‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 48 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

( Hi )

devoir, avecques la paine et bonne dilligence et subtilité , qui par eulx aura esté faicte.

L Abusé.

Si fut faict en ceste maniéré, et comme Abuz me conseilla, et fust icelle perdris présentée à madame la Court, laquelle pour ceste heure ne me sonna mot. Si me partis tout esbahi et demanday à mon gouverneur le Temps à cause de quoy la Court me faisoit celle chiere? A quoy me respondit que à T adventure estoit à celle heure mal contente d’aulcune chose, et assez souvent le faisoit en ceste maniéré. Lors nous partismes et en actendant le soupper, me mena Folcuider en la chambre des dames deviser. Si en y eust une entre les aultres qui assez estoit esveillée et qui desja bien congnoissoit que de moy assez tost feroit ung assez follet passetemps. Si me fist auprès d’elle place, et me commença à compter des estas et reigles de la Court et des condicions d’icelle ; et entre ces parolles me lancoit aulcuns motz au devant, touchant la suite d’amourettes, et me monstra une jeune damoiselle, laquelle avoit nom Folle Amour; et celle me print subitement, et par ses mines et façons me enflamma lors si asprement , que des celle heure en avant fuz très grande espace de temps sans à aultre chose penser, sinon à la suite d’icelle et mectre paine de à elle complaire ; tant que souvent quant et à l’envie que les aultres entendoient à aulcunes de leurs besoingnes faire, je pensoye à moy de povoir trouver aucune nouveauté d’abit, aflin de tousjours en ceste folle despance mieulx luy plaire. Et quant aulcune office vacquoit, tant que aultruy l’aloit demandant, je estoye en ma chambre enfermé en pourpensant quelque chancson ou aulcun gracieux mot; et souvent en tant que les saiges et bien moriginez se approchoyent de madame la Court et luy remonstroyent leur cas , ou à la foys estoit par elle aucun remede donné , à ceste heure j’estoye envelopé en la queue de Folle Amour, et ne pensoye à aultre chose, dont à la foys et bien souvent durant le temps que les aultres se repaissoyent , je me tenoye à part, sans mengier, contre aucun coing de banc , repaissant en ceste follie mon très abusé luminaire , contraignant ma bouche à jeusner, et gectant mon alaine par ondes et sous-

pirs serrés et estrains. Et lors que les aultres dormoyent et prenoyent la nuyt repoux, je ravassoye seul au lit, ayant en ma chambre la charge et despence de feu et chandelle alumée, et bien souvent plus me advenoit, car au revenir de la Court et depuis le soupper des aultres, et non pas de moy à la foys, je me reprenoie à penser et ramener en ma maniéré tout ce que le jour avoye veu touchant le fait de Folle Amour, sans à aultre chose penser, et me duroit ceste follye souvent jusques au point du jour.

Faisant d’ung umbre une figure,

D’ung pertuiz une poutraicture ,

D’ung charbon un petit enfant,

De la flambe ung oyseau voilant,

D une courtine, ung apparoir,

D’ung pot, ung homme qui dancoit.

Ainsi me tenoit Folle Amour,

Et me pourmenoit nuyt et jour.

Huy content, demain despiteux,

Ung jour marry, l’aultre joyeulx,

Une heure en pleur, l’aultre en soucy; Une fois seur, l’aultre eshaliy,

Demy fol, saige peu souvent,

Plus paresseux que diligent.

Morfondre en aspre challeur,

Bruslé en diverse froideur,

Tout embrasé d’amoureux feu,

Et en celle painne je feu Tant assez que aage peus avoir,

Sans en riens à mon faict pourveoir.

En ceste façon et maniéré me pourmena et me conduit en iceliuy temps Folle Amour, dont me commencay à enhardir et me trouver es compaignies, entre lesquelles assemblées fuz des dames entretenu tant en

deviser et esbatre, comme aux dances bien souvent, esquelles je me pourmenoye, sans ja à mon prouffit penser, comme en ceste ystoire apres peulz regarder la figure.

Regarde que t’ay revellé ;

Voy si verras chose pareille;

Voy le gentil esservelé,

Comme Folle Amour l’appareille,

Portant le bonnet sur l’oreille ,

Sans raison trop endemané l.

N’estoit ce une estraiure merveille

De moy veoir ainsi pourmené?

Souvent tout picqué demouroye,

Que cbascun de moy se mocquoit.

Quant ma femme aloit, reculoye;

Quant passoye, elle demouroit.

Folle Amour ainsi me tenoit,

Dont assez estoie reprins,

Mais nul chastoy riens n’y valoit,

Tant j’estoye d’elle surprins.

L’Âbuzé.

En icelle forme et maniéré, despendiz mes jours à la Court, soubz les promesses devant dictes, suivant aulcunes compaignies, qui assez peu souvent se trouvoyent autour de ma dicte maistresse , comme gens qui ainsi non cballentement sollicitoient leurs affaires, comme je faisoye les miens, et d’eulx y avoit plusieurs qui du leur avoient assez, et ne leur estoit aucun besoing de travaillier apres la Court, dont la suyte n’estoit pas pour moy licite ne sortable. Et toutesfoiz ung jour advint que je me

1 Endemané, voluptueux.

trouvay en la presence de madame la Court , vers laquelle je m’enhardyz et luy dist en ceste maniéré :

Madame, croyez que je me repute le plus heureux de mon lignaige, quant vous a pieu moy retenir; si ne demande plus aultre chose à Dieu, si non que je puisse seullement en vostre grâce demourer, et que le temps que j’ay en vostre service ne me faille point. Adonc me respondit la Court et me dist assez doulcement :

La Court.

Mon enfant, çà, me dist la Court, mectez paine de moy bien servir, et à moy complaire en tous lieux tant que faire pourras, et je te jure par ma foy que jamais jour ne te fauldray, et te asseure de toy donner en brief telle provision que trop plus que content seras, et ainsi le te certifie.

L’Abuzé.

Puis ceste promesse en avant ne tins compte de nulle chose, si non seullement moy esbatre, ne me soucioyes de riens. Et quant en ce temps veoye aulcun qui la Court poursuivoit en demandant aulcune office, assez me farsoye1 de luy, en délaissant sa compaignie comme d’omme trop importun , et ainsi comme je te dy, me contentay de la promesse de la Court , et encores soubz l’umbre d’icelle, je eslevay une aultre plus grande despance que par avant n’avoie aprins. Et tant en ceste follye continuay, que mon argent apetissa et n’en scavoye où demander, et en ceste saison nous fust mise une nouvelle coustume dessus. Car si moy ou aultre estoie aie ung jour dehors, je estoye à ceste heure picqué et rayé, en rabatant de la très petite et très mal entretenue paye en quoy estions assignez la quantité à quoy montoit icelle belle picquoterie. Que Dieu garde celluy qui

1 Farsoye , moquais.

la maintient de bien en mieulx! Et tant bien en icelluy temps en lieu de nous bailler argent, l’on nous fist cheulx nous mengier une espace de celuy temps. Et apres fusmes remis en nostre première penture, et l’argent du terme passé mis avecques la vielle. Lors me trouvay bien esbaliy et me sembloit ceste reigle assez estrange; sim’estoit force de suivir ceulx qui en avovent, et avoir à chascune parolle le bonnet à la main. Et sur ma foy, je me puis bien vanter que en ceste saison ay prins trop plus de pascience que n’avoys faict en ma vie, car je eusse bien osté pour ung repas tant seullement bonnet et cbapperon quatre foys, et madame la Court qui tout mon estât congnoissoit et qui assez souvent me veoit, très mal contente me donnoit à la foiz aucun mot en passant , pour paye confite en parolles. Et tant bien, si elle me veoyt d’elle approucher pour aulcune demande faire, comme celle qui desja ceste maladie congnoissoit, me appelloit, sans moy laisser d’elle approucher, et me mandoit en quelque lieu ouquel n’avoie à besoigner, ou me ouvrait quelque autre matière assez au rebours de mon cas; et puis tost et subitement appelloit quelque aultre personne telle comme bon lui sembloit. Là demeuroye tout picqué comme à demy desconforté. Et en ceste tres gente et tres subite contentacion,passoye aultre espace de temps, et tant en ce continuay et sans riens ouser demander, que force me fust de compter à Abuz mon cas , et luy dire ma très grant neccessité. Lequel me respondit , que je me dévoyé retirer devers nostre chambre aux deniers, et empruntasse dessus mes gaiges advenir, et le feis en ceste maniéré , en laquelle aprins à mengier longtemps mes blés vers. Or, advint assez tost apres , que pour supporter de la Court les très grans affaires, nous furent nos gaiges restrains, qui assez mal appoint nous vint.

Ap res que fusmes picquotés,

Comme lors on nous picquota,

Fut au picqueur le pic osté.

Mais ung aultre trop pis coita 1 ,

Ce qu’on nous devoit à cota,

Coita , hâte.

Aux gaiges de la tricquoterie.

Et au perdre nous escota.

Dieu mauldie la picquoteriej

Puis fusmes rayés ray à raye.

Point tracé et effacé point Si souvent, qu’à painne pourroye Donner à entendre ce point.

Et tellement misdrent en point Les gallons, que ne sceumes plus Que faire , fors dire : Dieu doint Mal an qui ceste reigle mist sus?

Amen, qui amen ne dira.

Jamais aultre chose ne die.

Qui à dire amen me desdira,

Dieu sa requeste luy desdie,

Et Nostre Dame le mauldie De telle maledicion,

Qu’au meillieu de sa maladie,

Meure de malle passion!

Comme tu vois, feusmes menez en celluy temps, tant qu’il advint que pour nous achever de paindre, misdrent les gaiges advenir très fort et trop plus longuement que la maniéré acoustumée, en quoy se soulloit despartir nostre argent. Et ainsi, me fut force de faire argent tant de chevaulx que d’aultres choses , et commencay à esloingner les compaignies, que par avant suivy j’avoye, et en celle saison proprement commencèrent les relaveux et regrateux de rohbes et les radoubeurs de pourpoins avoir de moy congnoissance ; et en peu d’espace devins des souldars au sire de Moncemont. Dont, quant les marchans à quy j’avoye acoustumé de prendre tout ce que mestier m’estoit, me apparceurent en cest estât, jamais des ceste heure en avant n’eusse trouvé en leur bouticque drap de sorte à mon apetit, car si je demandoye du gris de Rouan, ilz n’avoient

que du vert de Monte villiers, et si je voulloye du noir, ilz n’a voient que du viollé, et quant j’en demandoye à veoir , tousjours estoithorsde l’ostel celluy qui la clef des armoires avoit. Or, fut adoncques rapporté et dit à madame la Court que j’avoye desja esté à son service assez longtemps et cliascune fois bien payé, et que se j’eusse esté homme de bon gouvernement, je eusse esté d’argent bien pourveu, desquelles choses vindrent les nouvelles jusques à moy, et apperceu que la chiere que madame la Court me faisoit, n’estoit pas semblable à eelle que d’elle avoye première eue. Et lors appellay Folcuider et luy demanday que sur ceste matière avoye affaire, et s’il scavoit que madame la Court fust indignée contre moy. A quoy me respondit, qu’il se doubtoit qu’elle ne sceust bien que j’estoie souffreteux d’argent, et quelle faisoit celle maniéré, alïin que je n’eusse aulcune hardiesse d’en demander, et que assez et bien souvent le faisoit en ceste maniéré. Si me pensay comment sur ceste matière j’avoye à moy gouverner, et m’en alay à mon logeis où viz mon gouverneur le Temps, comme tout mal disposé et povoit à bien malle painne à mes parolles respondre. Si luy demanday de son mal. A quoy à coup me respondit, que Abuz et Folcuider, par le conseil de Follebonbance, faisoyent à luy et à moy sans raison tant de choses faire, que cest estât ja se perdoit, et moy comme luy qui gueres en ceste matière ne pensoit ne entendoit, ne m’en enquis non plus avant. Aincois me prins à luy compter la chiere que m’ avoit la Court faicte. A quoy me respondit que de ceste chiere ne me devoit gueres challoir, et que sans avoir doubte de cheoir en importunité retournasse devers la Court, et que sceusse si elle me tiendrait les promesses, esquelles je m’estoye actendu. Si creuz de celluy le conseil et m’en alay devers la Court et luy parlay en la maniéré que cy endroit pourras entendre :

Si te prie que tu regardes Quel est mon estât devenu,

A celle fin que tu te gardes D’estre ainsi fol que pour lors fuz.

Quant devant elle fuz venuz,

Je prins couraige et m’en hardiz,

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Or, te prie que soyent entenduz Par toy les motz que je luy diz.

Madame, je viens devers vous, Comme singulière maistresse,

Et vous supplie à deux genoulz Que, par vostre noble largesse, Acquitez vers moy la promesse, Soubz laquelle avec vous me tiens Et suis tenu, puis ma jeunesse, Aflîn d’avoir par vous des biens.

De ma jeunesse me dessers,

Et veez le bien que de vous ay, Servy vous ay , et si vous sers ,

Ne scay comment content seray.

Si vous supplie , si je m’ay En vostre service employé,

Faittes moy du bien, si verray Vostre servant salarrié.

A vostre promesse m’atens,'

Et ay longuement actendu;

Aultre chose je n’y entens Ne n’ay nulle foys entendu Pouvreté à son croc tendu.

Et mis soubz son dangereux dart, Qui vers moy sera destendu ,

Si secours n’ay de vostre part.

La Court.

Quant cestuy parler luy euz dit,

if.

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