‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 38 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

te donneront à congnoistre la vérité plus au long cpie ne dis quant bien y penseras, pour ce m’en passe a tant.

Cy parle maintenant l’Acteur :

Crainte fina son dire et souspirant se teut. Car ja très longuement avoit duré son parlé et plus d’asses que encoires n’avoit faict par avant. Lors une espace apres se tourna comme à moittié vers la part où Contrition estoit qui l’escoutoit près au joignant de l’Ame. Et commença ainsi à dire à Contrition.

Crainte parle :

Ha ! seur, pardonnez moy , se mon sermon a ung peu ennuyé par trop longues parolles , car à mon loyal advis, la mathiere qui est si hault ne peut pas estre en briefz motz declairée comme bien le scavez. Or maintenant, parlez à l’Ame et luy dittes ce que bon vous semblera à dire. Et puis apres l’Ame advisera ce quelle aura à faire en son fait pour le mieulx.

Contrition parle :

Ha! seur, dist Contrition, le plus parler à mon semblant ne viendroit à prouffit à l’Ame en riens qui soit. Car en tous cas c’est chose certaine que abundance, puis quelle passe souflisance nuyt plus qu’elle ne proufîitte. Et pour ce moult bien à mon advis, doit souffire tout ce que cy devant a esté par vous et par moy dit. Et ne reste plus que ung point, c'est à dire que à l’Ame souviengne de faire bon fruit de noz parolles et les mettre à effect. Si me veuls maintenant ainsi taire ne plus ne moins que vous.

L’Acteur parle :

Quant l’Ame vey que toutes se taisoient, les deux dames ne plus ne

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partaient, en estant se leva et les bracliz alonga si loingz, qu elle eust puissance de plus les alongier entre ses mains tenans son cuer, lequel trambloit et aux deux daines dist haultement ainsi :

Comment l’Ame baille son cuer à Crainte de Dieu et à Contrition.

L’Ame pai le :

Tenez, mes Dames, le larron que je vous livre, lequel si fort a meffet, chastiez le si bien et si deuement que plus je n’aye nouvelles qu’il puist ou doye estre rebelle. Car j’aime trop mieulx et plus chier que la justice soit de lui voires faicte en ceste vie mortelle, que apres, par le deffault d’en avoir fait justice, j’en doye porter en éternité de ses mefifaiz la paine, en vous priant que ne Tespargniez pas.

L’Ame parle:

Lors bailla l’Ame son cuer aux deux Dames, lesquelles doulcement le receurent en y mettant la main chacune de sa part, puist dist Crainte à l’Ame tout ainsy :

Crainte parle :

De ma part je l’accepte et le prens en baillie et garde aussi.

Contrition :

Et moy pareillement le prens ainsi que vous en custode et en gouvernement.

L’Acteur parle :

L’Ame ses bras à elle retira et les ploya ensemble en les couvrant

bientost ile son manteau et plus mot ne sonna, et se rassist à terre, et acloncques sans plus faire de clelay, Crainte, en embrassant le Cuer, dist ainsy à vraye Contrition :

Crainte parle :

Ma seur, aidez moy à tenir ce Cuer qui est tant pecheur, car si fort est legier et muable , que à bien peu d’occasion tost il me eschapperoit pour ce que pas aprins il n’a d’estre entre noz mains tenu du tout comme nous le tenons à présent, pour tant vous prie que y prendez bien garde.

Contrition luy dist :

Ma seur, ne vous en doubtez, car la veue de mes yeulx ja ne partira de dessus lui jusques à tant que l’aurons porté au lieu où mener le debvons, n’en ayez nul soussy. Si veullez congié prendre pour exploittier chemin et non plus perdre temps.

Crainte parle :

Vous dittes bien : il est moult grant neccessité de non plus perdre temps en ce lieu cy. Pour ce nous deux ensemble à une fois veullons prendre congié et à Dieu commander l’Ame devote qui la veulle en son très bon propos maintenir et garder.

L’Acteur parle :

Ad ce mot les deux Dames, d’un commun accord, enclinerent les testes vers l’Ame. L’Ame pareillement enclina ses genoulx aussi plus que à moittié vers les Dames, que partir se vouloient, et en prenant congié leur dist l’Ame sans point plourer ainsy :

L’Ame parle :

Abergiez vous1 Dames, je vous en requiers, abrégiez vous hastivement et meetez à exploict l’effet de vostre bonne entreprinse, si que je puisse estre en repos avec le Cuer, et le Cuer avec moy, vivans en contentesse , en vraye seureté et en pareil vouloir et commun assentement, et seuf et entier plaisir, soubz la très savoureuse et liberale subjection de la très crestienne et parfaitte foy de nostre benoist rédempteur, qui tant est franche, nette, délivrée de tout mal.

L’Acteur dist :

Lors les deux Dames , sans plus aucun mot dire , commencèrent leurs pas menuz poseement à marchier virant le dos vers l’Ame, à laquelle parlé avoient, et en ce poinct la laissèrent seulette , laquelle sans tarder se retira en sa maison tyrans son huysselet à soy pour le fermer. Et les Dames qui le Cuer emportèrent, aloient tousdis leur chemin exploitant, et ja de loing sans la veue d’elles perdre aloie apres en suivant leur train. Si advint que les Dames et moy achief de piece nous trouvasmes joing au pied d’une montaigne, laquelle estoit haulte et merveilleuse, très aspre et rude voire à veue d’euil et plus d’asses que à la monter. Car chemin y avoit, qui point n’estoit périlleux divers fors ne aucunement desraisonnable ains à ceulx qu’ilz bon vouloir avoient de jusques au bout aler estoit vrayement la voye delittable, agréable et plaine de tout confort. Ainsi doncques comme j’ay dit cy dessus, tousiours montans, feismes tant de pas, que pas à pas arrivasmes à la porte d’un lieu fait à façon d’un très beaul et large pourpris, ouquel foison arbres avoit chargiés de fruict rassaieians et de fleurs odorans, trop plus d’asses que roses ne violettes, dont moy de premier face quant céans fus entré ne me povoie asses esmer-

Abergiez vous , Abrégez.

veillier pensant quel lieu cellui là povoit estre. Car l’air y estoit très cristalin, net, pur et asuré par raison et proprement faict comme le ciel doit estre, lors cpie le temps en juing ou en juillet est sans nue et sans signal ne de pluie ne de fort froit desattempre 1 qui puist ou cloibve nuyre au corps humain. Et d’autre part, la grant oudeur des fleurs se faisoit céans sentir en telle doulceur, en telle contentesse, en tel confort et en tel resioyssement qu’il n’est cuer d’homme tant fust il douloureux, lasche, failly, pesant ou melencolieux, cpii en soy ne reprist vertu, force et vigueur. Aussi les fruictz d’asses plus que les fleurs, ne que les feuilles, rendoient à veoir ung si très fort et contente plaisir qu’ilz saouloient la personne plus d’asses que auitres fruictz croissantz ailleurs que l’en pourrait maingier avec grant appetit. Lesquelz fruictz tant savoureux à gouster se peuvent assez comparer à la saincte escripture. Car comme dist Ysaye le prophète et sainct aussi Pol l’apostre : Oncques œil humain ne veit, oreilles ne ouyrent ne entendement cl’homme n’est point entré, tel bien fructueux ne si très plaisant et délicieux que Dieu a préparé à ses amis. Et Jhesus Crist en l’euvangelicque doctrine dist que l’homme ne vit pas seulement en pain, mais en toute parolle qui procede et vient de la bouche de Dieu, et le plaisir que on y prent saoule le cuer sy à point et à juste, que on ne vouldroit autre riens plus souhaidier fors seulement que d’aclvenir audit fruict tant plain de toute entière perfection. Et ainsi doncques que forement ycy pensoye il me souvient de ce qui est dit en Genesis ou second chappitre, du paradis terrestre, ouquel estoient tous les plaisans et agréables fruictz à la vue et au goust que on scauroit souhaidier. Et aultre plus y estoient ce fruit de vie par l’usage duquel Tomme povoit sa vie entretenir. Toutesfois les fruictz dudit pourpris ouquel lors j’entray, je ne vis cleffendre ne desvier à nulz qu’ilz parfait vouloir eussent d’en gouster comme oudit paradis fut l’usage du fruit de science, qui par occasion clonnoit congnoissence de bien et de mal. Si m’advint ainsi que le pourpris à l’entour ententiveinent regarcloie sur le portai d’icellui en grandes lettres d’escripture romaine, faittes de fin azur, veys en escriptce que cy s’ensuit :

Desattempre , imuiondéré.

C’est cy le lieu de cestui mortel monde Et le pourpris ou penser net et monde,

Repaistre puet acquérant vraye vie.

Cy est le lieu ouquel qui a envye D’estre content peut venir où abunde La parolle de bonté assouvye,

Qui procede de la bouche de Dieu.

Parquoy si est voir appelle ce lieu Vray, eternel , secret, consolatif,

Qui cesser fait fol, maintient ris et jeu,

Dampnable abus et vain plaisir passif.

An l’umbre, dessoubz les haulx arbres qu’ilz si bon fruit et si très belles lleurs pourtoient et dont le plaisant veoir et très doulce oudeur estoient si savoureux comme cy devent j’ay dit, apperceus quatre dames à l’entour d’une croix, qui là gisoit de plat à terre; lors m’approuchay et sur la croix veys escript en grosses lettres :

Punctive meditacion,

Faict par representacion De cette croix avoir au cueur,

En très savoureuse douleur,

Esplourée compassion De la piteuse passion De nostre benoist rédempteur.

La première des dames à laquelle mon œil manda plustost sa veue comme à la plus prouchaine avoit vestement d’aulbe, d’amict, d’estole et de cliappe faitte d’un blanc samit 1 figuré richement , dont les orfraiz et aussi le capillaire estoit broudé de personnaiges représentant l’anunciation, nativité, mort, résurrection avecques l’ascension de Nostre Seigneur

Samit , broché d’argent.

Jliesii Crist. Et ceile clame sur son chief avoit une coronne de merveilleuse richesse plaine, faitte à douze fleurons, esquelz au vray estoient au long contenuz les douze articles de nostre saincte et vraye foy catholique. Oultre plus ung clou gros et agus, quarré, rude et fort tenoit en sa main dextre, lecpiel estoit d’acier dur et trempé qui peut segnifier durée; en l’autre main avoit ung pesant mail ouquel estoit escript : Parfaicte congnoissence.

Apres elle, plus loing estoit l’autre dame vestue d’un surcot royal et dessus ses espaules un manteau affublé avoit, qui d’un bleu satin estoit bordé à ancres d’or, desquelles le bec d’un des lez1 attachoit dedans le drap qui asuré estoit plus que ne sont les cieulx , lesquelles ancres à mon advis pevent segnifier arrest et fermeté en fait celestial. Car le bleu représente les cieulx pour la couleur pareille. Et l’ancre aussi est faitte pour arrester et tenir ferme la nave qui est sur funde de la mer comme ung chacun scet. La ditte dame, sur son chief, avoit une belle coronne à sept fleurons moult apparans, esquelz estoient évidemment veuz, et tout au long sans faillyr comprins les septz euvres de misericorde tres saintes et piteuses. Et en sa main senestre avoit ung grant clou de pareille façon comme l’autre premier, cpie par la poincte elle tenoit, fait etforgié trestout de fin argent qui peult segnifier valeur, et ung mail tenoit en l’autre main, ouquel estoit escript : Charitable compassion.

Impres elle, ung peu plus loingz estoit en son estant une autre dame, vestue pareillement d’un riche et gent surcot royal, et par dessus avoit ung beau manteau, d’un très bel cramoisy figuré de flambes flamboyans, sur quoy estoient broudés coulons blans voletans, qu’ilz selon mon advis pevent segnifier euvre du Saint Esperit. Et sur son chief avoit une moult riche coronne, faitte à dix fleurons, esquelz estoient tout au long sculpez et escriptz les dix commandemens de saincte loy de Dieu. Et ainsi comme les deux dames precedentes avoit semblablement dedans l’une des mains

1 Lez, coté.

ung grant et liault mail, ouquel avoit escript : Entière obedience, et en l’autre main, un trestout tel et pareil clou tenoit du gros, de forme et façon de l’un des autres, fors cpie tant seullement y avoit de différence que le clou estoit d’or pur, net et fin, sans nul aloy, quel qui fut d’autre plus vil métal qui peut signifier perfection en souveraine charité.

Et au plus apparant bout estoit au dessus des autres trop plus que milles des precedentes , une dame qui empereys 1 sembloit et telle estoit elle sans faillir et ses abitz n’en po voient mentir, car sur son surcot portait tunique impérial et sur son chief avoit une très riche coronne à trois moult riches et larges fleurons, dont le pris ne seroit à estimer possible, qui d’un seul cercle partoyent et se espandoyent en croissant par dessus et puis se rejoingnoyent et retournoyent ensemble par les boutz, et ensemble soustenoient une pomme d’or fin non pas faitte, mais de soy et en soy parfaitte estoit en très juste rondeur sans y povoir treuver commencement ne fin. En chacun desquelz trois fleurons y avoit escripture bien évidente à lire. Du premier estoit escript : Souveraine puissance, ou second: Très haulte sapience , et au tiers: Bonté innumérable. Laditte dame avoit ses espaules et son chief environnez de rayes de soleil , voires plus clers et plus resplendissans d’assez sans nulle comparaison que n’est la lumière du soleil au regart de celle qui de la lune part. Et en sa dextre main tenoit ung fust2 de lance povre et meschant, de petite value, fraile, foible et presque pourry et trestout vermolu, lequel fust, à mon ad vis, estoit tout prest pour joindre au fer tant poly et tant net. Lors je me approuchay d’elle asses près et veis que ou meillieu du fer avoit escript : Congnoissence de gloire eternelle. Et ou fust avoit escript : Considération des biens mondains caducques.

Et quant je eus bien à mon aise veu des quatre dames la façon, leur estre et leurs significations de leurs abitz qu’ilz moult me plaisoient, je mis du tout mon ad vis et mon entente à fort y penser. Et tantost apres ne

1 Empereys , impératrice. — 2 Fust , manche.

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