TOME IV
Abuz promet et ne recourt,
Abuz prent du servant la painne, Abuz tire l’ung, l’aultre mainne, Abuz les promesses départ,
Abuz labeure en euvre vainne,
Abuz jamais de court ne départ.
Si lung ne m’a, l’autre me sent,
Si lung me sent, l’autre me suit,
Si l’iing monte, l’autre descent,
Si l’ung descent, l’autre est en bruit. Si l’ung est bien, l’autre luy nuyt,
Si lung s’en va, l’autre revient,
Si l’ung est seur, l’autre est destruit, Par moy Abuz ainsi advient.
Abuz gouverne hault et bas,
Abuz donne et ne baille riens,
Abuz lieve les folz estas,
Abuz amuse tous les siens,
Abuz acorde à l’ung des biens,
Abuz oste plus qu’il ne donne;
Tel cuide estre riche et des siens Que tout subit il habandonne.
Abuz suis qui te soustiendra Eu voye, en chemin et adresse,
Abuz suis qui te servira,
Cbisclie en dons, large en promesse.
Plus amé suys de ta maistresse Que tous ceulx qui te sont venuz ; Elle se sert de moy sans cesse :
Peu fait de choses sans Abuz.
Si vueilles croire mon conseil et faire ce que je te diray, et afïin que lu eongnoisses que je te puisse aider, je vueil (pie à présent laces une supplication bien dictée, en icelle ton cas comprins, et soit de par toy présentée à ta grant maistresse la Court. Et sans de riens avoir doubtance, si verras comme t’en prendra et pourras clerement congnoistre que tu auras à besongner, car je crois que si ainsi le faiz, que d’icelle seras contente, et te donra provision.
L’Abuzê.
Et quant Abuz eut achevée sa raison, je me prins à penser à deux choses. C’est assavoir qu’il me sembloit que assez estoit mon cas en doubte, veu que au commancement me faisoit de bouche promesse, et me flatoit de sa part et blasinoit les aultres et plus grans de moy quant mes besoingnes me faisoient, et maintenant me failloit aller par requeste vers elle et couchier mon fait en papier et bailler en estranges mains et diverses condicions. L’aultre point à quoy je pensoye estoit que souvent avoye veu donner des supplicacions, dont peu de compte se tenoit, et que si la Court d’elle mesmes n’y donnoit provision, peu estoient sollicitées au proufïit d’aulcun suppliant. Et neantmoins je m’adventuray, si en feiz une à mon povoir qui par moy luy feut présentée, ainsi que Abuz me conseilla, en laquelle estoit contenu le langaige qui s’ensuit :
La Supplication.
Supplie humblement de bon cueur Le mal contenté serviteur,
Soubz vostre promesse amusé ,
Comme ainsi soit qu’il ait usé Ses jours en vous ja grant espace,
Et que pour estre en vostre grâce,
Faulte de sens et trop aise estre
Le firent sortir de son estre,
Comme homme peu amoderé Et neantmoins considéré La charge qu’il a des pointures,
Des rongneures et des picqueures ,
Et des moys perduz et passez ,
Sans luy avoir esté comptez.
Et actendu que la promesse De vous, très notable maistresse,
La comme simple entretenu,
Et très pouvrement soustenu ,
Seur de vostre parler lactente,
Congneu qu’il n’a terre ne rente,
Don, office ne benefice,
Maison, rectrait ne édifice,
Où par vous se puisse rectraire ;
Veu que l’avez voulu actraire Et vous servir de sa personne,
Vostre benigne grâce ordonne Dessus les cas provision,
En licite tauxacion,
Pour contenter vostre servant,
Et ainsi se dit suppliant,
Qui pour luy vous fait ce messaige ,
Priera Dieu pour vostre ügnaige.
L’Abuzé.
Or dois scavoir que ma supplicacion achevée, je me transportay vers la Court, et luy presentay humblement. Si te prie que tu regardes en quel estât lors la receust; oyant les motz que je luy dis et la responcc qu elle me fist, affin de mieulx scavoir la vie de celluy qui à toy devise
IfiA Comte.- et (acfiet? .Envers
/e rot fane pur* P/Zatoke de/
Comment l’Âbuzé présente sa supplication à la Court :
Madame, pour Dieu vous supplie, Que ceste lettre qu’ay emplie De mon fait, vueillez visiter,
Et tel remede y donner,
A cil qui bien vous a servye,
Qu’en la fin soubz vous ne mandye.
La Court.
Mon enfant, actendre convient Encores un petit: l’argent vient Que je vous ay voulu promectre.
En conseil fault vostre cas mectre , Cestuy seigneur advisera Ce qui y est, puis me dira Que c’est, et quant je l’auray veu , Et par mon conseil entendu,
Ce que vous aurez demandé ,
Vous auray pour recommandé, Autant que nul de ma maison,
De vostre estât, et c’est raison.
L/lbuzé.
En eest estât, comme tu vois, print lors ma supplicacion et la bailla à ung de ceulx de son conseil, et ainsi demouray ce jour jusques à l’eure de soupper, et à celle heure j’apperceu que la Court de moy devisoit, voire en assez bonne maniéré, et me regarda ce soir connue bien faire le scavoit
assez, et à grant somme de foys, et me envoya oii je souppoye de son plat ung petit présent qui me ramena le couraige ung petit de la servir mieulx que jamais, et commencay à moy mesmes dire : Et comment, pouvre incongneu, de toute ingratitude plain, pourquoy ne comment as tu ja si liardy esté par importunité emprendre ce jour la complainte bailler, toy guementant de ta maistresse ? Ne vois tu pas l’amour eÉThonneur que tant familièrement te monstre en ceste heure présente? Bien fol es, si penser ne peulz que si l’argent estoit venu tost, seroies par elle enrichy ! Et en ceste heure proprement alay de moy deliberer de non jamais plus l’ennuyer. Lors me joingniz et ralié près du brouet de sa cuisine, et me tint en ceste maniéré tant que vraye neccessité, ensemble souffrecté et froydure, me contraingnirent de scavoir si de mon fait luy souvenoit ; si me retournay devers elle pour plus luy remembrer les cas en celle requeste comprins. Et comme devers elle aloye, je rencontray sur le chemin celluy à qui elle a voit donné la charge de mon fait; si mis le genoil près de terre et le bonnet entre les mains poursuivant cestuy d’escouté.
Plus l’approuchoye et plus aloit,
Plus parloye, moins m’escoutoit,
Plus l’appeloye monseigneur,
Moins escoutoit le serviteur.
Touteffois comme séjourna,
A ung aultre il se tourna,
Si veit comme le poursuivoye,
Et comme parler je cuidoye.
Vers moy se tourna plus enflé,
Plus despit et plus boutouflé1 Que la vecie d’un pourceau.
Lors vint ung estrille fanneau ,
Nie dire que quoy me tensisse
' Bouioujlé, boursouflé.
Et que plus ne le poursuisse.
Et que ma lectre estoit perdue.
Là fut ma personne esperdue.
Et m’en restournay en ce point D’angoisse plain, de soucy point, De joye hors, de deul remply, Nulz habitz, de joye affebly, D’argent net, de pouvreté plain, De l’ung jour mis à lendemain ,
De perte près, de prouffit loing.
Chascun me failloit au besoing;
De tous les maulx du monde prins De deueil plus que de joie esprins , Qu’on peult sans maladie avoir, Pouvre de richesse et d’avoir,
Riche de parolle et promesse,
Hors de la grâce à ma maistresse , Dedans toute maleureté,
Près de toute mandicité,
Yeez là comment lors m’atourna, Yeez là comment s’en restourna Le pouvre servant amusé A servir qui l’a abusé,
Et te souviengne , je te prie ,
Du commancement de ma vie.
L’Acteur :
Certes, mon amy et mon frere, assez suis de vous esbahy, car supposé que en icelluy temps, dont à présent me parlez, feussiez comme dictes bien jeune , assez estiez comme insensé de perdre vos beaux jours en ce point, et comment et quant vous voyez, au premier de vostre venue, la grande amour que à vous avoit la Court , et la chiere que vous faisoit ,
pourquoy ne vous efforciez vous de faire acquitter sa promesse . ou sinon en celluy cage avoir prins quelque aultre party, sans vous en ce point amuser et vivre soubz faincte promesse.
Quant voyez que riens ne tenoit Vers vous de cîiascune promesse,
Et que ce quelle promectoit Tournoit en follie et simplesse ,
Pourquoi ne preniez vous l’adresse De vous départir vistement,
Sans perdre ainsi vostre jeunesse,
Sans savoir pourquoy ne commen t?
L’Abuzê.
Forte chose eust esté à faire De m’en départir en ce point;
Car au fort de mon deul parfaire J’estoye de tout plaisir point.
Quant je me sentoye mal èmpoint Et d’y pourvoir mectoye painne , Quelque mot me donnoit à point Qui me paiet une sepmainne.
L’Acteur.
Et quant ton argent faiîloit,
De qui avoies tu recompence?
Posé qu’à menger te donnoit,
Qui fournissoit l’aultre despence ?
Quant venoit ou feste ou dimanche, Qu’avois tu pour lors à vestir?
Qui t’en donnoit? en ce cas pense Et n’y scay pas bien advenir.
L’Abuzé.
De petiz dons nTentretenoit,
Par ce point m’estoit amusant.
L’ung jour, ung pourpoint me donnoit Ou quelque drap à l’avenant;
Ainsi m’estoie entretenant Sans penser à nulle rapine ,
Et ma personne soustenant Près du brouet de sa cuisine.
C’est ce qui plus m’a amusé En son service, sur mon aine,
Et qui le plus m’a abusé
Soubz son parler, par mon baptesme,
Car la promesse de ma dame
Et le goust de sa lescherie
M’ont destruit corps bruit, nom et famé;
Il est fol qui ainsi s’y fie.
Si ne parlons plus, je te prie, de ceste matière et venons au propos que laissé avons, affin de toy povoir monstrer cestuy demourant de ma vie.
Tu dois scavoir que quant la responce ja dicte me fut par le serviteur faicte , comme homme très mal contenté m’en retournay vers mon logeis, pour me gourverner selon le Temps que pour lors avecques moy avoye. Et quant à l’ostel feuz venuz, me prins à appeller le Temps, auquel son nul ne me respondit, et quant assez euz appellé, Abuz devers moy se tourna, qui assez rudement me dist : Pourquoy en ce point appel loye et qui ja sonnoye si fort. Si luy ditz que c’estoit le Temps, à qui je vouloye