‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 46 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

Les plus fins sont par moy deceuz,

Quant leur faiz du pis que je puis.

Qui me chasse, je le poursuis;

Qui me quiert, sans me veoir l’encontre;

A tel vauldroit cheoir en ung puis.

Trop plus que d’avoir ma rencontre.

Or peuz tu en ceste maniéré veoir et tout nostre fait congnoistre, si te supplie de ma part que tu viengnes es manoir avecques nous, si verras comment t’en prendra. Et je te prometz que tous serons autour de toy pour en chascun de tes affaires toy enseigner et te conduire; sy dois assez estre content de ceste première promesse.

L’Abuzé.

An bonne foy, dist l’Abuzé, je vous remercie de tout mon cuer, et vous prometz de avecques vous aller, mais que me veille monstrer quelle chose j’ay affaire, et moy donner la conduite qui plus est en la court neccessaire.

A ceste parolle me fut par eulx amené ung jeune homme assez estourdy et qui d’assez estrange stature estoit. Si parla Folcuider à moy et me dist en ceste maniéré :

Folcuider.

Mon compaignon , prens icy garde ,

Et ce bel juvencel regarde,

Lequel par Abus je te amaine ,

Et voulions qu’en court te pourmaine.

Veez cy qu’en court te pourmenera, Yeez cy qui sera ta conduite,

Yeez cy qui ou nous te menra.

Ad ce est sa personne duite,

Et mainte creature a déduite, Et sonbz luy tu te déduiras.

Quant il aura ta char reduitte, Ou par luy tu te réduiras.

L’Abuzé.

Les parolles dont me parla Fuz en mon memento mectans, Regardant par cy et par là,

Ceulx là cpii me feurent prestans.

Lors me souvint assez à temps De demander son nom tout court.

Lors respondirent : c’est le temps, Que te ferons avoir en court.

Abuz.

Lors dist Abuz: c’est le plus doulx,

C’est le temps désiré de tous,

C’est le temps qu’en court les gens maine , C’est le temps que plusieurs pourmaine , C’est le temps de court gracieulx ,

Qui entretient les amoureulx.

C’est le temps qui plusieurs a mis A la court, malgré leurs amis.

C’est le temps qu’on voit et qu’on oyt, Que tel suit qui ne le congnoist.

C’est le temps qui les folz assemble Et tient les malcontens ensemble.

C’est le temps qui tient l’ung nu,

L’autre indyot et descongneu;

A l’ung fait du bien largement, L’autre fait vivre escharssement x.

C’est le temps qui les gens atire ,

Et au brouet de sa cuysine Amuse tous les maleureux,

Qui ne congnoissent luy ne eulx.

A l’ung est doulx, à l’autre fier,

Huy hoste , demain fait bailler.

C’est le temps qui les cliietiz licve , Et à la foiz les leves griefve, Subitement pour ung riens,

Ainsi départ de court les biens.

Tel est par luy en hault monté,

Qui landemain est débouté.

Ceulx qui l’ung jour ses amis sont, Ont par luy landemain bont.

Il est à congnoistre terrible , Merveilleux, fier, fumeux, horrible, Estrange, subit, souîdain et cliault.

Or soustient l’un , tantost luy fault.

Huy boute l’un, demain le tire.

Il seme les biens et revire.

Il est à l’ung plain de promesses,

De parolles et de largesses,

De dons, de lectres, de papiers.

De ehaynnes, d’abitz et courciers Quant il enrichist à ung bout,

A l’autre vient et gaste tout.

De telles pratiques est maistre :

Il fait les grans offices mectre

• Escharssement , mesquinement.

Es petites capacités.

Il met polices es cités,

Telles qu’il y veult maintenir.

Il fait les clercs es cours venir,

Et les laiz gouverner les biens De Dieu, sans en desservir riens.

Il fait les saiges débouter Et les folz en conseil bouter.

Il fait tel de soye habiller Qui chez luy n’auroit que manger.

Il fait tel pouvre et asservy Qui bien dessert estre servy.

Il fait à tel avoir servant Qui ne vault pour estre servant.

C’est le temps qui ouvre sa porte Au rapporteur qui luy raporte.

C’est le temps que celuy delîie Pour le plus fol qu’en luy se lie ; C’est le temps apres qui on muse ; C’est le temps qui plusieurs abuse.

A la foys veult mal plus qu’à rien A qui luy parle pour son bien.

Le temps de court n’est aresté ,

En luy n’a nulle seureté.

Il fait charger et corps et aine.

Il fait d’une servante, dame,

Et d’une pucelle, nourrice.

C’est le trosne de toute avarice Et l’abondance de largesse.

C’est le dortouer de paresse Et le reveil de diligence.

C’est d’orgueil la magnificence Et le chastoy d’umilité.

C’est d’envie le hault degré,

Et de saincte amour la mesure.

C’est la fontaine de luxure Et le ruisseau de chasteté.

C’est de ire le mont amassé Et de joye amoureuse ennemie.

C’est la source de gloutonnie Et le chemin de mendicité.

C’est y vresse , c’est vanité ,

C’est sobresse, c’est abstinence,

C’est amitié et pascience,

C’est trahison et desespoir,

C’est souspir par trop joye avoir. C’est liesse confite en pleur,

C’est de simple conseil la fleur,

C’est de science le trésor,

C’est le temps qui fait trop plus fort, Que nul compter ne te sauroit,

Si jamais le temps ne failloit A ceulx qui le suyvent en court.

Il n’est tournoy, j ouste ne hourt,

A quoy chevaulx peussent fournir, Mais nul ne s’en scet ou tenir,

Car tel a la nuyt en la main Qui ne scet où est lendemain.

Touteffois il te servira,

Et peult estre desservira Qultre le bien que as desservy,

Ou quel bien tu seras servy.

Car souvent advient que on dessert Le bon servant, et que on ensert Le servant qui nouvel acourt;

C’est l’usaige du temps qui court.

Or, t’en viens doncques avecques nous et prens le temps comme et

ainsi que nous le te donnons, et soies seur que par luy tu seras adverti de toutes les matières à quoy pour ton fait dois entendre.

L Abuzé.

Quant j’eus entendue la parolle Où je povoie avoir comprins La subtilité de leur escolle,

Selon que de eulx avoys aprins,

Comme tout de jeunesse esprins,

Je me fuz au chemin mectans.

Et fuz comme vous voyez prins Et mené par devant le temps.

Regarde comment on pourmaine ,

Le pouvre qui à son maleur court ;

Regarde comment le temps mai ne Le jeune follastre à la court.

Regarde si je fuz bien lourt D’entreprendre de court la vie.

Mieulx rn’eust valu lors estre sourt Qu’avoir oy leur jonglerie.

Or, te veil de point en point monstrer ma vie tout au long, et comment puis l’eage en quoy lors j’estoye, jusques à ceste heure présente, je ay esté en court pounnené et comment je y perdis mon temps, et sans ce que je en faille d’ung seul point, je te monstreray, de ystoire en ystoire, de tout mon fait la vérité, car si me aide Dieu, j’ay bonne esperance que à toy et à plusieurs aultres donneray occasion de penser mieulx et plus souvent à leur fait que n’ay fait du mien.

Or, dois scavoir que quant ces gentilz combatans m’eurent à la court mené, je fuz environ l’espace de troys ou quatre moys sans aucun entre"

tellement, estant par Abuz pourmené, l’une foys en la cuysine, l’autre Toys en quelque autre oiïice, souvent je regardoie d’un costé et puis d'un aultre, et à la fois bien et souvent m’estoit de plusieurs demandé qui j’estoye, dont et comment j’estoye à la court arrivé. A quoy le gentil soullart Folcuider me faisoit respondre et dire que j’estoye en la court venu pour soubz elle le temps suir. Et tant fuz par eulx pourmené, que ung jour me présentèrent à la court d’une dame de leans, laquelle me list une cbiere connue si j’eusse desia esté cent ans en son service ; et dès la première arrivée me donna ung petit cheval, et me bailla deux chiens à garder et ung oyseau à gouverner.

Adonc vint le Temps à moy, et me dist que je portoye la roubbe trop longue, et que pas iTestoit de court la coustume de ainsi veoir ses serviteurs, et lors me fust icelle robbe tant escourtée, que pas ne pouvoit couvrir sinon le demy de la fesse.

Estant en gentil habit, il ne passa guaires de jours que je ne fuz mandé de madame la Court et me fut par elle ordonné une certaine somme de deniers par moys , et en icelle ordonnance estoit ma monteure comprinse avecques logeis pour ma personne, et provision pour mes chiens. Lors me commença Folcuider à monter si hault, que plus de ceste heure en avant me soubzvint, si non petit, de toute la bonne et prouffitable doctrine que m’avoit mon bon maistre premier donnée. Or advint en celluy temps que mon nouveau gouverneur le Temps me mena voiler aux perdriz, et fuz aux champs où à la painne et bonne diligence des chiens, du cheval et de l’ oyseau, trouvasmes une compaignie de perdriz, desquelles en démolira une, puis assez tost en eu une aultre, lesquelles feurent par nous apportées à nostre maistresse la Court, de quoy me sceut grant gré, et se devisa moy par assez privée maniéré. Et auprès d’elle estoient les dames et damoiselles de son hostel, qui asses souvent gectoient sur moy leurs regars. Et à cause de la bonne chiere que me faisoit nostre maistresse la Court, j’eu d’elles aulcune acointance, et non pas que à ceste heure pensasse que par ceste cause le feissent ; mais me sembloit que des six en avoit les quatre qui de moy estoyent amoureuses. Si me party d’icelle place

î iikuzJ m omrft

//$ &r/ue/ c/ /aafcxe *s//iaerj

/tr*e Aïe/ip^r/ix f Mu/^e r/r/

trop plus content et plus joyeulx que pieca je n’avoye esté. Et moy en mon logeis venu me prins fort à aymer le Temps, qui à ce bien m’avoit conduit avec Folcuider et Abuz. Et en ceste folle maniéré commençay à estre amoureux et ne savoyc bonnement à laquelle moy arrester. Ainsi, me prins à occuper en faisant cbancsons et ballades, dont puis icelles achevées, je les donnoye es mains d’Abuz, afïin que de par luy feussent aux dames présentées, lequel en derrière de moy en demenoit ses jongleries, puis en soy rigollant1 de moy. Et puis me venoit dire que celles à qui il les avoit de par moy présentées, les avoit joyeusement louez et aprez les avoit mises en son sain; et que madame la Court les avoit veues et tenues, et que d’icelles prisoit fort l’ouvraige, à quoy je prins si grant plaisir, que par moy fut en icelle heure la faulconiere obliée, en telle maniéré que le pouvre oyseau feiz jeûner du premier jour, jusques au tiers, et encores s’il n’eust esté que la faim que les chiens avoyent, qui les emeust à très fort crier, asses y feussent demourées. Adonc me dist le Temps, que en ceste maniéré ne me failloit gouverner si je vouloye à aucun bien venir, et me dist que je feusse dilligent de complaire à madame la Court, et luy faire service agréable, et en ce faisant demander aucune office ou provision. A quoy me respondit Abuz, que de ce faire me gardasse pour non estre à elle impourtun; et en ceste maniéré me reprint tant bien Folcuider, et me dist que si aulcunement de mon service on me veoit doulx et passient, que assez et à grant largesse me seroyent des biens despartis, et asses debvoye avoir suffisance de la promesse et des belles et doulces parolles et très gracieuses que madame la Court m’avoit dictes. Laquelle asses tost apres me manda quérir et me bailla ung très gracieux entremez, et qui gueres ne lui coustoit; car aussitost quelle me vit voire et de assez loings de moy elle me dist en ceste maniéré : Et venez cà à quoy tient il que vous ne alez ny ne venez autour de moy ; je ne vous voy pas en quatre jours une foyz? Pourquoi ne vous trouvez vous à mon lever et mon concilier, et bien souvent devant la table à laquelle prens mes repas, puisque scavez que je vous y veois très voulen-

1 Rigollant , se moquant.

Page 1