‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 49 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

Assez se tourna doulcement Devers moy, et me respondit :

Mon enfant, je scay seurement Que servy m’avez loyaulment; Bien l’ay apperceu, et de fait, Pas ne demourera longuement Que je n’avise à vostre fait.

L’Abuzé.

Hellas! madame, sur mon aine, Plus n’ay ne maille ne denier,

Et ne congnois homme ne femme , A qui me sceusse adrescier Pour avoir à boire et mengier,

Ne nulle chose qui me faille.

Si vous plaise remedier A la requeste que vous baille.

La Court.

Je scay bien que vous endurez En moy servant, j’en suis certaine Passez vous le mieulx que pourrez Jusques enfin de l’aultre sepmainne, Et seurement je mectray painne ,

Par la foy qui en moy repose,

Se je n’ay exoine 1 soubdaine De vous ayder d’aulcune chose.

1 Exoine, excuse.

L’Âbuzé.

Hellas Dieu ! et comment vivray ge Ce temps! moy et ses pouvres gens,

Et comment las ! tant actenclray ge La venue des payemens!

En la pouvreté que je sens Faictes moy aulcun avantaige;

Car plus n’ay que mectre en mes dents, Ne de quoy emprunter sur gaige.

La Court.

Ne soyez meshuy plus venant Par importunité vers moy, Faictez m’en demain souvenant, Ycy adviseray sur ma foy.

Vostre neccessité bien voy -, Croyez que y remediray.

Ne doubtez puis que je vous oy, Seurement je vous pourverray.

Faictez ce que je vous conseille, Puisque j’ay vostre cas congneu.

Je travaillerai et traveille

Tant que vous serez bien pourveu ,

Et si mon argent feust venu,

Que j’actens, soyez tout certain, Vous en eussiez desja receu.

Actendez jusques à demain.

L’Abuzé.

Ce m’est une estrange merveille D’estre en cest estât descendu.

Au service nuyt et jour veille, Pour seullement vous avoir creu Si de par vous n’est entendu, Mon besoin je laboure en vain; Puisque vous m’avez respondu :

Actendez jusques à demain.

La Court.

Qui en auroit plain une seille,

Autour de vous serait perdu ;

Quant dormez pour vostre fait veille, C’est à vous très mal recongneu.

Mais que l’argent soit descendu, Croyez que fermerez la main.

Puisque tant avez actendu,

Actendez jusques à demain.

L Abuzé.

Princesse, pour vous suis venu Prest d’aler demander mon pain , Quant de moy dire avez conclu, Actendez jusques à demain.

En cest estât je fuz à demain mis,

A cest estât actencliz sou vouloir ;

En cest estât fuz d’actendre soubzmis;

Faire le fault, qui ne peult mieulx avoir.

En cest estât promist de moy pourvoir.

En cest estât me fault ces jours actendre ;

En cest estât croyez à dire voir,

Mal fait chasser où l’on ne peut riens prendre.

Or, considere la liesse et le soûlas que j’euz en moy, oyant ceste belle responce, sur les promesses de ma dame, et considere aussi comment à ceste première demande feurent mes joyes abatues, et si dévoyé avoir des icelîuy jour aucune actente ou esperance es parolles de ma maistresse. Or, vueillez penser comment je demouray lors esbahy et sans scavoir quel conseil prendre! Si me mis ung peu à penser et ymaginer en moy mesmes que je pourroye sur ce faire; si me vint en advision, qu’en ceste maniéré ne me dévoyé desconforter, et que supposé que pour ycelle heure n’eusse de la Court nulle ayde, que encores en son service y avoit il plusieurs personnes qui au besoing ne me fauldroyent, veu les maniérés et semblans que aultrefoys m’avoyent monstrées, et par especial j’avoye congnoissance à troys hommes de son hostel , desquelz n’avoye nul doubte d’estre de leurs biens reffusé. Si me pensay que en actendant ceste aultre promesse de Court, esprouveroye mes amis. Si vins à mes troys compaignons faire à chascun une demande comme pourras oyr.

Comment Àbuzé parie au premier compaignon :

Au premier m’en vins et luy ditz :

Mon compaignon , je te requiers ,

Preste moy jusques à des jours dix , Aulcune somme de deniers;

A mon secours aultre ne quiers.

Et je jure sur mon baptesme Que loyauhnent et voulentiers Je les te rendray , sur mon ame.

Comment le premier compaignon respond à l’Âbuzé

Mon compaignon, à qui je snys Tenu, je te jure et faiz saige Que pour ceste heure je ne puys A toy ne aultre faire aventaige,

Car j’ay envoyé en messaige ,

En neccessité bien estroicte,

Des jeudy au matin, mon paige,

Et il a la clef de ma boitte.

L’Abuzé.

Quant j’oys l’excusacion,

De luy tout honteux me party, Dont d’une dure passion Fnz ceste heure plus que party.

Lors pour quérir aultre party, Du deusieme je m’aprouchay; Si vueilles oyr, je te pry,

Quelle chose luy demanday.

Comment l’Abuzé parle au second compaignon :

Mon compaignon, devers toy accours Pour besoings qui me sont venuzj Si me vueilles faire secours Moy prestant cinq ou six escuz,

Et dedans sept jours, et non plus,

Si plus avant ne veulx actendre,

Sur la foy que doy à Jhesus,

Je te promectz de les te rendre.

Comment le segond compaignon respond à l’Âbuzé :

Et mon compaignon, et penses tu Comme voulentiers je desbource Pour prester, assez l’as congneu , Chascun en fait vers moy sa cource.

Combien que , sur mon ame , pour ce Que plusieurs m’en sont demandans, Sur moy ne porte argent, ne bource; Mon varlet l’a qui est aux champs.

L’Abuzé.

Or, fuz de ses deux refïusez ,

Par assez maniéré subtille.

Plus que moy estoyent rusez ;

Bien m’en monstrerent le stille.

Si alay au long de la ville,

Pour l’aultre compaignon trouver, Qui encores fut plus babille Pour moy nettement reffuser.

Or, trouvay l’aultre compaignon Dedans la bouticque d’ung change, Lequel estoit mon droit mignon.

Sans vers moy se monstrer estrange.

Plus doulx le trouvay que ung ange, Combien qu’il me laissa bien tost A l’envers tumber en la fange, Comment tu oyras par ces motz :

Comment ï Abuzé parle au tiers compagnon :

Mon frere, je te viens compter Mon besoing et mon adventure,

Affin que me vueilles prester Six escuz, tant que ce moys dure,

Et la foy de mon corps te jure De les rendre très voulentiers,

Ou t’en passer une sedulle Devant nostre chambre aux deniers.

Comment le tiers compagnon respond à l' Abuzé :

Mon frere, je te jure Dieu,

Et le prens sur mon dampnement,

Ou jamais ne parte du lieu Où tu me vois pour le présent,

Que je feis dimanche serment,

Pour l’amour d’aulcunes personnes,

De jamais non prester argent :

Je te pri que tu me pardonnes

L Abuzé.

Ainsi fuz reffusé tout court;

Ainsi lors chascun me faillit;

Ainsi veez le maleur qui court Aux meschans qui sur moy saillit.

Ainsi pouvreté m’assaillit;

Ainsi me list lors defliance;

Ainsi à ceste heure entendy Qu’en court y a peu de fiance.

En ceste maniéré m’en restournay, rongeant mon frain, pensant âmes troys compagnons, qui aultreffoys avoyent asses souvent de moy emprunté, et avions les ungs aux aultres fait beaucop de plus grans plaisirs, dont de ce cas plus m’esbahy, veu l’amour et grande acointance, qui entre nous avoit esté , que je n’estoye de la responce de la Court. Et comme j’estoye ceste matière desbatant, me tira Abuz par la manche, et Follebonbance avecques luy, et me clist Abuz que Follebonbance se plaingnoit assez fort de moy, et que ja luy sembloit que cl’elle compte ne tenoie et que je devenoic tout aultre que ne m’avoit aprins à veoir, et me pria que je leur disse ma voulenté entièrement, et se aultrement je ne la voulioye entretenir. A quoy leur respondy et diz que tant que touchoit l’entretenement de Follebonbance, que fort me doubtoye de non la pouvoir plus soubstenir, et que veue la responce que de la Court receue avoye, et le terme que mis m’avoit, et l’aide que mes troys compagnons ni avoyent faicte, que bien me feusse passé d’elle aucune partie de temps. Adonc, me respondit Abuz, qu’elle desja estoit pourveue, et que tant que je seroye ainsi pourmené , je n’auroye garde de la povoir moy tenir. Et encores, me dit il, qu elle se partoit mal contente de moy, tant que si à l’adventure je la voulioye en aulcun temps avoir, que bien y pourroie faillir. Et je respondis à Abuz que pour ceste heure ne me challoit pas grandement d’avoir avecques moy Follebonbance, mais que moy Abuz demourast. Et sur ce me respondit Abuz et me dist :

Mon filz, moy Abuz te promectz,

Que tant qu’avoir tu me vouklras Je ne te failliray jamais,

Autant qu’en la court te tiendras.

En court sans Abus ne seras,

Quelque promesse qu’à toy queure ,

Par Abuz conduit te verras Et tousjours mené d’eure en heure.

Abuz scet conduire en court,

Abuz les abusez pourmainne,

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