Par don, sans nulle fiction.

Encore y a des Mesdisans Qu’onques ne furent bien disans,

Car quant bien estre cuiderez D’eulx, adoncques vous sentirez Que de vous tiendront parlement, Non tout en hault, mais coyement.

Ilz ont la langue si legiere Et en parler si mensongiere,

Que nulz d’eulx pour dormir ne lesse De dire tousjours pis sans cesse,

Et ne scevent à quel propos Jamais leur langue n’a repos.

Car sans cesser ont desplaisance D’aultruy amoureuse plaisance.

Or les laissons atant ester:

Dyables les puissent emporter !

Mais croiez moy et bien ferez,

Pour rien vous ne vous defferez De votre compaignon Largesse.

Aussi n’oubliez pas Promesse Que vous trouverez à l’ostel Du dieu d’ Amours, qu’il n’y a tel, Car il sert bien à peu de coust , Autant que fait faucille en aoust.

Riens donner et assez promectre Ne peut gueres apouvrir son maistre.

Mais gardez vous sur toute rien De faillir à homme de bien;

Puisque une foiz l’avez promis A le tenir estes soubzmis.

Mais Dangier, Reffus , tel merdaille, Decepvez-les, ne vous en chaille :

Et quant serez au dieu d’ Amours Je vous yray à grant secours.

Devers Doulce-Mercy yray Et pour vous, Cuer, lui parleray.

Car à elle parle souvent Maulgré Dangier qui est devant, Dont il a grant dueil et esmoy.

Mais reffuser n’oseroit moy Que ne voise à Mercy parler, Touteffoiz que je y vueil aller,

Pour ce qu’il congnoist bien et voit Qu’ Amours pas ne lui souffreroit,

Qui m’a donné autorité

Que soient par moy visité

Dont cenlx qui sont de sa mesgnie.

Si en a Dangier grant envie,

Mais non pourtant ainsi, mayt dieux, Mercy s’accorde en plusieurs lieux A mon parler malgré Dangier.

Si m’en auduit bien estrangier,

Honte et Cremeur, Dieu les mauldie, Sont ceux de qui fault que mandie Tousjours les remet au devant.

Parquoy il destourbe souvent Ses ponvres amoureux malades,

Qui sont ses chançons et ballades

Venans à leur entencion.

Luy et Reffus son compaignon Si destruisent la seigneurie D’Amonrs, et aussi Jalouzie Qui de nouvel est retourné,

Mais je ne scay de quel contrée ; Mais à Amours a fait maint mal.

Elle a destruit nostre ospital.

Tant de malades y envoyé Que soustenir ne les pourroye,

Et eusse deux fois tant de rente Comme il y a selon inentente,

Et aussi fusse la première,

La faulce vielle Lorengiere,

Qui vint à Dangier rapporter Qui ça se venoit déporter Ung très beau jeune damoiseaulx Qui faisoit de très grans aveaulx1, Qui le Cuer se fait appeller Pour Doulce-Mercy conquester, Et puis après deux Mesdisans Vindrent ses parolles disans Et fortifient sa raison.

Icy feray conclusion.

Venez ung petit desjuner.

Il est temps de vous en aller.

Icy parle l’Acteur et dit que .

Quant les trois compagnons eurent ouyes et bien entendues les parolles

1 Aveaulx , divertissements.

que dame Pitié la prieuse leur avoit dictes, le Cuer et Désir furent aucques esbahis de ce qu’ilz lui oirent parler de la faulce vieille nayne Jalouzie, laquelle ilz avoient de longtemps laissée à l’ermitaige là ou elle avoit mis Bel-Àcueil en prison comme le conte vous a devisé cy arriéré. Si ne se pot tenir de demander à dame Pitié s’il y avoit longtemps qu’elle fut venue, et elle leur respondit qu’il y avoit environ huit jours et s’estoit alée mectre de la mesgnie Dangier. Si en laissèrent atant le parlement et dirent bien à eulx mesmes que s’ilz la pevent trouver que ilz vengeront Bel-Acueil que elle emprisa 1 ainsi faulcement.

Lors print Pitié le Cuer par la main et les emmena desjuner; et quant ilz eurent beu et mangié tant que mestier leur fut, ilz prirent congié à dame Pitié la prieuse et à Courtoisie l’enfermiere et les remercièrent grandement de ce qu’elles les avoient si bien logiez et aussi du bon conseil que Pitié leur avoit donné. Si s’en allèrent par l’ospital prenant congié des pouvres amoureux malades dont ilz en congnoissent plusieurs; et prirent leur chemin droit devers le bel chastel de Plaisance , pour aller faire hommaige et révérence au dieu d’ Amours et lui demander congié de conquester la Doulce-Mercy par la maniéré que dame Pitié leur avoit conseillié. Mais atant se taira ung petit le conte à parler d’eulx, et parlera de dame Pitié la prieuse pour conter comment, pour faire aide au Cuer, elle alla au manoir de Dangier et de Refïus parler à la Doulce-Mercy. Cy endroit dit ly contes que quant les trois compagnons, le Cuer, Désir et Largesse, eurent pris congié de dame Pitié la prieuse, comme vous avez ouy, que il ne démolira gueres qu’elle se mist à chemin et s’en alla droit au manoir de Rébellion , là ou elle trouva Dangier à la porte. Moult la regarda de travers par grant despit. Mais elle n’en laissa point à passer oultre, car Amours lui avoit baillé puissance et auctorité de visiter tous ceulx et celles qui sont de la mesgnie. Mais ce ne fut pas sans groussier 2 , car Dangier ne se pot tenir que en passant ne dist deux motz en ceste manière :

1 Emprisa , emprisonna. — 2 Groussier , grousser , murmurer, se plaindre.

Icy parle Dangier en murmurant et dit ainsi :

Où peut tant ceste vieille aller?

Dvables la font bien tant trocter.

Quant Doulce-Mercy la croira.

Par Dieu ja bien elle ne fera.

Icy parle l’ Acteur et dit ainsi :

Mais ja pour chose que le faulx villant rebelle Dangier sceust dire ne g ro ussier entre ses dens, dame Pitié la prieuse n’en laissa à passer oultre, et list tant quelle vint à la chambre de très Doulce-Mercy là oii estoient Honte et Crainte qui la gardoient et tenoient moult de près. Et y estoient aussi les deux Mesdisans que Mallebouche y envoya depiéça comme le conte vous a devisé. D’autre part y estoit Jalouzie qui racontoit ung conte des maulx et inconvéniens qui autrelïoiz estoient advenuz par gens amoureux. Et les deux Mesdisans lui témoignoient et fortifïioient sa raison. Mais quant ilz virent dame Pitié entrer en la chambre, ilz commencèrent à abaisser leur caquet. Ce nonobstant ilz ne laissèrent pas à murmurer et à caqueter ensemble disans que le déable a bien aportée ceste vielle maintenant, et dame Pitié qui les entrouyt, aucunement n’en fist semblant, car elle congnoissoit assez leur coustume. Ains salua la Doulce-Mercy et se vint asseoir emprès d’elle, et lui parla à basse voix le plus quelle povoit, combien que Jalouzie et les Mesdisans mectoient toujours paine d’escouter. Et lui dist en telle manière :

Icy parle dame Pitié à Doulce-Mercy et dit ainsi :

Ma très doulce et belle fille,

Qui tant estes gente et babille,

Moult suis marrie et esperdue

Que si court estes tenue Par ce l'aulx Dangier le rebelle Et les autres cle sa querelle.

Comme Crainte et Jalouzie Et Mesdisans que Dieu mauldie !

Se avec vous estaient dix ans N’auriez heure de bon temps :

Et vous estes belle pucelle,

Doulce, plaisant, frescbe et nouvelle, Digne d’avoir à serviteur De France le plus grant seigneur.

Or est ainsi qu’en ce pais,

Belle fille, pour votre advis,

Est venu ung jeune seigneur Qui se fait appeler le Cueur,

Qui pour vous a maints maulx souffert Et en recoy et en appert1.

Car cle loing a empris la queste,

Par Désir et à sa requeste,

Pour vous, très belle, conquester.

S’en a voullu passer la mer,

Oit il a souffert mains tourmens.

Belle fille, ne vous en mens.

Faicte en a mainte autre vaillance Et combatu jusqu’à oultrance.

Tant a souffert, à mon advis,

Qu’à paine en est eschappé vis 2.

Mais il est très doulx jouvencel,

De corps et de visaige bel,

Qui sert très bien à la matière.

Si n’ayez votre amour si chiere

1 Et en recoy et en appert , et en secret et en public. — 2 Fis, vivant.

Que ne lui veuillez octroyer.

Bien a deservi tel loyer Il est allé devers Amours Pour prendre congié tout le cours De vous povez si conquester,

Maulgré ceulx qu’en vouldront parler.

Si advisez que lui direz,

Et comment lui responderez,

Et ne soyez mal gracieuse,

Folle, nice, ne despiteuse,

Car gueres ne séjournera 2 De cy venir, et amenra, le vous dy, en sa compaignie De gens de bien, je vous affye 3.

ïcij parle l’ Acteur et dit en ceste maniéré :

Quant la très belle Doulce-Mercy eut bien ouye et entendue dame Pitié, elle mua couleur et devint ung petit plus vermeille qu elle n avoit accoustumé d’estre, mais si très bien lui seoit, qu’il n’est nul s’il la veist qui ne deist que c’estoit la plus belle chose du monde, et pensa incontinant que celui de qui dame Pitié lui parloit estoit celui Cuer de quoy Jalouzie et les Mesdisans avoient tant parlé. Et vraiement si estoit il, car plusieurs foiz Jalouzie et aussi les Mesdisans en parloient devant elle en eulx mocquant du Cuer et de la paine qu’il souffroit pour la venir conquester, et qu’il estoit bien foui s’il y cuidoit advenir.

Si commença incontinent Doulce-Mercy à amer le Cuer en sa pensée, car dame Pitié l’ avoit jusques au cuer attainte des paines et travaulx qu elle lui dist qu’il avoit souffert pour elle. Mais elle n osoit parler ne respondre pour doubte qu elle avoit de Jalouzie et des Mesdisans qui es-

1 Bien a deservi tel loyer , il a bien mérité ccttc grâce. — 5 Séjournera , tardera. — 3 djfye, assure.

toient en la présence. Si prist dame Pitié par la main, et, en la lui estraignant, lui fist signe qu’elle fist venir le Cuer le plustost que faire se pourroit. Lors prist dame Pitié congié pour s’en aller d’illec1. Mais ce ne fut pas sans murmurer ne avoir des broquars par les Mesdisans pour le long parlement qu’elle avoit tenu avecques la Doulce-Mercy. Mais atant se taist ores ly contes à parler de la Doulce-Mercy, et de Pitié , et de Dangier et de ses complices. Et retourne à parlez des trois compagnons, le Cuer, Désir et Largesse, pour conter partie de leurs aventures.

En continuant parle l’Acteur et dit en ceste manière :

Or dit ly contes que quant les trois compagnons, le Cuer, Désir et Largesse, eurent pris congié de dame Pitié, et qu’ilz se furent départiz de l’ospital d’ Amours, comme il vous a devisé cy devant, que ilz se mirent au chemin tout à pied comme ceulx qui n’avoient nulz chevaulx , car ilz les eurent habandonnez à leurs varletz quant ilz entrèrent en la marine, comme vous avez ouy. Et firent tant que à la paine qu’ilz y misdrent ilz vindrent à pied du roc du bel chastel de Plaisance. Le jour fut bel et cler, et le souleil hault comme à heure de tierce. Si levèrent les trois compaignons leurs yeulx pour regarder contremont 2 devers le bel chastel. Mais ilz furent si très éblouy de la luyeur3 que le chastel rendoit pour le soreil qui feroit 4 contre , qu’ilz furent tous esvanouyz. Et ce ne fut pas de merveille 5 pour la grant beaulté du beau chastel, qui mieulx sembloit chose célestielle ou spirituelle que terrienne. Et combien qu’il n’est langue qui peust fournir à deviser les grans richesses, merveilles et beaultez du beau chastel, touteffoiz le conte s’entremettra d’en devisez aucunes choses non pas toutes, car il ne saurait, mais partie.

Ce très bel chastel de Plaisance estoit fondé sur une roche d’esmeraude, en laquelle y avoit vaines de dy amans nayfz, foison et si grant quantité

' Illec, là. — 2 Contremont , en remontant, en haut. — : luyeur , lumière. — 4 Feroit , frappait. — 5 De merveille , surprenant.

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