‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 36 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

Doncques ceulx par raison ne peuvent pas dire qu’ilz ne soient plus ors 1 et abliominables que le porceau qui en la fange très orde et sale des delices et voluptez de ce monde se vont voitrer.

Et si tu me demande qui sont ceulx là, je te responds que ceulx qui ont plus maingié et fouré leurs museaulx es biens de ce monde , ce sont ceulx le plus souvent qui se vont gitter en la fange pour le plaisir qu’ilz y prennent , lequel plaisir accessoire passe le plaisir principal qu’ilz deussent avoir.

L’Acteur parle maintenant.

Contrition fina ainsi son dire et l’Ame qui ententivement et moult fort avoit sur elle fichié son regart en l’escoutant, tandis que Contrition ainsi parloit, lors quelle se teust, rabaissa le chief de rechief en bas et recommencèrent ses soupirs à habunder aussi hault ou plus que onques elle avoit par avant fait. Et en tel estât une piece 2 fut toute assoulmée sans mot dire, et puis apres, en voix ung peu bassette, dist en ce point comme ycy s’en suit :

L’Ame parle ainsi :

Ha! monde que tu es vrayment périlleux! Hellas! et que peu de gens te congnoissent, ne les tours ne les jeux aussi de quoy tu sces jouer jeux ne sont ce pas , hellas ! pour les très doulentes créatures que si fort tu abuses, qu’ilz en acquièrent le dampnement de leurs âmes ou temps ouquel ilz deussent plus parfaictz, contraires à tes abuzes plaisirs, à tes faulx delices, à tes decepvables faictz, résister et à tes dampnables voulentez qui souvent leurs cuers attisent et alument, non pas de lumière resplendissent, mais de feu plus obscur et puant que cellui de souffre, lequel feu aveugle plus d’assez pour tresbuchier qu’il ne esclaire pour aidier à conduire à se povoir garder et guider. Ha! que par toi et par tes faictz sont comme je croy

Ors , sales. — 2 Une pièce , un espace de temps.

dames sans mercy condempnées à perpétuel dampnement, sans ce que jamais elles doyent veoir la face de leur créateur, si ce n’est lorsque tiendra son grant jugement, laquelle face très redoubtable, très crainte et très espouventable et enflammée de rigueur de justice, sera regardant par courroux et maltalent, sur tous ceulx qui en pechié seront, par leur négligence, coulpe ou basti ve desordonnée coulpe ou hastiveté desordonnée d’appetit sensuel sans correctionnelle penitence ne repentance voulentaire, départis de ce monde en l’autre, et qui par plus avoir creu leur voulenté que la raison n’auroit voulu amender leur vie morans en leur pechiez. Ha ! fy doncques de toy monde, ha fy, lia fy, ha fy et plus que fy ! Car ceulx qui te ont plus assayé et qui plus te congnoissent te doivent en vérité le plus dessus toy desprisier et ne tenir compte qui soit de toy en te fuyant le plus qu’ilz peuvent. Ainsi ne moins comme on doit faire quant l'air d’une contrée est infect et remply de forte impydimie. Car le plus seur remede qu’on y puist trouver si est que le plus tost qui soit aux gens possible on se doye retirer arriéré et aler le plus loing de là que on puist. Ainsi ne plus ne moins est ta conversation, vrayement faulx traistre monde plain de epydimie et de mort qui fait las morir la doulante ame à jamais sans fin, et pour toy bien et loyaument blasonner,

Tu ne paye, monde, cl’aultre monnaye,

Fors de promesse faillible et variable Et de confort très menteur et dampnable,

Et aussi voir de peu durable joye,

Et d’esperance en la fin decepvable,

Et de plaisir tost transy non vaillable.

Qui passe à cop, dont maint puis en larmoie,

De bien si peu on y treuve estable Ne d’amistié, où trayson détestable N’y soit parmy meslée à grant monjoye.

Ton abus est si faille et corrumpable Et temps perdu las irrecuparable Que tout chascun de bien faire desvoye.

LAcleur parle :

Apres ce que l’Ame eust dist, ainsi comme cy devant avez oy, en desprisant le monde et que Crainte de Dieu apperceut que l’Ame avoit le monde si en abhomination et contre cuer que plus elle ne povoit, Crainte de Dieu se tourne vers sa seur Contrition en elle doublement regardant et soy ung petit soubriant de la joye quelle avoit de ce quelle esperoit que leur venue pourra fructifier au saulvement de l’Ame par sa discipline correctionnelle, pour ferue et totalement volentaire sans contredis nulz comme il lui sembloit que l’Ame avoit de réduire son cuer, dist à sa seur Contrition Crainte de Dieu ainsi :

Crainte de Dieu parle

O ma seur, loué soit Dieu de ce qu’il lui a pieu nous adrecier celle part cy. Car je voys qu’il n’en fault plus que ung peu de doctrine y soit remonstrée à l’Ame encoires qu elle ne soit du tout en bonne voye et maistresse de son cuer. Car tant et si vertueussement Contrition, ma seur, avez parlé lui remonstrant ses deffaultes quelle vous en a soy en elle et elle en vous, dont bon rapport et joyeulx vous en fera son bon angele qui a la garde d’elle ; ce croy je vrayement avant qu’il soit peu de temps devant Dieu et vous scavez quel plaisir c’est à Dieu de l’amendement du pecheur et quelle grande contentesse il en a, et quelle consolation c’est à toute la court de paradis, et quelle feste en demainent les angeles aussi. Et pour ce doncques n’attendons plus à lui monstrer le vray sentier et la droitte voye qu’elle a à tenir et ce que sur ce vrayement elle a promptement sans plus séjourner à faire par effect.

Contrition respondit à Crainte de Dieu en toute humilité soi / enclinanl

disant ainsy :

Ma dame, vous parlerez s’il vous plaist, car c’est à vous à faire et lui

remonstrerez le sentier et adresse , lequel par cuer scavez quelle a à tenir. Et se par cy avant j’ay trop ou peu parlé, vostre parolle correctionnelle aura lieu et la mienne non. Car autrement vrayement pas je ne l entens pour ce que comment vous scavez desplaisir occuppe bien souvent mon entendement si que je me doubte qu’il ne scauroit pas si bien declairer la vérité comme on feroit de sang rassis. Neantmoins que le desplaisir que j’ay d’autre chose ne procede que de repentance de mes deffaultes passées.

Crainte respond à l’Ame a coup et sans tarder ainsi disant :

O ma seur ma mie, ce desplaisir que vous avez ne occuppe pas certes l’entendement ains voir l’esclairsist et oste bien dire que sans desplaisir n’est contrition entière ne ne peut estre ditte vraye ne parfaitte. Hellas ! les plaisirs que le cuer du pecbeur prent en lordes delectacions de faire son pechié deust par raison mieulx estre dit troublement d’entendement que le desplaisir que vous avez en vraye repentance. Car vrayement ce très faulx plaisir là abuse tellement l’entendement qu’il ne scet ou ne veult avoir la congnoissance de discerner le bien d’avec le mal ne le pechié d’avec le bien fait. Et pour ce doncques sur ce n’a que blasmer ne que reprendre, mais il y a à loer grandement car on ne peult mieulx faire. Toutesfois puisqu’il vous plaist que à ceste foy je parle, je parleray voire en brief langage à ceste Ame que cy me regarde, lui remonstrant à mon loyal advis ce qu’il me semble quelle a de faire.

Crainte de Dieu print l’Âme par la main et s’approucha lors d’elle et puis appres parla à elle ainsi disant comment s’ensuit :

Viens ça sus, lieve toy, ne songe plus et me veulles escouter et si ne te soussye fors seullement de faire ce que je te diray, si joyras de ton cuer à ton gré. Or m’entens bien, car icy gist le poinct de toute la mathiere et le seul fondement de la seureté de ton faict.

Tu te plains de ton cuer,, de ce qu’il est trop voilage et aussi de ce qu’il

croit et aime plus tost et de legier sa volenté que la raison, et son plaisir que son proufîit. La vérité est telle ainsy vrayement comment tu regehis de toy plaindre de lui as bonne occasion. Oultre plus tu demande à ma seuret à moy secours, aide etseur conseil sur ce poinct cy et ce que tu auras à faire. Car tu congnois comme tu as dit cy devant la durée de la vie mondaine estre briefve et incertaine et le pas de la mort très horrible et dur et dampnable pour ceulx qu’ilz meurent en leur mescliant pechié sans avoir aulcun bien faitz. Se tu veulx en ce monde de ton cuer joyr il te fault oster sur toute rien ce très puant et sale rouylle de vaine plaisance qui obscursist ta pensée. Et pour icelle faire clere et nette il te est neccessaire de l occupper du tout en bonnes euvres ; car la pensée vuide ne peult point estre sans la garder de comprendre bien ou mal; et d’autre part ne peult parfaictement recepvoir que ung seul comprendre à la fois en elle. Doncques quant elle est plaine de mal nul bien n’y peult entrer. Si t’est besoing de la remplir de tout bien et bon pensement affin que plus nulle maulvaise cogitacion n’y soit layens receue et que par les bons pensemens on puist venir à faire bonnes euvres. Toutesfois affin que bien tu l’entendes, bonnes euvres sont de plusieurs qualitez et assez en y a ; mais pour aberger et venir au principal poinct et au neu de ta besongne, ainsi ne plus ne moins que l’euf a plusieurs parties comme l’escaille, le blanc et le myeuf, et tout est bon, si ne s’ensuit il pas que ou myeuf ne soit la principale et milleur substance qu’en nulle des aultres qualitez de l’euf. Hellas! est il ainsy vrayement et mieulx d’assez sans comparaison nulle quelle quelle puist estre de la doulce, parfaitte, vraye et deue amour de Jbesus Christ née vray rédempteur, laquelle passe tout aultre bien fait que la creature ne sache faire. Car Dieu ne se veult payer d’aultre monnoye fors que de la pareille que de sa grâce il a payé pour nous. C’est a.sscavoir ainsy qu’il nous a jusques à vouloir morir amez, que aussi le voulions nous amer de tout l’entier povoir de nostre affection et toute la parfaicte voulenté de nostre congnoissance. Et pour toy remonstrer quelle doit estre ceste amour dont je te parle, tu dois scavoir desoresmais et congnoistre que toutes amours précédant de quelque occasion ad ce mouvable. Et premièrement pour te dire et declairer que les amours sont mauvaises, très faulces et dampnables, lesquelles en ce monde et pour

ce monde naissent et meurent, voires meurent quant au plaisir qu’on y a et qu’on y peult avoir, mais ilz ne meurent pas et jamais ne mourra la paine et le tonnent qui d’elles procede. De laquelle paine l’ame dampnée se scaura bien apres la mort à quoy tenir. Tu dois entendre que deux principales amours en ce monde sont dampnables, pour ce que l’occasion de Tune meut de desordonnée concupiscence charnelle, très orde et très deshonneste, car se on y peche, aussi fait on pechié aultruy.

Et par ainsi deux mesmes personnes à la fois y pechent lordement. Et ne soufïist pas ad ce très puant pechié ainsy que à l’ung des aultres pechiez de dampner ung pecheur à la foy, mais les fait le diable deux et deux tresbuchier ou parfont puit d’enfer. Et si est l’ung pour l’autre et chacun pour les deux pugny de ce pechié pour ce que chacun a esté cause d’y attraire son per.

L’autre second amour meut d’occasion cupidieuse ou convoiteuse remplie d’ung désir plain de volenté effrenée de raison, lequel désir convoitte sans aultre plaisir à povoir acquérir des biens mondains ca bas si largement que cellui mesme qui convoitte n’y scauroit mettre fin ne avoir sulîisance en son cuer, supposé oires qu’il eust tous les biens de ce monde qu’on scauroit dire ne aussi souhaidier. Et pour ce en avoir de l’autre en a qui se met à l’amer en occupant le temps de l’amour qu’il doit à son créateur à complaire et amer aultruy. Laquelle amour ne peult estre ditte bonne ne vraye, juste, belle ne raisonnable. Car celle amour va et tire tout droit aux biens d’autruy et non pas voir à la personne. Doncques clerement sur ce poinct chacun puet jugier que quant les biens de cellui qu’on aime fauldroient aulcunement, ainsy seroit aussi tost ou plus tost l’amour de cellui qu’il aime ou qui monstre l’amer. Soubz laquelle amour se nourrit bien souvent la fille de faintise. C’est asscavoir dame flaterie, laquelle est plaine de deceptive trayson qui endort maintes foys les très folz abusez qu’ilz d’elle sont blandis 1 à l’eure plus à eulx neccessaire et qu’ilz deussent estre veillans et en agaist 2. Si puet doncques estre ditte

Blandis, caressés. — 2 En agaist , aux aguets.

traitresse et clecepvable. En conclusion en ce inonde misérable n’y a amour qui ne soit transitoire et tant plus aura la personne mis son estude à amer quelques biens mondains ou quelque autre creature plus que Dieu, je te dis et te certilîie que de tant plus qu’il y aura fichier son cuer, d’autant fault qu’il aye souvenance à toute heure plus de ses biens ou de celle personne que d’autre chose. Dont il advient puis et est force qu’il y ait fin et terme de départ en icelle amour. Et s’ensuit que en nulle façon par cas inoppinez et dont nullement la creature qui les a ne se donne garde comme par feu, par eaue, par cas imposez sus par les offices et officiers de la seignourie, par plais ou par larrecins des propres amis desquelz on se fie plus, telz biens sont perdus, gastez et exiliez, et transportez hors de la puissance et bail de celiui là qui les souloit possider en grant amour en les tenans plus cbiers que nulle quelconque aultre chose qu’il eust en ce monde. Et puet estre qu’il les avoit acquis à très grant paine et dangier de sa personne et les gardoit bien celéement, espérant s’en aydier ou temps de la decrepitude de son dernier eaige pour soustenir et suppourter lors son impotence. D’autre part se tu as bien amé ton pere, ta mere, tes freres et tes seurs, ta femme ou toy femme ton mary, ou tes autres parens et amis naturelz ou acquisitifz , plus que tu n’as fait Dieu , ou seigneurs ou maistres qu’ilz te auront promis de grans biens, ou par leurs grandes et larges promesses auras largement employer ton temps à les servir en la meilleur et plus vertueuse saison de ta jeunesse sans nullement penser à ton affaire ne à ton fait pour le temps advenir, et il advient que par envie on te mettra en leur male grâce dont tu seras chassie de leur court ou de leur hostel, parquoy te fauldra vivre sur le labeur de tes brachz, et ne scauras où aler, et cuideront maintz que le congié que tu auras eu de ton seigneur ou de ton maistre soit advenu par ta coulpe et defïault, et à cette cause ne te vouldront recepter; ou ton seigneur et ton maistre mourra, et lors te treuveras comme tantost né et de nouveau venu au monde pour apprendre à vivre. Leur mal ou leur mort ou tel cas te feront douleur non pas partie par égalé portion , car se pour les avoir bien voulentiers serviz ou bien voulu, n’avoies point plus de dueil pour ceulx, que tu as eu et receu de joie et contentesse par eulx, encoires seroit ce occasion en quelque façon de debvoir mieulx porter en gré et patience le

dueil que pour eulx tu portes et que la fortune depar à eulx et à toy Mais ainsi ne va pas, car pour une joye tu en pourras souvent souffrir cent douleurs, cent heures de pleurs, cent jours d’angoisseux souvenirs plains de regretz et de profonds soupirs , dont tu vivras ainsy comme en langueur. Tout te ennuyra et tout ce que oyras dire et ce que tu verras faire te desplaira. Tu feras mille souhais sur toy et sur aultruy sans avoir considération se ilz sont raisonnables et justes ou non, ou plaisans ou desplaisans à Dieu. Tu murmurras contre Dieu et diras en toy mesmes ou en ta pensée penseras secrètement que Dieu te tient en un grant tort pour ce cas là, et par ce le reputeras non juste seigneur. Ha! povre creature, en quelle folie très périlleuse et dampnable te metz tu telles choses pensant. Premièrement tu troubles ton entendement. Secondement tu chasses ta santé de toy. Tiercement tu guerries 1 ta paix et ton repoz , et quartement tu prochasses l’indignation de ton créateur, par murmurer contre lui et vouloir plus qu’il ne veult de la chose qui est à lui seulement à ordonner et non point à toy en riens qui soit en parler ne congnoistre. Car tout a esté faict et créé de neant par lui. Et pour ce en lui est de disposer à sa volenté de toy et de toutes aultres choses qui sont. Doncques tant plus mettras ton cuer et ton amour es choses transitoires de ce monde, tant plus perdras de temps, et feras change d’une once de joye et de plaisir que tu y prendras à plus d’un quintal d’angoisse du dueil de soussy de paine et de très griefve et dure amertume. Yeez là la fin et conclusion des amours et affections vaines de ce monde. Et vrayement le payement en est tousiours tel que cy dessus est dit. Et quant au declairier toutes les façons comment le dueil qu’on a des joyes mondaines advient, il en y a trestant et en si diverses façons, et si très souvent adviennent que on ne les scauroit dire de bouche ne mettre par escript. Neantmoins je n’entens pas que tu ne doies amer les biens et les créatures que Dieu a faittes cy bas en ce monde ainsi qu’il a commandé. Mais quoy, c’est à entendre que pour l’amour que tu as à ton créateur tu veux amer ses créatures et les biens qu’il a creez pour ce qu’il les a faictz en rendant grans gloire et loenge à son

'Cuerrie.1, fuis la guerre.

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