TOME IV
tiers. Et posé, que de moy lui challoit petit et ne avoit de ma veue affaire, si me tins je plus contenté et payé de ceste parolle, que se j’eusse à l’eure receu les gaiges de quatorze moys, et guaires moins ne m’ont icelles parolles cousté. Or, quant madame la Court eut ainsi linée sa raison, et me prins à volloir partir, elle subit me rapella et me dist en ceste maniéré : Et venez çà, vrayement, avez vous receu de l’argent de voz gaiges, neantmoins que ascez petis soyent; prenez pascience jusques ad ce que se renouvelleront mes estas, esquieulz je vous mectray en ordonnance, soubz laquelle vous vous pourrez entretenir assez et plus honnestement, car ce n’est riens que de cecy, que de moy à présent avez. Mon Dieu, dis je, ma dame, je n’ay encores rien receu, et ne demande aulcune chose avoir ny recepvoir, si non seullement vostre amour et benigne grâce. Sur quoy me respondit la Court et me dist : Et comment, mon filz, comment pensez vous que soulïrices que me servissiez à vos despens, et que maintenant ny au temps advenir, je voulsisse retenir riens de vous ny de vostre sallaire. Non, non, et ceste parolle finée, elle appella ung sien maistre d’ostel, auquel dist hault en ma presence : Et comment, mon maistre d’ostel, que ne faites vous donner de l’argent à mon serviteur que vées icy, qui est encores en mon service tout nouvellement arrivé et n’a à aulcun congnoissanee ; vous semble il qu’il a de quoy actendre comme vous et les aultres qui en mon service estes enrichis, comme il a esperance de faire? Or, allez, allez, et luy faictes délivrer de l’argent comment qu’il soit! Et lors se partit celluy maistre d’ostel et me feist bailler les gaiges de deux moys, desqueulz vins mercier madame la Court. A quoy elle me respondit que de ce ne la debvoye mercier, mais, dit elle, quant je vous auray baillé sept ou huyt cens escus contans, voire tout à une foys, ou aulcune bonne et grande ofïice en seureté de vostre vie, adonc me jiourrez vous bien mercier, mais pour cecy ce n’est pas chose qui desserve aulcuns mercyz rendre.
Ainsi me party si content que desia estoye pensant à qui je doneroye à garder les dons que d’elle je actendoye à avoir. Lors vins à toute dilligence devers le Temps, que à la court avoie laissé, et luy comptay la cliiere et les belles parolles dont m’ avoit la Court festoyé, et comme elle avoit fort
blasmé son maistrc d’ostel , pour tant que encores je n’avoie aulcun argent receu, et comme elle m’avoit promis ung olïice et un demy millier d’escus contans. A quoy me respondit le Temps, et me dit en semblables motz :
Le Temps :
Mon enfant, si les parolles et toutes les proumesses que madame la Court t’a à ceste heure promises, estoient par toy enfermées en terre, à 1’ adventure seroient en herbes converties plus tost que de la pareille somme ne seras soubz elle enrichy, veu roccupacion en quoy soubz elle es occupé. Je ne dy pas que si luy vacqne aucune office, pour laquelle ne lu y fauldra desbourcer denier, je croy bien que à l’adventure tu en auras, s’il en demeure, mais non pourtant ad ce ne te doiz pas ac tendre; avant te fault solliciter tes besoignes à ceste première venue, affin de pover parvenir à la seureté de ton fait, et dois penser en toy que en toute la ville de Paris, qui est la melleur et la plus grant cité de France, tu ne trouveroys ung marchant qui te prestast quatre aulnes de drap, ne hostellier qui te herbegeast douze nuytz, ny tavernier qui te prestast la despance d’une sepmaine sur un plain panier de promesses, si te convient à ton fait adviser, voire , et par aultre maniéré :
A ces parolles survint Folcuider, lequel se commença à escliauffer contre le Temps, qui ces parolles me disoit et luy dist ainsi que s’ensuit :
Hée, beau sire, dist Folcuider, comment entendez vous ceste matière, vouliez vous que cestuy enfant, qui fort commance à estre en grâce de nostre mais tresse la Court, chée en une importunité si subit, et que luy qui encores ne fait que venir, luy vient ja corner en l’oreille, demandant les grandes sommes d’argent ou les grandes offices. Que luy fault il? N’est il pas bien voire et assez honnestement veu, que madame la Court luy a tant de ses biens promis? Ne veez vous céans tel que desja vous a en ceste maison poursuit par très grande espace de temps seullement à moins de promesse. Il m’est adviz que bien se peult et doibt acfendre
aux parolles de nostre maistresse la Court. A quoy luy respondit le Temps :
Le Temps :
Et je te dy que d’assez seroit mieulx fait de ceste nouvelle entrée de mander et faire son fait que de plus longuement actendre, car plus tost luy sera à ceste heure aulcune chose donné, queàceulx qui auront servy ung grant espace de temps.
L’Abuzé.
Et sur ces parolles arrivèrent Àbuz et Follebonbance, sa seur, qui se prindrent à moy blasmer, et me dirent en ce point :
Et comment, nostre maistre, qui encores ne faictes que venir en ceste maison, que vouliez vous ja demander ? Ne avez vous pas voz gaiges receus avecques les promesses de madame la Court? Ne vous sont toutes les offices de céans ouvertes en toutes vos neccessités? Ne avez vous logeis en la ville ouquel povez aler dormir sans du vostre rien desbourcer? Et puis que vous estez levé , vous povez aler pourmener tant que la messe se dira, monstrant le corps et les abitz, et apres selon vostre appetit povez aler en la cuesine et illec du brouet d’icelle prendre vostre reffection; et apres ce fait vous esbatre ad ce que bon vous semblera, en actendant vostre digner et apres vous seoir à table. Et depuis vostre repas prins , vous povez lever et partir, sans que ja vous soit icelle despance demandée. Si avez vous vostre cheval avec les chiens et ung oyseau , à quoy vous povez desporter en actendant vostre soupper. Et trouverez en l’ostel de madame assez et plusieurs compaignies ad ce faire que vous vouldrez, soit à la paulme ou au glic1, soit aux tables ou eschiez, ou soit aux quilles
1 Glic, ancien jeu de cartes.
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ou aux detz, et de ce me rapporte à Follebonbauce ma seur , si c’est vérité ou mensonge.
Et lors me parla Follebonbauce et me dist en ceste maniéré :
Follebonban.ee.
Sans faulte, mon très doulx enfant, mon bon frere et amy Àbuz, ne t’a une parolle dicte que toute ne soit véritable, mais encores as tu assez d’aultres plaisirs à prendre , et selon le temps que en court as , lequel ne t’en scet advertir. Si t’en vueille le vray desclarer, n’as tu pas cheulx ton cousturier tes robbes et pourpointz taillés, va veoir si bien se porteront selon la coustume de la court, et en borde lune de veloux, l’aultre soit en aultre maniéré, fay que l’une soit descoupée, et porte le bonnet fandu au dessus du bout de l’oreille, et soit ceste fente ferrée d’une petite chaisne d’or, et si aulcun te demande à quoy sert ceste nouveauté , tu as à respondre, que sur ton ame, toy ne aultre ne savez à quoy se peult ne doist estre bon, sinon pour gaster le bonnet contrefaisant le loricart.
Follebonbauce.
Or, doiz encore porter la cornecte de veloux dessus l’espaule , et au chappeau le beau cordon que moy mesmes te clonneray ; et porte aulcune devise pour l’amour de celle à qui tu veulx le plus de bien, et aies les soulliers à une grande et longue pointe, et en ceste maniéré, t’en viens deviser avecques les dames. Si peuz tu avoir la belle housse espandue par dessus l’arson de la selle, puis monter dessus ton cheval, et avoir ton paige apres toy, et ton oyseau dessus le poing, et en ceste maniéré te va monstrant de rue en rue, affin de donner à entendre que tu es en grâce de ta maistresse la Court. Or considere si Abuz mon frere, et Folcuider mon mary, et moy, ne t’avons dit la vérité : si avons, je le te promeetz.
L’Abuzé.
Quant Follebonbance eut ses parolles achevées, me commença le cuer a croistre tant et en telle maniéré, que pas il ne m’estoit advis que jamais ma mere m’eust veu. Et en la propre fasson que m’avoit dit Follebonbance allay à la ville chevauchant. Si te supplie que tu regardes le commancement de ma très pouvre et descongneue follie.
Yeez cy comment en alant regardoie Se de chascun estoie regardé;
Yeez cy comment je me loricardoie,
Servant à Court où mal me suis gardé.
Or, voyez comment gueres je n’ay tardé A estre en cour par Abuz descongneuz,
A l’enfournez fait on les pains cornuz?
Regarde bien comment je foliove,
Regarde bien comment j’ay follye,
Regarde bien comment je me lioye A Folcuider ou Abuz malie.
Si maintenant suis melencolye ,
Le plus du tort à moy mesmes j’en donne ;
Mal va au chien qui son maistre habandonne.
Tart ay visé à y remeide mectre,
Tart ay ouvré pour ma provision,
Tart ay pensé aux exemples, mon maistre ,
Qui maintenant sont en ma vision ;
Tart ay congneu la grant desrision Où poulvreté m’a préparé ma couche ;
Tart vient au lit qui au point du jour se couche.
Trop soy fier es promesses d’aultruy.
N’est seureté où il y ait durée;
Trop actendre m’a mis comme je suy
En famine de ma char endurée.
Trop esperer chose non asseurée
M’ont amené où langueur m’entretient.
Trop est rousty qui à la grille tient.
Mal me garday : si te vueilles garder
Doresnavant comme saige et rusé.
Mal regarday, or vueilles regarder
Que comme moy ne soyes abusé.
Mal commancay et ay pis achevé;
Mal me congneuz et très mal m’en advient;
Mal va aux champs qui boiteux en revient.
Plus ne t’en dys quant ad ce premier point;
Moins saige fut cent foys que ne te dy;
Plus y pence et moins revient à point;
Moins contenté n’est de la court party;
Plus maintenir ne vueilles son party;
Moins y muser est le plus de science ;
Plus sont en court moins ont de conscience.
Or as tu selon mes parolles peu veoir et entendre comment en mon premier advenement je fuz par Abuz et Folcuider et les motz de Follebonhance estourdy et tant descongneu, que maintenant m’en scay assez à quoy tenir. Et ceste première follie vueil pour ceste heure à tant laisser, et toy compter ung aultre petit tour de court que feiz par le commandement de mon gouverneur celluy Temps.
Ne passa plus gueres de jours, que mes conduicteurs me menèrent aux champs pour faire volter nostre oyseau , et au partir de mon logeis vint Abuz à moy et me dist : Mon enfant, avant que tu montes à cheval, tu doies prendre aulcune quantité d’argent, soyent quatre, cinq ou six blans,
et la cause pourquoy te feray scavoir avant que nous restournons icy. Si le feiz en ceste maniéré, et nous en alasmes aux champs, et comment nous l'eûmes espars à la queste le long des champs, passant seul auprès d’une baye , apperceu ung jeune homme incensé , qui ung chapperon à deux oreilles avoit sur sa teste posé, et avoit l’abit assez consonant, à quoy bien se povoit congnoistre le peu de sens que en luy estoit. Et quant cestuy loi indiot eust une espace regardé tant mon oyseau que mon cheval, ma robbe, mon bonnet, cordon, et tout le surplus de mon habit, comme desja le t’ay compté, icelluy fol se print à rire, et en riant me demanda qui je estoye, et dont je venoye, et que j’aloye quérir aux champs. A quoy subit et en truflant luy respondy, que je estoye ung jeune homme en court assez nouveau venu, et que je estoye fort en grâce de la Court, tant, qu’il n’ estoit aulcune chose que je voulsisse demander, qui d’elle me leust relïusée, si m’en aloye depourtant en ceste maniéré, fort contente d’elle et de ses promesses. A quoy me demanda le fol, si la Court m’ avoit desja donné on ordonné aucune seure provision pour la seureté de ma vie; et je luy respondy que non; mais que trop bien me avoit promis de me faire beaucoup de biens, à laquelle promesse je me actendoie, et hiv diz aussi que j’avoye le Temps de court du tout à mon commandement.
Or, me demanda en oultre celluy fol, deux pointz seuilement : Dont le premier estoit si elie me donnoit gaiges ou pension soufhsante pour cest estât entretenir! Et pour l’aultre point, à qui j’avoye recommandé mes besongnes devers la Court, et qui j’avoye commis en qui je me peusse lier pour solliciter mes affaires. Si luy diz, quant au premier point, que soubz les gaiges qui par elle estoyent pour ma personne ordonnez, pour ce que assez petis estoyent, je soustenoye la pluspart de ceste despance, et ad ce qu’il me demanda qui je avoye à la Court laissié pour à mon prouffit bien entendre, luy respondy, que assez me devoie contenter de la promesse que d’elle avoys ja receue, et que aultre n’y avoys commis, si non seuilement la volunté et conscience de ma grant maistresse la Court. Et quant le fol m’eust escouté, il me respondit en riant et dist ! En bonne foy, mon gentil homme devenu, trop me desplaist qu’en celluy
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jour ne vous estes avecques nous trouvé à la feste, dont nous venons, moy et d’aultres folz beaucop; car, sur mon ame, comme je croy, bien vous eussiez peu le pris avoir, et afîin que vous saichez comment.
Le Fol
Ung notable seigneur avons, qui nous assemble chascun an chez luy, et à ses despens , et quant tous sommes assemblés comme nous nous povons trouver, il donne à celluy le plus fol et lequel a le moins de sens, ung chapperon à deux oreilles, duquel vous eussies esté affeublez, si avecques nous vous feussiez trouvé. Et m’est advis selon le cas que de vous entens que assez et bien vous appartient.
L’Abuzé.
Si me prins de ces motz à rire et cheminer, en pourchassant ma compagnie, et à quérir comme devant; en laquelle queste et sans nulle chose trouver feusmes jusques tout sur le tart, dont fut heure de nous retraire. Et en nous retraient se bouta Abuz en l’ostel d’une pouvre femme, en laquelle le Temps, mon gouverneur, prinst une poullaille, dont nous repeusmes nostre oyseau. Et voyant la poulie ja morte, me pensay que l’argent que me avoit fait prendre Abuz, fust pour celle poulie paier. Si le cuiday faire en ce point dont me garda Abuz, et dit : Venez vous en; vous verrez à quoy l’argent vous servira. Or nous fist adressier nostre voye au loing de la poullaillerie, et illec me fist acheter une perdrix quinze deniers, et la me fist mectre en ma gibeciere, disant que c’estoit la coustume de plusieurs, lesquieulx assez souvent failloient à aulcune chose prendre , et ce faisoit pour deux pointz : L’ung est afîin que ceulx feussent tenus pour maistres , tant en la façon de l’oyseau comme au gouvernement et suite des chiens; et l’autre, estoit pour tousjours soy entretenir en grâce de la Court , ou d’aulcuns dont ils peussent estre portez et soustenus, et fault en ce donner à entendre que l’oyseau en a fait lé