TOME IV
es ma vertu. Hellas! que je t’aime, toy qui es ma lumière leesse 1 si grande que on ne le puet dire. Pourquoy je desire, mon doulx sauveur, ([ue ma vie vive en toy et non de riens en moy. Car j’estoye perdue et de tous poins perie à ma misere. Or, suis resuscitée en ta misericorde, toy qui es Dieu, mon miséricordieux pere, faisant tousiours et sans cesser misericorde tant et si très largement à ceulx qu’ilz voir te aiment. Et pour ce, Sire, mon Dieu très débonnaire et mon satisfiez tu m’as commandé en ta loy que je te aime de toute ma pensée, de toute ma puissance, de toute ma force et de toutes mes vertus, aussy à toutes heures. De feu qui tousiours urt2 et ne fus oneques estaint, cl’amour qui est tousiours sans cesser très boulanle et ne devins oneques froide ne tiede, embrase moy bien fort de charité qui es mon Dieu, embrase moy, Sire, je desire estre toute embrasée de toy si que je t’aime tant seulement. Car je congnois bien que cellui t’aime de tant moins qui aime aultre chose avec toy, laquelle il n’aime pas pour toy, hellas! Je t’aime, car trop y suis tenue, pour ce que tu m’as premier amée, dont me pourra doneques parolle sourdre pour explicquer et soufFisamment racompter les grans signes de ton amour parfaicte , je ne scauroye, las! moi povrette, pas ne seroit, certes, en ma puissance, moult bien voir le congnois, mais quoy je mettray toute ma consolation en toy seulement, mon vray amy, très doulx et très plaisant, mon souverain seigneur, piteux et débonnaire, en déboutant ariere toutes aultres consolations mondaines et plaines de vanitez, afhn que mieulx je sente en moy ta parfaicte doulceur, laquelle doulceur vrayement adoulcist à saint Estienne les durs cops de pierre des tyrans qn’ilz lors le lapidoient, et ta douceur aussy adoucist au benoist sainct Laurent la très cuisante ardeur du feu qui sous la greille flamboit son très précieux corps et la lui feist resambler très douce et débonnaire. Aussi par ta doulceur aloient les apostres très joyeulx et liez hors le conseil des Juifz pretz et appareilliez de soulfrir honte et très vilaine mort pour manifester ton saint nom, et saint Adrien aloit à la croix tout seur et joyeulx pour ce qu’il scavoit qu’il aloit gouster ta très sainte doulceur. Hellas ! saint Estienne,
1 Leesse , joyeuse. — 2 Urt , brûle.
tres douce douceur aussi remplist tellement les glorieux princes des apostres que pour elle gouster, saint Pierre eslut le gibet de la croix, et saint Pol ne doubtoit mie à mettre la teste soubz l’espée tranchant, à celle fin qu’il peust acheter ceste douceur très sainte, et saint Bartholemieu ne donna il pas sa propre peaul pour gouster ta doulceur. Lors que tu te transfiguras, saint Pierre gousta bien fort ceste douceur, car il oublia toutes les choses de cà bas et s’escrya, si comme il fut yvre disans : Sire, c’est bon que nous demeurons cy, se tu veulx, et y faisons trois tabernacles pour demourer et te regardons seulement, car nous n’avons besoing de nulle autre chose, toy advisant, Sire, qu’il nous souffit de toy veoir pour ta très grande douceur, de quoy nous a saoulez. Hellas ! Dieu tres doulx et débonnaire, mon vray sauveur et rédempteur, je congnois que ton benoist apostre avoit gousté moult grandement celle tienne doulceur, que tant parfaittement est douce et savoureuse, car il avoit lors toute autre douceur en vain et contre cuer. Ceste doulceur aussi avoit goustée comme je croy, le propbette royal, soy esmerveillant, disant : Ha! Dieu, comme est grande la multitude de ta doulceur que tu as monstrée à ceulx qui te doubtent, et pour ce admonestoit il ung chacun en disant : Goustez et voyez comment nostre Seigneur est souef. Hellas! Sire Dieu, ceste bieneurée doulceur, vraye et parfaitte, est celle que j’attens, que tu me donnes entièrement lors que je seray desliée du bien mortel, duquel suis coulpée avec ce Cuer que ta grâce réduit de mal faire à bien, et que me appelleras pour estre participante de ta gloire au saint royaume des cieulx, ouquel te verray lors face à face, mon Dieu, vray et vif créateur du ciel et de la terre, tout puissant et perdurable, seul eternel, Pere, Filz et Saint Esperit, Trinité souveraine. Amen.
Tres reverend pere en Dieu, tres singulier et de mon cuer collateral amy, ce petit mien dittié et ainsy que avez peu veoir ay fait et composé au moins mal que j’ay secu , pour vous monstrer par vraye apparence elïectuellement formée, le vouloir qui mon plaisir ravist et guyde celle part à tousiours vous complaire en façon telle que vous appercevez et puissiez bien congnoislre que l’amour que vous porte est seule à part, singulière et eslevée entre les autres toutes pour dame et principale , car telle est et tousiours sera ma voulenté feale et si longue sans point faillir ne plus ne moins que la longueur de ma vie transitoire, humblement requérant vostre très reverande paternité douce, benigne, fervente et charitable , que alors que serez olarmes, Dieu priant en vostre memento , il vous plaise me mettre ou nombre de ceulx pour lesquelz vous ferez à Dieu humble requeste de vray pardon donner à l’exemple de la lyonnesse qui, entre les autres bestes, ainsy que dit et raconte le proprietaire, fait quant elle voy qu elle a faonné ses petis lyonceaulx tous mors nez sans vie, sa voix efforce sur eulx et si hault crye et brait, que le ton de sa voix au bout de certains jours aide à avoir vie à ses petits lyons. Semblablement vostre plaisir soit de très bon cuer requérir nostre doulx sauveur Jesu Crist qu’il lui plaise me recimifier. Car je congnois les faiz de mes labeurs estre mors parturis par mon très grief pechié , mais j’ay esperance que vostre voix pourra proufïiter, laquelle à ung chacun sans cesser se eslargist, chacun jour tant et si fort que estimer ne se puet sur les pécheurs qui y viennent pour boire, ayans grant soif et désir d’avoir d’icelle douce et rassasiante eaue, alors qu’ilz y plongent le deu hanap d’amere repentance, lequel retourne remply de ample remission sans jamais y faillir à telle soufïisance que ce leur est entier et vray contentement. Or doncques vous plaise faire que voz euvres et bonnes prières puissent estre moyenneresses pour moy, pour parvenir à la joye desirée,
tres sainte et bieneurée , seule et parfaitte par la vertu de Dieu omnipotent, qui vit et régné à jamais et sans lin, auquel je prie qu’il vous doinst en ceste mortele vie sainement vivre et seulement morir, si que puissiez lors à Dieu rendre l ame nette et pure ainsy que desirez. Amen.
CY FINE LE MORTI FFI EMENT DE VAINE PLAISANCE, ESCRIPT ET FINE PAR LA MAIN DE JEIIAN COPPRE, PRETRE DE VARRONSGNES, AU COMMANDEMENT DE MONSIEUR DE FEATTY, EN HIMIARE , L AN XVe ET XHII.
L’ABUZË EN COURT.
L’année meme où René, chassé de l’Anjou par l’ambitieux Louis XI , venait se réfugier dans la fidèle Provence, les longues épreuves de sa vie et les malheurs de sa vieillesse lui inspiraient son dernier ouvrage. Il l’intitulait V Abuzé en Court , comme pour rappeler les trahisons dont il était victime. Odieusement trompé par le fils de sa sœur, le bon roi avait appris à connaître la valeur des mensongères protestations et des respects hypocrites qu’il lui prodiguait sans cesse. Une douce résignation chrétienne avait remplacé les premiers mouvements d’émotion et de colère. Cédant à une impérieuse nécessité, il calma lui-même l’indignation de ses sujets, et ne voulut point que leurs épées fussent tirées pour sa cause, dans une lutte inutile et sanglante.
Nous avons raconté ailleurs les regrets qui accompagnèrent le noble vieillard , lorsqu’il s’achemina vers la Provence, suivi de Jeanne de Laval. Son âge ne s’adonnait plus aux armes ; il était déterminé à couler le reste de sa vie en paix et repos d’esprit. Dans cette tranquille disposition de l’âme, pour le bien et le salut de ses lecteurs, il se proposa d’écrire le livre, dont nous donnons ici une analyse rapide.
Sous le portique d’une vieille église, au milieu de pauvres en haillons couchés sur le parvis, le royal auteur rencontre un jour un vieillard, dont les habits de soie annonçaient son ancienne opulence. Son pourpoint troué, sa longue dague brisée, ses cheveux blancs et clair-semés, son escarcelle mal garnie attirent l’attention du bon roi.
“ Mon gentil homme, Dieu vous garde ,
> Et vous doint ce que désirez !...
« Pardonnez-moi , je vous en prie ,
- El me diclez par courtoisie * De vostre vie le renom ,
<■ Qui vous estez et vostre nom ?
Z’ A buzé.
“ Sire , puisque le demandez ,
« C’est raison que je vous le dye...
« J’ay nom, sansque riensen mesdye,
« Le pouvre homme abuzé en court.
« Pauvre Abuzé x En promesse faiutive ,
« Viel et usé,
x Que pouvreté estrive... (éprouve.)
« Fol illuse !
x Et ne say de quoy vive. ■>