TOME III
One qui vouldroit tout raconter, Long seroit son cas à conter.
Mainte vaillance en son temps fit Maint homme par force deffit , Lyon ne sanglier ne laissoit Qu’occis quant il les trouvoit.
Mais touteffoiz un jour avint Que le vouloir d’amer lui vint Pour Yola la gente et belle,
Dont le feu d’ Amours estincelle En son cuer si très ardanment ,
Qu il oublia soudainement Guerres, batailles et tournoys, Coursiers, lances et harnoys,
Et tant de celle safolla1,
Qu’elle d’Ercules son fol a,
Car pour sentir sa doulce alaine , Cherpissoit o elle la laine,
Et les fusées desvindoit Quant sa dame lui commandoit.
Ce sentent la signifiance Du pennier et la demonstrance ,
Et tant s afolla de la dame ,
Qu’elle lui monstra de la lame Et du mestier de tisserie La science , par ragerie D’amours, dont il fut tant décliuz, Qu elle lui faisoit les tissuz Tistre et faire sur son mestier, Dont Ercules n’avoit mestier,
Si n’eust esté fardant folye
S’afolla , devint fou d’amour.
d’amours, qui plusieurs ainsi lye.
Si aiez le fait entendu Du mestier que veu as pendu.
En continuant parle l’Acteur et dit en cesle maniéré :
En ce point dit ly contes, que le Cuer quant il eut ouy de Bel-Acueil les raisons dessusdites que les plus rouges y sont pris plus souvent que les autres, et lors Bel-Acueil commença à rire, aussi firent les autres et ainsi passèrent oultre; le Cuer conseilla en l’oreille à Désir qu’il voulsist parler pour lui devant Amours, car il estoit si esperdu et avoit le sang si esmeu qu’il ne sauroit dire un tout seul mot, et Désir lui signa que si feroit il voulentiers. Adonc marchèrent tous ensemble, Bel-Acueil d’avant, Désir, le Cuer et Largesse après. Si se trouvèrent au desbucher du portai en une grant court large et espacieuse, toute quarrée, pavée de petiz quarreaux de jaspe, chacun de la moison 1 d’un pié en quarreure. Lesquielz quarreaux estoient l’un de jaspe rouge, l’autre de vert, et l’autre de blanc qui estoit une merveille à veoir, tant estoit ledit jaspe poly luisant de couleurs joyeuses et plaisans. Ou meillieu de laquelle court avoit une fontaine carrée faicte de cristal pareil à la muraille du chastel. Lesquelles pièces de cristal estoient cramponnées d’or lin , et ou meillieu de ladicte fontaine avoit un grant bacin d’or esmaillié et garny de pierrerie. Ouquel premier l’eaue de la fontaine cheoit et de là en l’auge de cristal, et partoit ladicte eaue du bec d’un fenys d’or esmaillié de blanc. Soubz lequel avoit d’or aussi fait comme petitz tisons, esquielz estoient de rubis là assis, ce croy je plus de cinq cens mille, par faczon que les tisons en reluisoient et si fort resplendissoient en l’eaue nette et clere , quelle en sembloit estre vermeille comme vin clairet. Près de laquelle fontaine aperceut le Cuer une dame très belle, jeune, gente de corps, d’abit très riche et pompeusement aornée. Mais pour ce moins en elle avoit ung sy. C’est
1 Moison , mesure.
car elle estoit à bien veoir ses faczons et maniérés d’elle agenser ung bien peu nonchalante. Laquelle sur son poign tenoit ung gent faulcon , lequel tant clierissoit que plus ne povoit estre , et sembloit bien que fort amignole estoit son dit gentil et mignonnet faulcon , car semblant ne faisoit de sov pour riens débatre n’ estre effarouché de chose qu’il veist. Laquelle dame par semblant le vouloit lors baigner en ladicte fontaine alors qu elle apperceut les trois compaignons avecques Bel-Acueil marchans vers elle en ce point la venir, et lors que près ilz furent d’elle jusqu’à touchier, Bel-Acueil s’enclina, et les autres aussi, et elle lors marcha et si les vint baisier eulx faisant bien viengnant. Si s’arresterent à ladicte fontaine avecques dame Oyseuse, demandans des nouvelles aussi ce que faisoit le dieu d’ Amours pour lors. Mais dame Oyseuse leur respondit que le dieu d’ Amours son sires, estoit pour celle heure en bien estroit conseil, ouquel n’v avoit nulz que sa mère premier et deux des plus espiciaulx et secretz serviteurs de ceulx de son conseil avecques un secrétaire, ainsi pour voir quelle avoit ouy dire en la chambre de dame Vénus, de laquelle ne faisoit que venir cuidant baignier son faulcon en ladicte fontaine. Si s’avancza le Cuer et inist la main en l’eaue de celle fontaine. Puis la mist en sa bouche , si trouva que l’eaue dessusdicte estoit toute d’eaue rose moult souef odorant très fine et très necte dont s’esmerveilla fort. Si s’apperceut dame Oyseuse que ledit Cuer s’en estoit merveillié. Lors en sourriant le prist doulcement par la main en lui disant que de ce ne se devoit pas trop merveillier, car assez avoit on dit beau chastel de greigneurs merveilles et plus grandes d’assez que ceste là n’ estoit, et si veoir il en vouloit une bien plus merveilleuse, elle lui monstreroit. Si lui pria le Cuer pour Dieu qu elle lui monstrast et qu’il estoit sur toute bien désireux de veoir et ouyr choses merveilleuses et fort estranges. Adonc telles parolles encores ainsi disant marcha Oyseuse, Bel-Acueil et le Cuer, ensemble avecques eulx Désir et Largesse. Pas n’eurent cheminé plus hault au plus de trente ou quarante pas par le long de la court suyvant ung ruisselet, lequel partoit de la belle fontaine, qu’ilz trouvèrent ung vivier en quarreure de deux lances au moins d’un chascun bioys, lequel estoit de l’eaue de la fontaine remply jusques auprès du bort, ne s’en failloit que ung pié. Ouquel vivier avoit nng couple de siraines privées. Lesquelles
venoient aux gens lorsqu’on les sifloit. Si les appella dame Oyseuse , qui bien duyte 1 estoit de les siffler et appeller, et incontinent l’une des deux vint la première , laquelle portoit visaige domine , o barbe , cheveulx et sourcilles. Mais puis ne tarda gueres l’autre aussi pareillement à venir, laquelle avoit visaige doulx et gent sans barbe ne pelet nesun veoir ou menton, et si avoit le crin blond comme fil d’or et longs jusques en l’eaue bien un pié sur flottans. Et oultre plus avoit les tetins gentelez, droitz et pongnans et les bras grasselez, et en sa main tenoit une petite Heur, laquelle si alloit o ses dents transonnant 2 comme si elle la mengeast tout par esbatement. Si leur cria Oyseuse et Bel-Acueil , et leur firent signal qu elles voulsissent chanter. Mais ne tarda pas puis une patenostre que le masle se prist en ton basset à dire une teneur, et puis lors la femelle en voix clere et doulce commença le dessus, laquelle voix à oyr estoit très plaisant chose et sembloit proprement estre armonie du ciel. Les motz qu’ilz disoient ne sauroit l’Acteur dire ne raconter, car pour voir nentendoit le Cuer pas leur langaige. Quant une piece eurent illec esté, plus avant ilz allèrent et virent ung coulombier fait d’argent fin, assis sur quatre coulombes de cassidoine et d’agate aussi, duquel coulombier partoit par grans tropeaulx papegaulx3 vers, par cens et par milliers, et rentroyent aussi ne plus ne moins comme communément pigeons si ont accoustume en colombier de faire. Si pria le Cuer moult estroictement Bel-Acueil et à Oyseuse aussi qu’ilz lui voulsissent dire la raison pourquoy le dieu d’ Amours avoit fait faire ledit coulombier plustost de papegaulx que de coulons. Car il lui sembloit estre meilleur viande coulons et pigeons pour mengier que papegaulx , et d’autre part ce seroit trop grant donnnaige de faire mourir si beaux oyseaulx pour mengier comme estoient les dessusdiz papegaulx. Surquoy lui respondit dame Oyseuse que la nature de son souverain seigneur le dieu d’ Amours et la condicion aussi estoit telle que de soy repaistre de cuers de papegaulx pour le tenir en joye, et à ce faire l’enhortoit fort confort son médecin, et pour cela en faisoit ledit dieu d’ Amours si grant quantité en ce coulombier là nourrir.
Duyte , apprise (de ducta). — 5 Transonnant , coupant par morceaux. — 3 Papegaulx , perroquets.
A ce mot se teust le Cuer et demoura pensifz, si n’y eut nulz des autres qui pour celle heure dit ung tout seul mot. Mais gueres ne tarda que Soupir qui sert de l’eaue du dieu d’Amours cria aux queux. Sy s’avança Bel-Acueil , lors tirant le Cuer par la manche, lui disant qu’il estoit temps daller faire la révérence au dieu d’Amours, car plus gueres ne se tiendroit en conseil. Si entrèrent en la maistre salle, là où Amours estoit desja venu. Lequel estoit moult richement vestu d’abitz royaulx et s’esbatoit tenant ung arc turquois en sa main, et tiroitsayettes et moult flei— clies par les fenestres de la salle à la voilée hors, et pas ne lui chaloit1 sur qui elles cheussent , mais quant il vit Bel-Acueil qui tenoit le Cuer par la main et venoit droit à lui, si s’avança deux pas, et Bel-Acueil mist le genoil à terre, et le Cuer et ses autres compaignons pareillement, et vindrent au dieu d’Amours en disant ainsi :
Comment Bel-Acueil présente le Cuer à Amours et dit Bel-Acueil en
ceste maniéré :
Sire , nouvelles vous apporte :
J’ay trouvé ces gens à la porte,
Qui m’ont supplié et requis,
Comme l’un de leurs bons amis ,
Qu’à vous les voulsisse amener,
Car ilz veulent à vous parler.
Et voiz cy le Cuer comme saige,
Qui vient à vous pour faire homaige.
Les autres bien vous congnoissez,
De pieça je le scay assez;
Mais par Dieu je n’en quiers mentir Bon servant avez en Désir,
Car tousjours met-il grant paine D’amener gens en vo domaine,
Chaloit, soumit (de cette expression vient nonchalance) .
le Cuer apperceut enlavoulte du portai pondue une corbeille faictc d'osiers. et Bel-Accueil mis! le jjenoil a terre
Et si a fait, à sa requeste, Entreprendre au Cuer ceste queste.
Icy parle l’ Acteur et dit que :
Et quant les trois compagnons eurent l'aitte la révérence au dieu d’Amours, il leur enclina le cliief, et leur tendit à chascun d’eulx la main et les list lever. Si respondit à ce que Bel-Acueil lui ot dit et parla en telle maniéré :
Icq parle le dieu d’ Amours et dit à Bel-Acueil en ceste maniéré :
Est depiecza que nous savons Qu’en Désir bon servant avons.
Jamais n’est recréant ne mat.
De bien accroistre nostre estât.
Tousjours est prest de nous servir Ou qu’il puisse aller ne venir.
Icy parle l'Acteur et dit que :
Lors le Cuer list signe à Désir qu’il voulsist faire sa proposicion et parler pour lui à Amours. Et adoncques se mirent tous trois à genoulz. C’est assavoir Désir, le Cuer et Largesse. Si parla Désir au dieu d’Amours et dist en telle maniéré :
Comment Désir conte à Amours le cas du Cuer son compaiqnon et dit
en ceste maniéré :
A très liault prince et excellant
1 Mat , triste , abattu.
Souverain, seigneur tout puissant, Qui sur tout homme terrien Avez povoir, comme on scet bien, Tant decza mer que de la mer,
Car nul je n’en quiers excepter Au moins que une foiz en sa vie Ne soit sous vostre seigneurie,
Yez cy le Cuer qu’à ma requeste, Si a entreprise la queste De conquester Doulce-Mercy.
Reservant toujours votre sy Demander vous en vient licence, En vous faisant obéissance Avec serement et hommaige,
Dont je l’en tiens assez plus saige.
Et si vous vouldroit supplier Qu’il vous plaise le conseillier Comment il pourra parvenir A Doulce-Mercy conquérir,
Et aussi lui veuilliez baillier De voz gens s’il en a mestier,
Car Mercy est accompaignié D’une liere et faulce mesgnié ,
Et Dangier si est si rebelle Et Jalouzie si cruelle.
Reffus le lien n’amende iney Ne Mesdisans que Dieu mauldye, Et s’il se vient sur eulx embatre, Tost le pourroient tuer ou batre.
Rien pourroit estre mebaingné 2 S’il n’estoit bien acompaigné.
Sy, condition ( on dit encore : point de si). — 2 Mehaingnc , maltraiter.
Mais je scay bien si nous avons Gens, ainsi que les demandons,
Que nous paierons de leur loyer, Reffus et ce vilain Dangier,
Et toute leur faulce mesgnié.
Par ma foy si ny fauldront mye ,
Car si j’en suis creu droit ou tort, Tous les bouterons à la mort.
Oncques ilz ne firent que nuyre A qui se vieult d amer desduyre.
Et c’est contre voz previleges,
Et si ont fait maints sacrilèges,
Car d’ Amours le noble hospital Destruisent; dont ilz font grant mal.
Si vous plaise le consentir Et pour servant le Cuer tenir.
Icy parle l’Acteur et dit ainsi :
Quant Désir ot finée sa raison et que le Cuer l’eut advoué de ce qu’il disoit , le dieu d’ Amours se prist à sourrire et en trollant ' la teste respondit et dist ainsi :
Comment le dieu d’ Amours respond à Désir et dit ainsi :
Désir, la teste as bien legiere.
Tu n’as pas changié ta maniéré ,
Car tu es trop boullans et chaulx.
Bien savons que t’ez assez baulx.
Pas n’appartient à nul de vous
1 Trollant, balançant, dandinant.