‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 39 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

tarda guaires que des deux dames qui le pecheur Cuer entre leurs bras portaient, et ja jointes estaient avecques les autres quatre dames. Contrition ne parlast ainsi :

Contrition parle :

Cà, mes dames, entendez à moy, venez veoir ce que Crainte de Dieu et moy vous apportons. Regardez ce que nous avons conqueste, appercevez ce que avons retrouvé qui perdu estoit, et considérez quelle contentasse en aura l’ouvrier qui le fist et mist si fort son estude à le faire, et puis l’advoit se voulez à dire par ung senestre devoiement périlleux, honteux, deshonneste et dampnable, dont quant j’en parle et que pancer m’y fault à giant paine me puis tenir que frémir ne me faille de la paour que j’en ay, en souspirant des foys plus de cinquante, quant du péril me souvient qu’il a passé, lequel est de tous les aultres perilz le plus grant , horrible et dangereux. Pour ce vous prie et humblement requier que sans tarder le veuillez de tout joindre avec le piteux souvenir très cloulx et savoreux , et fervente ardeur, de la cruelle et angoisseuse passion de son vray rédempteur, sans jamais en départir ainsi que plus au long et mieulx d’asses que je ne scauroye faire, le vous dira ma clame Crainte de Dieu cy présente, laquelle, s’il lui plaist, le fait du Cuer bien au long vous recomptera.

L’Acteur parle :

Lors plus nul mot Contrition ne sonna, et Crainte adonc entreprist la parolle ainsy disant :

Crainte parle :

Mes dames, escoutez s’il vous plaist à moy entendre en briefz motz le cas. Je vous diray et comment la chose va à quoy nous tendons et ce que desirons qu’il plaise à une chacune d’entre vous toutes faire à part et aussi ensamble. Et premier comme ma seur vous a dit , maintenant le Cuer cy

avons vrayement rescoux de la geule du dragon qui sans remeide devourer le vouloit. Mais la bonté de cellui qui l’a fait et dont la misericorde veille tondis sans point dorinyr sur ceulx qui requièrent avoir sa grâce , nous a esmeues d’aler celle part où il estoit, à celle heure que le tarder de nostre venue lu y eust esté entière perdition perpétuelle et sans nulle rescousse1, si le nous a baillié et délivré entre noz mains et entre nostre baillie la dame qui en garde l’avoit, laquelle plus de lui, las! ne povoit joyr pour s’en povoir servir. Ainsi doneques va le cas. Et pour abregier veue et congneue sa très griefve maladie remeide n’y scavons en ce monde meilleur, fors que d’oster et de tous poins chasser le vain plaisir avec ses très abusées et deceptives cogitations, frustrations et de milles values qui le tiennent en servage, occuppent et degastent le temps de la semoison de bien fait pour son ame, en telle façon que quant viendra l’eure qu’il debvra recueillir le fruict de sa povre labeur, son ame trouvera blé bault et droit et de belle apparence, mais es espis cl’icellui bled aura faulte et stérilité de grain, se Dieu n’y pourvoit. Doneques, mes dames, vous serez se ainsi il vous plaist, de ses maulx medicine et, sans plus delayer, prendrez son fait en cure.

L’Acteur parle :

Adoncques les quatre dames que ou pourpris trouvay, se joingnirent ensemble, et apres ce qu’elles eurent ung peu parlé ensemblement , Foy pour toutes porta la parolle de la responce que les quatre feirent aux deux dames, courtoisement, en parlé asseuré et maintieng reposé, disant ainsy :

Foy parle ainsy :

Dames très doulces, saiges et débonnaires, vostre venue nous est plaisir moult grant singulier et consolable, et vostre exploit nous est contentesse,

' Rescousse, résistance.

voire innumerable plus que on ne pourrait croyre. Pour ce avons advisé de commun assentement toutes ensemble vous faire responee telle que cy apres oyrez. Et tout premièrement je , ferme Foy triumphante, vraye et seure Espérance, singulière très souveraine Amour, avec Grâce divine, nostre suppellative dame, guyde et maistresse, laquelle est aulmoniere des effectz secourables par grant largesse et dons innumerables qui abundent plus fort d’asses que ne fait sourse de très vive fontaine, qui nulle foy s ne diminue ne appetisse aussi, ne descroist, ne jamais ne amoindris!, ains est Grâce divine si abundante de biens , qu’il n’est riens qui ne vaille de mieulx comme par tout le congnoist chacun et le scet moult bien dire. Neantmoins que bien pou se treuvent qui veullent riens faire ne exploit tier, selon leur congnoissence , les biens en mieulx qu’ilz pourraient bien faire. Lesquelz viennent et vrayement partent de seule Grâce divine et Bonté souveraine. Avons doncques advisé ensemblement que pour donner à cestui Cuer recouvré, que cy nous apportez, vraye medicine , est besoing et neccessité que sur l’arbre de ceste croix que cy voyez , humblement le posez, à ce que mieulx le puissions joindre à la très benoiste et saincte passion de son très bon Saulveur. Si le faittes, et chacune d’entre nous troys, par ordre, y mectera et fichera son sainct clou. Et puis apres, Grâce divine , avecques sa lance , si Dieu plaist , fera saine playe , de laquelle yssera lors sang abhominable, puant et détestable, de vaine Plaisance, qui si fort et tant luy est pour vray grevable. Or, le mectez, s’il vous plaist, mes dames, sur la croix, toutes d’accort ensemble, pour veoir ce que en vos présences en ferons.

Hystoire.

Lors, les deux dames, de par Jhesus, sur le fust de la croix mirent le Cuer en l’endroit proprement que le très benoist et précieux corps de Jhesus Crist y fut posé en façon semblable. Adoncques Foy, la première, y mist son clou d’acier en bas, et son mail hault de congnoissence haulsa et ramena de toute sa force dessus le clou poinctu. Lequel entra au Cuer presques à moictié, et que oultre le perca et beaucop de la pointe du clou

ou bois ficha. Ainsi fust attacliié le Cuer celle part vers le bas dessus la croix et du pertruys que le clou feist au Cuer yssirent à une foy trois grosses gouttes de sang, dont la première fut de superflue replesion, en laquelle avoit plus de vin que de sang. La seconde goutte estoit de dissolution charnelle, orde et paillarde , qui plus puoit que charongne pourrye. La tierce fut de convoiteuse déception , laide et obscure , à Dieu haynneuse et au monde aussy.

Quant Foy eut fait, à part se retira, et Espérance vers le costé senestre mist debout sur le Cuer son clou d’argent, et haulsa son grant mail qui estoit de compassion, et puis de toute sa vertu le ramena sur la teste du clou, et par telle façon que le clou tresperca le Cuer tout oultre et en la croix entra, et du pertruys que le clou feist ou Cuer saillirent deux gouttes de sang espoventables. Car la première estoit d’impatience, composée d’un sang noir, coloricque, chault et boulant, lait et d’espit. Et l’autre goutte estoit de négligence, plaine cl’ung sang mortifïié, qui plus ne proufïitoit à soy ne à aultruy. Adonc vraye Amour, vers le costé droit si adjousta la poincte de son clou d’or dessus le Cuer et haulsa le mail d’obeyssance, frappant sur son clou si très fort, qu’il tresperca le Cuer de part en part et ou bois de la croix se ficha demy pied. Lors du pertruys que le clou avoit fait au Cuer subit yssirent deux gouttes de sang très laides et hydeuses, dont l’une estoit d’envye malheureuse, povre et meschante, de couleur pale, presque seiche et aidante, et l’autre goutte fut de presumption, grosse et enflée, et toute envenimée d’orgueil et félonie, desquelles gouttes du mauvais sang, qui par les doux du Cuer yssirent, ne me povoie assez esmerveillier, pensant comme il avoit tant et si longuement peu endurer ne porter telles apostumes et ordures , ne si détestables, sans estre mort, comme porté avoit jusqu es alors que le clouèrent les trois benoittes dames, ainsi que j’ay dit cy dessus.

Encoires l’Acteur :

Quant vraye Amour eust fait ainsi que les deux autres dames , elle se

retourna à part, et lors Grâce divine mist le fer en la lance et l’abaissa contre le Cuer, la brandissant, et puis la lui lança sans point faillir par le destre costé, si très parfont que sang en grant abundance en sailly, lequel estoit tout de vaine plaisance, très divers et estrange, et de sauvaiges et diverses couleurs, et point nullement ne s’entretenoit ains se aloit cà et là respandant, et variable estoit sans repoz remply de innumerables voulentez très differentes et inconstantes.

L Acteur parle :

Grâce divine à soy retira la lance, lorsqu’elle veys que le sang très inutile, qui au Cuer faisoit grevance, estoit tout vuidié. Puis Foy les deux dames appella, leur disant qu’il estoit heure de remporter leur Cuer, qui sur la croix estoit joint et uny à la passion de son créateur, et que mondifié elles l’avoient moult bien et seurement ; si prindrent congié les deux dames et le Cuer avec elles et la croix ensemble , et l’emportèrent à l’Ame, disant Crainte ainsy :

Crainte parle :

Lieve toy, lieve toy en estant et euvre tes yeulx, appliquant le regart à veoir ce que ycy nous apportons. Ne songe plus en endormy penser, ne songe plus en sommeilleuse paresse , ne songe plus en lascbe pesenteur. Aime tes esperiz et preng tes vertuz en toy, esjoys toy, ceste foy s plus que autre, soies la plus contente que tu fus oncques, soyes asseurée à jamais se tu veulz. Car se à toy seurement ne tient et que par ta deffaute et ta coulpe ne soit, tu es certaine d’avoir retrouvé l’amour de ton créateur par sa très saincte grâce, douce et débonnaire, et innumerable misericorde.

Contrition parle :

Sus, il est temps que tu lieves la teste et haulce le menton sans estre

accrouppye ; songeuse et pensive; essuye tes yeulx et ton regart, nettoye et appercoye ce que nous t’apportons. Et quant tu le verras, je te dis bien que pour certain seras la plus contente qui soit en cestui inonde. Hauî voys tu mie ne veulles plus songer.

L’ Acteur parle :

Contrition si très hault s’escria à l’oreille de l’Ame, que à cop se leva voire en cancellant ne plus ne moins comme d’effroi, et lors qu’elle vey en estant les deux dames , que autresfoys avoit veues devant elle , tenant la croix par le bois qui traverse, et en la croix apperceut son fol Guer, qui tant avoit pechié, lequel estoit estroit, joinct et cloué dessus la croix et qui de toutes partz estoit sanglant pour les playes qu’il avoit, et qu’il estoit doulx , humble et tout meur devenu , sa bouche ouvry et les mains en sus vers le ciel tendy, disant à haulte voix :

L’Ame parle :

Qui est cellui qui en croix estandu est ainsi sanglant, morne et batu simple, et quoy que vous me apportez, est ce mon Cuer, mais peut il estre vray que ce soit il? bas! je ne le puis croyre, car ce nullement ne s’esmeut, et le mien pour riens ne se povoit tenir ne ne souffroit que l’on le corrigeast pour chose que l’on peust faire. Certes jamais auître ne vev; le me ariez vous, mes daines, changié, et, en lieu de lui, mist ung aultre pareil cuer, dittes le moy, humblement je vous en prie.

L Acteur parle :

Quant les deux dames veirent l’Ame troublée, non pas troublée à proprement parler, mais ung très pou esbabie et comme merveilliée de ce quelle veoit et quelle n’ avoit pas avant veu, car jamais n’eust cuidre que ung tel Cuer si félon, si despiteux, mauvais, pervers et inique comme

le sien estoit, deust en ce point estre si tost réduit, lors Crainte parla et à l’Ame ainsi doulcement dist :

Crainte parle :

Ame très bieneurée, Dieu t’a fait belle grâce, si bien la veulx congnoistre; je te certiflie que le Cuer que tu voys est vrayement cellui qu’en garde nous baillas, lequel te certifiions estre mondifié et purgié en telle façon que la vaine Plaisance, qui en lui abundoit, est du tout évacuée et vuidée, hors ne plus ne moins n’y rentrera, si ce n’est par ton deffault. Si le prens doncques et songneusement le veulles garder en telle façon et maniéré, que plus il ne doye rencheoir es griefz deffaulx, esquelz par espace a presques esté abismé et perdu. Or te tiens bien, car icy le te livrons , ma seur et moy . et du tout t’en chargons.

L’Acteur parle :

L’Ame à genoulx se mist devant les dames et enclina le chief, leur faisant reverence jusques à baisier les piedz, et la croix où pendoit le Cuer embrassa, et du tout la soustint et les dites deux dames la lui laissèrent aler, puis s’en retournèrent, laissans le Cuer avec l’Ame seule et contente, attendant toutesfois pour l’advenir le bon plaisir de Dieu et sa benigne grâce pour parvenir au royaume de son pere, de son seigneur et de son rédempteur, et seul vray Dieu créateur, auquel en rendant grâces, bernent et à voix serie dist ainsi que cy apres s’ensuit :

Comment Crainte et Contrition baillent à l’Ame son Cuer, laquelle dist :

Sire Dieu, sire et seigneur, seul souverain ires doulx, très humain et très débonnaire, comment te pourroy je rendre grâces si grandes, comme à ta majisté vrayement il appartient, ou encoires si grandes qu’elles puissent et doient estre soufïisantes selon les très grandes et innumerables

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grâces que par ta bénignité il a pieu à ta bonté me faire. Hellas! Sire, je ne scauroye, ne point ne me seroit possible certainement, dont me viendront loenge pour toy souffisamment loer, se de ta souveraine et parfaicte soufïisance ne vient , car ainsi comme il t’a pieu me faire, aussi as tu lœnges sans moy Sire, ta lœnge est ainsi comme il te plaist. Tu es mesmes ta lœnge, tes euvres te louent selon la multitude de ta grandeur, car ta lœnge ne peut estre comprinse. Cellui te loue qui vrayement croyt qu’il ne peut comprendre ne atteindre à ta lœnge, car ta lœnge est perpétuelle, laquelle nulle ne passe. Hellas! Sire Dieu, lœnge perdurable, je ne te puis loer sans toy, Sire Dieu, ta puissance, qui tout puet, loera ta sapience et ta bonté , qui ne peut estre ditte ; aussi ta débonnaireté qui tout surmonte et ta misericorde sur toutes abundante, ta vertu et ta divinité qui est sans lin, ta bonté, ta force avec ta puissance te loeront, et ta souveraine charité, par laquelle tu m’as créé. Aultre chose ne scauroye que dire pour ce, fors seulement que tu es mon Dieu, ma vie et ma lœnge. O tu, qui es mon rédempteur, chacune foys que je regarcleray ce Cuer, il me remembrera en ma pensée des biens que tu m’as fais. Et se je ne te rendoye grâces, je seroys moult ingrate. Or, te rendray je doncques grâces, et bien faire le cloys alfin que je ne soye ingrate. Sire, qni es mon rédempteur, car tu m’as racheté, voire las! et par quante foys que m’avoit je engloutv horrible dragon infernal cerchant me devourer et tousiours mais tyré de sa gule pour ce que toutesfoys que ce Cuer pechoit, le dragon estoit prest et appareillié de m’engloutir et mener à perdicion. Mais toy mesmes, m’as defïenclu lors que je te ofFensoye et fasoye mal contre toy, dont j’eusse esté dampné éternellement. Et ce bien m’est advenu par tes grans bénéfices, ainsi comme de mes yeulx je le voy quant je regarde ce Cuer que as joint et uny à sa très saincte et devote passion , si très parfaitement que ta passion en a chassié vain plaisir et abus qui le faisoient contre toy folier à mon très grant clommaige et singulière perte. Or là ta singulière grâce gary et délivré et m’a osté de la crainte et paour que j’avoye du martire qu'il me fasoit souffrir. Pour ce, las! quant je le voy ainsi purgié et mondilié, et que je scay que de toy seul très grant bien me vient, je congnois et confesse que trop je suis tenu de toy amer. Et vrayement bien amer je te doy, pour ce je desire que je te aime mon Dieu , toy qui

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