‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 45 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

renient à bien servir ton seigneur, et estre actif et diligent en ses affaires, ou à ceulx qui te commandent, et estre chascun jour à son lever et à son concilier, aux triumphes de ses très grans et longz repas. Et secondement, entendre à ta pratique et à tes affaires, et à toy parer et vestir, et à toy monstrer comme de court est la coustume, et solliciter tes besoignes et complaire à ung chascun ou à aucuns, et monstrer semblant d’amer tel que ja vouldrois pourry en terre, et, s’ileschiet, recepvoir aucune quantité d’argent de tel que tu penseras faire tes besongnes , et de luy ne te souviendra fors à le veoir, et pareillement en hantant par adventure celuy duquel vers ton seigneur pratiqueras l’olfice ou le bien. Comment pourroies tu faire toutes les choses ja nommées, qui ne sont que les menues négoces de court? Et pour le tiers point, servir, amer et craindre Dieu, et touteffois telz sont les entremetz de court.

Se l’ung a du bien, dix en auront envie ; se fung est en aucune neccessité, chascun le fuira ; se l’ung est en grâce du prince, aucun mectra paine de luv nuire et débouter s’il peult; et ainsi que la court est servie de plusieurs gens, qui d’assez estranges conclicions sont plains, ainsi scet elle servir d’asses étranges et divers metz.

Plus est l’omme en court monté,

Moins a son fait de seureté.

Plus est l’omme à la foys en grâce,

Moins y a terme ny espace.

Plus y a davantage l’omme,

Moins de seureté y a somme.

Plus a l’omme importunité,

Moins est à la foys refusé.

Plus a capacité qui sert,

Moins a du loyer qu’il dessert.

Plus demande Pomme en raison,

Moins a enfin en sa maison.

Plus se fie l’omme en la court,

Moins en amende au temps qui court.

Plus prent Tomme paine à servir,

Moins est content au remerir.

Plus atent Tomme de guerdon,

Moins emporte en la Tin du don.

Si réputé Tomme heureux estre,

Qui ne se rent serf en tel estre.

Mais, mon enfant, je ne te dis pas que toy et ung chascun, qui en la court fait son devoir, et use sa vie en service par prod’ommie, servant loyaument son seigneur et soy reiglant selon raison et selon son estât; et aussi ceulx qui en court du prince sont pour le admonester à bien dire et faire, et à recongnoistre les services des serviteurs, et à satisfaire à leurs paines et à tenir son peuple en paix, en amour et en transquilité, et se contentent de raison, et blasment les vices et augmentent et louent les vertus, et qui reçoivent les supplicacions des pouvres et en ce leur aident et ne se troublent es follies, bonhances et grans abusions de court; ceulx là pevent en leurs euvres estre à Dieu assez agréables, et d’iceulx eusse nommé les noms, mais, sur mon ame, je ne les congnoys guaires, si m’en puis à tant deporter. Or, te ay monstré à mon povoir, et adverty des matières, dont par toy ay esté requiz, si veil prendre congié de toy, en toy recommandant à Dieu, qui te veille adrecier et à ton bien conduire.

L Abuzé.

En ceste maniéré se départit mon maistre de moy, en ma jeunesse,

quant, à son povoir, me eust monstre toutes les choses dessus dittes, lesquelles m’ont peu prouffité, à cause de ma négligence et très petit gouvernement. Et comme il se fust de moy desparty, entray en une fantasie, par le moyen du grant pensement duquel son parler m’avoit mis, et en cestuy pensement me vindrent veoir deux sourvenans, l’un nommé Abuz et l’autre Folcuider, qui estoient nourris en court, et me commencèrent à blasonner pour me mettre au chemin où tu nias trouvé au bout. Et pour plus évidemment toy donner à entendre ma follie , te veil monstrer de point en point, de eage en eage, de figure en figure, comme je les congneu et tout au longe ma maleureuse vie et la continuacion d’icelle, commençant à l’eage que povois lors avoir et venir jusques à l’eage et au lieu où tu m’as trouvé.

Si te plaise de regarder Comme j’ay esté assailly,

Et comment ne m’ay sceu garder Des tours qui sur moy ont sailly,

Par eulx en la court tressa illy,

Guidant achever mes plaisirs Où j’ay du tout mon sens failly,

Et la plupart de mes désirs.

Yeez la comment Abuz me vint Enhorter de prendre la voye ,

Et Folcuider, qui des foiz vint,

Ale monstra qu’aller y dévoyé.

Icy voys quel eage je avoye,

Quant les deux me vindrent quérir.

Que sy j’ay plus que ne dévoyé ,

Dont bien scay à quoy m’en tenir.

Estant en celluy pensement, se print Abuz à me saluer et me dist : Mon enfant doulx et gracieulx, je vous prie que par vous saiche la matière à quoy vous pensez, car de l’eage en quoy je vous voy, ne

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deussiez estre en cestuy estât, et appert assez que pas n’avez esté nourry en lieu où aulcun délit puissiez avoir congneu ne veu nulle chose joyeuse. Que pleust à Dieu que vous eussiez esté en l’abitacion où nous nous tenons une année ou deux pour veoir quelle la trouverez.

Folcuider.

Comment , mon seigneur, dittes vous une année ou deux. Si seullement y avois esté autant que monte une journée, il n’en vouldroit jamais partir, car c’est le lieu où toutes les plaisances et delices de ce monde sont à toute habundance.

Abuz.

Et je ne scay, se dist Abuz, se sa pensée est de en cest estât demourer, et se jamais vouldroit soy enhardir à povoir à cestuy bien parvenir, car il est bel enfant et jeune, et assez de gracieuse maniéré, et propre pour en tel lieu estre.

Folcuider.

Saincte Marie, dist Folcuider, comment madame nostre maistresse le trouveroit propre à son gré, et comment luy feroit voulentiers des biens assez et largement!

Abuz.

Ah, dist Abuz, parler de cela est le moins; car en moins d’une seule année seroit plain de toute richesse.

Folcuider.

Mon Dieu, dist Folcuider, je ne croy mye que les dames et da-

moiselles de l’ostel ne feussent enamourées tost et subitement de luy et ravies et sans plus le regarder.

Abuz.

Ah, dist Abuz, mais les seigneurs mesmes, il n’y a celuy qui de luy ne soit affollé, et brief je ne me scauroye plus tenir, que je ne sceusse sa voulenté.

L’Abuzé .

Ainsi se prindrent à deviser de moy, et à moy lever le menton, et blandir en ceste maniéré, tant que la doctrine de mon maistre fut lors de par moy oubliée, et comme ja tost entreprins à appeller le jeune et luy dist :

Mon amy, je vous vouldroye bien prier, que de par vous feusse adverti du nom de cestuy vostre compaignon, lequel vous nommez mon seigneur, car assez me semble estre estrange tant de corps comme d’aultres membres.

Folcuider.

Mon enfant, si vous saviez son cas comme moy, et que vous congneussiez luy et ses vertus, et l’estât et honneur en quoy il est en nostre hostel, et l’amour que madame nostre maistresse luy porte, et le gouvernement qui soubz lui passe, vous en diriez bien aultre chose, car sur ma foy, en toute nostre retenue, n’y a homme qui tant domine en toutes les maniérés d’icelle que luy.

L Abuzé.

Et je vous prie que vous me diez qui il est et quel est l’ostel dont vous parlez tant, et le nom de la dame qui en ceste maniéré servez.

Folcuider.

Mon enfant, dit Folcuider, cestuy seigneur a nom Abnz, et madame nostre maistresse est appellée la Court. Car en son hostel et service nous nous tenons, auquel lieu a mon seigneur Abuz plusieurs personnes menées, tant hommes que femmes, qui bien s’en feussent peu passer. Mais la délicieuse compaignie et le nom de mon seigneur seullement, avecque la très belle et gracieuse entrée que madame nostre maistresse leur a monstrée, les a tellement amusez, que à paine s’en sont sceu, ny ne s’en vouldroyent despartir, que pleust à Dieu que ja le sceussiez aussi bien que nous faisons.

L’ Abuzé.

Mon seigneur, je vous remercie des biens que dis avez de moy, et me pardonnez, je vous prie, si peu d’honneur vous ay porté, car les personnes ne se congnoissent pas à l’abit. Et me dittes par amictié qui est celuy qui avecques vous est venu, car, sur ma foy, c’est ung homme qui vous aime et dit beaucoup de biens de vous?

Abuz.

Lors dist et respondit Abuz : Comment amer mon enfant, par ma foy ! nous nous entr’aimons comme freres, et est mary de l’une de mes seurs nommée Follebonbance , et il a nom Folcuider, dont vous ferons avoir la congnoissance , se Dieu plaist.

L Abuzé.

Ou nom de Dieu, dist l’Abuzé, je vous remercie. Or, me dittes de quoy il sert à la court où vous vous tenez?

Abuz.

Certes, mon enfant, clist Abuz, luy et moy, et ma seur, sa femme, gouvernons la pluspart de la suite de nostre maison, et tant que luy, il gouverne et entretient en partie la pluspart des jeunes personnes de l’ostel.

L’Abuzé.

Eli bien, sire, dist l’Abuzé, dittes moy deux choses, dont assez me vov esbahy : l’une est pourquoy vostre compaignon Folcuider porte les oreilles tant grandes; et l’autre, comment vous estes ainsi contrefait?

Abuz.

Sur mon aine, dist Abuz, c’est aucunement la coustume de nostre liostel, auquel il Y a beaucop d’aultres personnes, qui d’assez plus longues les portent, ce neantmoins que pas ne soyent descouvertes en cest estât. Et ainsi les convient il avoir à celuy qui veult estre en grâce de nostre maistresse la Court. Car certes, mon enfant, elle, de sa propre condicion et coustume, ayme fort les grandes oreilles, lesquelles à plusieurs matières peuvent souvent donner logis, et a besoing celuy qui d’elle a tant à proufïiter, et en soy avoir troys choses, que telles sont qui cy apres pourras ouyr. C’est assavoir : Tout regarder et faindre riens ne veoir. Tout escouter, monstrant riens ne scavoir. Mot ne sonner des cas qu’on scait et voit. Qui ainsi ne le fait tart à son cas pourvoit.

Ainsi et par ceste maniéré, te convient chez nous gouverner. Et saiches (pie assez d’aultres belles et subtilles besoignes te monstreray, sï à moy veulx du tout entendre, lesquelles choses je n’enseignerays à aulcune aultre personne pour elievance que donnée me feust; mais certes, j’ay bien esperance que moy à l’aide de Folcuider eusemble avec nous Folle-

bonbance, te conduirons en tel estât que se nostre conseil tu retiens, le despartir d’avecques nous te sera en fin desplaisant. Car de ainsi faire sommes maistres; et en tant que tu demandes comme j’ay le corps en ce point, je te respons que se tu avoies veu et sceu l’estât, et la maniéré et façon, comment et en quoy incessamment travaille pourmenant plusieurs à l’ostel, assez te tiendroies esbahy que plus corrumpu je ne suis, car je ne suis nulle fois sans avoir aulcun à ma dance.

Apres Abuz plusieurs s’amusent ;

Abuz les amuse et abuse ;

Par abus suivre ceulx s’abusent,

Dont est peu saige qui y muse.

Au dangereux son de ma muse,

Font les abusez amuser,

Et en les amusant j’abuse Ceulx qui me cuident abuser.

Mais pour toy donner la plainne solucion en tant que touche la demande par toy faicte , suivant mon cas , bien te veulx faire scavoir que de ce ne vient seullement, car moy Abus suis fait de toutes aultres, et plus estranges matières que nul aultre, et pour toy dire vérité.

Oncques ne feus fait , formé ne créé ,

Oncques ne feus conceu ne né de mère ,

D’aer corrompu fus jadis concréé Par Promesse qui trouva la matière.

Puis Fol Désir et Cuiderie sa mere,

Et Fainte Amour gettoient la parolle,

Dont faulx Semblant, si m’aprene au molle De temps perdu, à l’ostel de Reffuz.

Puiz me nomma Abuz Despence folle.

Yeez là comment fuz en court mis dessus.

Pourtant soys tort ou bossu,

Challoir ne te doit que je suis;

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