TOME III
que on y veoit presqu’autant ou plus de dyamans que d’esmerauldes. Les quatre pans des murs dudit beau chastel estoient de cristal, et y avoit à chacun pan au bout d’une grosse tour faicte de chailloux de rubiz fins et reluisans, dont le moindre estoit plus gros que tout le corps d’un homme. Et estoient couvertes lesdictes tours de platine du large de la paulme faictes toutes de mere de perles, et le maisonnement d’entre les dictes tours estoit couvertes de tuilles d’or fin gentement esmaillées à la devise du dieu d’ Amours, c’est assavoir : A cuers voilages , et ceste devise là porte chacun qui est loyal amant et serviteur d’ Amours , desoubz la senestre aisselle, et à cela les congnoist l’on, comme là je le sceu. Oultre plus avoit sur chacune tour une grosse escarhoucle en lieu de pommeau, et estoit le portai dudit beau chastel fait de cassidoine et de pierre d’agate entaillée par lozenge. Sur lequel portai avoit au plus hault, en lieu de pommeau, une très fine perle, clere et très orientalle , laquelle estoit bien de la grosseur d’une pierre de bombarde, tant que ung homme, à mon advis, n’eust sceu embracer à l’entour, et estoit ledit beau chastel ensaint tout autour, en lieu de faulces brayes1, de murailles faictes de gros saphirs ; Et pour plus proprement le donner à entendre , ledit beau chastel estoit de façon telle comme celui de Saumnr en Anjou qui est assis sur la rivière de Loire, sinon qu’il estoit de grandeur et de l’espace la moictié plus large et plus spacieux. Pour ce n’estoit pas merveille à la façon que le conte vous advise , cil rendoit grant lueur quant le souleil luisoit sus , combien que pas ne vous a devisé la moictié de la beaulté du beau chastel. Mais il s’en taira atant, car tout deviser ne sauroit, et reviendra à nostre matière à parler des trois compaignons.
Ainsi parle l’Acteur en continuant sa matière et dit:
Or dit ly contes que quant le Cuer, Désir et Largesse eurent esté une piece raviz pour la resplendisseur du beau chastel, comme dit est, ilz revindrent à eulx. Et quant la veue leur fut bien revenue, ilz commencèrent
’ Brayes , espèce de bastion ou de porte.
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Tel estait la façon dukau chastel, elles vers qui dessus le portai estoieul eseripz disoient ainsi:
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à monter contremont le roc par la vaine qui estoit de dyamans, qui moult leur fist grant paine, car il en y avoit de si esgutz qu’ilz leur perçoient leurs soulliers et les piez. Mais ilz n’osoient regarder le beau chastel pour l’esblouyssement quilz en avoient eu. Et tant firent que en assez peu de temps ilz vindrent au-dessus du roc, jucques à la première barrière qui estoit toute faicte de boys de cyprès et de cedre et marquetée d’ivoire. Ilz passèrent oultre, car elle n’estoit point fermée, et vindrent jucques au pont dormant là où il y avoit bel umbre; car le souleil luisoit à l’opposite de la porte, parquoy il rendoit grant umbre, mais c’ estoit ung umbre très plaisant, car le souleil rayoit aucunement parrny le cristal dont les murailles du chastel estoient faictes, combien qu’il leur destournoit le grant esblouvssement qu’ilz avoient eu. Si levèrent les testes tous trois incontinent, car plus ne se povoient tenir de regardez la très grant beaulté du beau chastel , et regardèrent le portai qu’ilz n’ avoient encores veu, qui bel et riche estoit, et virent, dessus la porte, deux grandes ymaiges d’ambre jaulne, aornées d’or d’alquimye fait de la quinte essence et de pierres précieuses, moult richement entaillées et eslevées, qui tenoient ung mirouer d’une table de dyamant, grande et large d’environ trois pieds de toutes escarreures , là où on se povoit mirer dez la première barrière du chastel. Et avoient les deux ymaiges leurs noms escripz desoubz leurs piez, et estoit l’un appelé Fantaisie et l’autre Ymaginacion. Lesquelles deux avoit devisé le bastiment dudit chastel comme maistresses d’euvres. Et si avoit grosses lectres entaillées sur leurs testes qui disoient ainsi :
Tel estoii la façon du beau chastel, et les vers qui dessus le portai estoient
escripz disoient ainsi :
S’en ce mirouer nul se mire Qui ne soit voir loyal amant,
Le dieu d’ Amours si lui fait dire Qu’il s’en repentira briefment.
Car ceux-là auront dueil et ïre Qui en amours font faulcement,
Et verra l’en entièrement
Leur barrat 1 , là , et leurs faulx atours ,
Leur tricherie cuidemment 2.
Or s’en garde qui aura paours.
Quant les trois compaignons , qui jusques sur le pont dormant du très bel chastel de Plaisance furent venuz , eurent bien regardé le riche portai et les deux ymaiges dessusditz, et qu’ilz eurent leuz leurs noms, et aussi les lettres qui dessus leurs testes estoient entaillées, ilz marchèrent avant jucques au pont leveys qui estoit abaissé, et virent la porte fermée qui estoit d’yvoire, ferrée d’or bien et richement , si s’arresterent. Et ne se pot tenir le Cuer de lire les lettres qui dessus le mirouer estoient, et prenoit si très grant plaisir à veoir et regarder les deux belles ymaiges qu’il n’en povoit oster ses yeulx. Si dit adonc Désir à soy meismes que le Cuer estoit bien happé et qu’il n’avoit garde d’eschappez à Amours. Mais ainsi qu’ilz entendoient à regarder les deux ymaiges et le mirouer, atant on veit saillir par le guischet de la porte d’yvoire un très beau jouvencel qui tenoit ung espervier blanc sur son poing. Et si aucun me demandoit qui il estoit, je diroye que c’ estoit Bel-Acueil, celui que Jalouzie tint emprisonné en l'ermitaige, que dame Espérance délivra depuis, comme le conte a devisé cy arriéré, qui s’en aloit à l’esbat davant la porte du chastel pour paitre son espervier. Et au plustost que Désir le vit, il le congneut, car autreffois l’avoit-il veu, et Bel-Acueil lui aussi. Si s’accolèrent et conjoirent et entrefirent grant feste ; puis le fist avoir congnoissance au Cuer qui moult voulentiers le vit. Et après ce que Bel-Acueil les eut tous saluez et conjoiz. Désir le tira à part et lui conta leur affaire et la cause de leur venue, et lui pria qu’il allast devers Amours lui prier qu’ilz peussent parler à lui, et que le Cuer lui peust faire hommaige, car n’avoit grant voulenté de devenir et estre du tout retenu son serviteur.
Lors Bel-Acueil rentra dedans le chastel, mais il laissa le guischet ouvert et s’en alla devers Amours et lui conta la venue des trois compaignons
1 Barrai, fraude. — 2 Cuidemment , évidemment.
et de la conqueste que le Cuer avoit entreprise par l’enhortement de Désir, et qu’il lui vouloit faire serement et hommaige, et aussi la paine qu’ilz avoient soufferte pour parvenir à son service. Et Amours qui l’eseouta très voulentiers les commenda à faire venir, car il savoit bien que despietza avoit le Cuer esté actains de l’une de ses saiectes dont il tire à la volée , et il avoit ouy dire qu’il estoit très bel jouvencel : pour ce le désiroit moult à veoir. Si s’en vint incontinent Bel-Acueil à la porte, et appela les trois compaignons qui regardoient tousjours le bel portai du chastel bel et les deux ymaiges et le bel mirouer quelles tenoient. Et se y mira tant le Cuer que moult lui tardoit d’estre dedans le bel chastel et de faire hommaige au dieu d’ Amours. Mais quant ilz se ouyrent appeler ilz entrèrent dedans, et Bel-Acueil prist le Cuer par la main et lui dist qu’il venist parler à Amours. Et quant ilz eurent passée la première porte et furent soubz le portai , le Cuer apperceut en la voulte du portai pendue une corbeille faicte d’osiers, ancienne et de vieille façon, laquelle pendoit à une cliaigne d’or grosse comme le braz. Si pensa le Cuer qu’il sauroit moult voulentiers quelle vertu celle corbeille avoit qui n’estoit que de boys, veu qu’êlle estoit à une si riche cliaigne pendue. Et en regardant qu’il faisoit, ladicte corbeille s’arresta, et vit unes forces de fer toutes enroullées qui estoient de la grandeur d’un pié et demy, de la faczon ne plus ne moins comme telles de quoy on tond les brebiz en Berry. Entre le taillant desquelles forces avoit une grosse poignée de cheveulx noirs comme tacre et longs d’une toise au plus , lesquelz cheveulx sembloient mieulx de homme que de femme , tant estoient rudes , gros et letz. Si n’eust gueres regardé là, qu’il apperceut encores joignant de ladicte force, laquelle pendoit à un gros croc d’or, si vist ung fraing grant et d’antique faczon, une bride de cuir, une selle et ungs espérons dorez ensemble liez et penduz à une cliaigne d’or grosse et forte , et encores plus fort, car en suyvant estoit aussi pendue une quenoille de femme remplie de lin , et le fuzeau pendant au fil de costé , atachée à deux crampons d’or fin. Et plus avant encores y avoit une ymaige de boys grande et enfumée en faczon d’ung ydolle qui tenoit une verge de sergent, laquelle pareillement estoit atachée par le faulx du corps à une cliaigne d’or. Et ainsi que ledit Cuer se fut un espace amusé à regarder ladicte ymaige à tout
la verge devant dicte, comme tout esbahy leva la veue d’autre part, si perceut en ung coing assez hault deux lames en quarze pendues à deux croiz d’or fin, gros massiz pesans et fors à merveilles , et estoient lesdictes lames en faczon et maniéré de ung mestier à tistre 1 la soye, et à l’iing des coins dudit mestier estoit pendu ung pennier moult bel et riche comme de pierrerie fine, lesquelles ne se povoient pas bien choisir de veue pour la cause que ledit pennier estoit au dedans dudit mestier, voire à l une des quarés, comme ouy avez. Mais bien me souvient que celui pennier devant dit estoit plain et comble de petites fusées et escheveaulx de soye de plusieurs couleurs et de petites forcettes et poinczons et batoirs rons avec plusieurs maniérés d’ostilz qui à ce dit mestier sont nécessaires. Lesquelz ne povoit pas ledit Cuer tous choisir de veue à sa voulenté, pourquoy ne se pot taire, que il ne demandast à Bel-Acueil que toutes ces choses cy vouloient signifïier, et lors Bel-Acueil qui veoit que le Cuer en avoit admiracion , ne se pot tenir de sourrire , disant au Cuer ainsi :
Les dessusdictes choses pendoient soubz la voulte, et à ceste heure parla Bel-Acueil au Cuer et lui dit en ceste maniéré :
Oru Cuer qui merveilles as,
Désirant à savoir les cas Pourquoi ces choses sont ycy Ainsi mises, et as soulcy De quoy servent, dire ce vieulx,
Et tout premier ainsi maist dieux.
La corbeille que tu voiz là Si est propprement celle-là En laquelle pendu Yirgille Par une dame moult subtille ,
Qui lui sceust telz raisons monstrer Qu elle le fist dedans entrer.
Disant que jamais autrement
1 Tistre , tisser.
Ne la povoit veoir nullement.
Et lui qui estoit d’elle pris ,
Y entra dont moult fut repris,
Car incontinent de ce lieu Le tira jucques au meillieu,
Et puis le laissa là pendu.
Son sens fut mal lors despendu , Car de tous ceulx de la cité Fut là congneu et visité.
Amours ainsi le desprisa Pour ce que toujours peu prisa Virgille le povoir d’ Amours.
Or en fuz pugny par telz tours, Comme voyez ycy endroit.
Ne lui valut alléguer droit N’estre clerc, migromant ne saige.
Il lui fut forcé faire hommaige Humblement, lui criant mercy.
Et pour mémoire est pendue cy La corbeille, et tousjours sera Tant que le monde durera.
Les forces emprès que voyez,
Sont celles, tout seur en soyez, Dont Sanson eut longue le chief; De quoy puis morut à meschief.
Car tant desprisoit par sa force Amours, que puis tondu de force Fut par Dalida faulcement.
Et en ce point prist vengement De lui, Amours et à bon droit.
Qui 1’istoire dire vouldroit Longue seroit à raconter,
Pour ce ne t’en vueil plus conter.
Tu l’as ouy dire autrefïoiz,
Ce trop je plus de dix foiz.
D’autre part la bride et la selle Laquelle tu vois là , c’est celle De quoy Aristote le saige Fut embridé par le visaige Et sellé par dessus le doux.
Tant blasma le bien d’amer doulx , Et tant le desprisa, qu’Amours S’en vengea par les subtilz tours De celle-là qui lui bouta La selle , puis dessus monta Et des espérons lui donna,
Et tellement si l’ordonna Que sa science peu valut.
Amours son sens lors lui toi ut,
Car lui qui estoit tant honneste Fut chevauché comme une heste.
Puis la quenoille que voyez Fut celle, tout seur en soyez,
Dont Sardina palus filla ;
Fuzeau et lin vous voyez là.
Amours aussi filler le fist Entre femmes, et le desmist De l’orgueil dont tant se prisoit , Que les faiz d’ Amours desprisoit.
Mais mis fut en suhgeccion,
Ainsy que j’ay fait mention.
Oultre plus cela est l’ydolle Que Salomon, de chaude colle ', Pour une femme ydolatra.
Amours en ce point si l’oultra
Colle , désir, disposition.
Et ravala son dur couraige;
Car il cuidoit bien estre saige ; Aussi estoit-il pour certain;
Mais il n’est nul tant soit haultain , Plain de science ou bien apris,
Qui d’ Amours souvent ne soit pris.
Et en oultre savore devez Que le mestier lequel vous vez A ces deux crocs d’or fin pendant, Se vous voulez estre entendant Que ledit mestier signifïie,
Escoutez moy et je me fie Qu’avant parte de ce lieu,
Les causes, au plaisir de Dieu,
Vous seront toutes devisées.
Et du pennier et des fusées ,
Et des lames et de la soye,
Pas à l’oublier ne pensoye,
Car afin que demeure quiete, Raison requiert que je m’acquitte.
Dores ycy vous avertir De quoy tout cecy peut servir, Pourtant mon devoir en feray,
Et la vérité vous diray.
Savoir devez qu’entre les fors ,
Qui oncques firent nulz effors, Nulles vaillances ne faiz d’armes, Entre tous ceulx de qui les armes Et les blazons sont assanciez,
Ne devroit estre oubliez Le noble vassal Erculès,
Qui estoit à tant grant relès Comblé de toute hardiesse,
De force et de toute prouesse,