‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 53 sur 67 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

L’Abuzé.

Helas ! madame , et se on me doit Les jours qu’avec vous ay esté ,

V eu les biens qu’on me promectoit , Quant en service feuz bouté ,

Ne seroit ce grant charité,

Si par vous y estoit pourveu,

Et que feusse recompensé Du temps que soubz vous ay perdu?

La Court.

Si tu l’as perdu, si le quiers En aultre lieu , car nullement De ton temps de toy ne m’enquiers :

Croire le puis certainement.

Si tu eusses fait saigement Ton fait, j’en eusse esté bien lye,

Et si tu las fait follement,

Je m’en rapporte à ta follye.

L’Abuzé.

Bien scay que je icy follyé.

Quant j’ay soubz umbre de promesses Mon corps à vous servir lyé ,

En actendant vos grans largesses.

Tous les trésors et les richesses,

Qu’on me peult de vous reproucbier,

Ne sont fors abus et simplesses Pour les amusez, chastier

La Court.

Ne me charge de ta follye Et congnois ton gouvernement;

Si ta science t’est faillye ,

En toy en soit le pensement.

Tu as veu quant, où et commant Despars à mes servans des biens, Et s’il t’en est prins follement, Que me cliault il si tu nas riens?

L’Abuzé.

Las, madame, a vous oublié Les services que vous ay faiz,

Et comment me suis employé Pour vous et en ditz et en faiz?

Les voyages que j’av parfaiz ,

Les painnes que pour vous ay prinses, En sont les guerdons ja desfaiz Et les dessertes non comprinses.

La Court.

Si aulcun service m’as fait,

A toy mercier ne m’oppose.

Si soyez content, et de fait Brief tu n’en auras aultre chose.

Avec ta pensée compose Que en la composicion Plainnement le refïuz suppose De ceste proposicion,

L’ Abuzé.

Helaz! et les grans diligences En quoy souvent je vous servoye, Dont voyez les expériences.

Quant aulcune chose entendoye Que vouliez, si je n’estoye Le premier, jamais n’estoye aise De la peinne que je y prennoye :

Vous souviengne mais qu’il vous plaise.

La Court.

Que me cliault il qui coure ou saille, Ou qui plus s’en avancera?

Doubte n’ay qu’à serviteur faille;

Pour ung cent on en trouvera.

Si l’ung reculle, l’aultre yra ;

Plus heureux qui plus s’avance;

Si est bon à qui y sera D’avoir à son cas actrempence

Troys choses sont soubz moy la Court, Qui bien servent par une espace ;

’ Actrempence , vigilance.

Mais quant l’euvre vers la fin court, En mocquerie tourne et passe ;

L’une est rapporter par falîace; L’aultre le fait de llaterie ;

L’autre qui tout honneur efface Est l’estât de macquerelerie.

Tous dateurs qui scevent dater Et venir corner à l’oreille,

Et en datant faire seinoler 1 De chose commune merveille,

Posé que la court s’appareille A les oyr pour une espace.

Souvent en ce leur appareille Ung l)on condit en passe passe.

Du segond point qu’en rapportant Tel fait à cil qui s’y déporté,

Tel si est souvent deportant Qu’en lin peu d’honneur en emporte.

Pour ung temps lui prestons la porte , Pour veoir de quoy servir il scet, Mais enfin son maleur emporte Qu’ay veu faire à plus de sept.

De l’aultre point rien dire n’ose,

Tant à Dieu et aux bons desplait, Tant est villain que je suppose,

Que nul qui vaille ne s’y mect.

Et si aulcun s’en entremect,

Garde bien comment il s’y boute,

Semoler , sembler.

Car souvent cil pour qui le fait, Le premier le hait et débouté.

L’Âbuzé.

Hélas ! et je prens sur mon ame Que je vous ay esté servant Aussi honnestement , madame, Que fist jamais pouvre servant, Car oncques jour de mon vivant, Ne jour ouvrant ne jour de feste , Ne me feuz pour ung occupant Si non en toute chose honneste.

La Court.

Pour toy seul ne le dis je pas, Mais c’est comme je me devise, Tel tient sa vie par compas Qui n’ataint toujours où il vise; Et de ces troys poins je t’avise ; Le fait peut estre ne t’a touché ; En commun le dis si advisé Au cas celluy à qui il touche.

L Abusé.

Helas ! mon cas plus me touchast , Qui y voulsist remede mectre Et qui ma desserte couchast ,

Comme on le m’a voulu promectre, Quant premier le voulz entremeptre

À vous servir pour mieulx avoir Ce à quoy vous voulez soubzmectre Acquittez en vostre devoir.

La Court.

Le debvoir que j’entens en faire En est fait, je le te promectz.

Tousiours seroit chose à reffaire Et pourtant n’en parle jamais , Quant en service tu te mectz ,

Et les aultres qui s’en devisent, N’entendent pas de court les mectz, Dont sert ceulx qui tart y advisent.

LAbirJ.

Bien ay cause d’en deviser,

Et très matte et piteuse ehiere, Pour vous servir comme adviser, Porte ma devise bien cliiere.

Bien pert qu’estez subtille archiere, Quant sur eulx gettez vostre trait, Sans creneau , lucarne , narchiere 1 Qu’Abuz à vous servir actrait.

La Court.

Ne te soussie qui me serve ,

1 Narchiere , ni meurtrière.

Ne ou suis archiere ou archier;

Mal ne ditz de nul que j’asserve ;

Si ne veulx ne me viens chercliier ; Si mon service treuves chier, Cliastie toy et ta science,

Et ne pense qu’à Dieu prier Oui te doint bonne pascience.

L’Abuzé.

Fault il doncques que je me parte De vous en l’estât que je suis,

Sans que nul bien on me départe , Quant mon temps recouvrer ne puis?

Souviengne vous que jours et nuitz Vous ay servy à mon povoir,

Et puys me boutez de vostre huys Dehors, sans aulcun bien avoir.

La Court.

Avoir aveugle la personne A veoir seullement où il est;

Avoir est mis où je l’ordonne;

Avoir en peut qui heureux est;

A veoir ne scet on pas que c’est ; Avoir le veult qui ne l’a pas;

Qu’avoir le quiert son temps y inest De meilleur heure que tu n’as.

Abuzé.

Il m’est doncques neccessité,

Qu’ainsi de vostre hostel m’en aille Mancliant en mendicité,

Querant aux portes qui en baille.

Chascun qu’à vous servir travaille,

Se peult mirer en ceste vie,

Où fault que pouvreté m’assaille Pour vous avoir à gré servie.

Veez là commant mon temps perdy;

Yeez là commant on me débouté ;

Yeez là commant je m’atendy Au mot qui par trop chier me couste.

Si pense bien qui nous escoute;

Si aulcuns y ont avantaige,

Cent s’en plaingnent, et somme toute Brouet de court n’est heritaige.

Or as oy le commancement de ma très grande follie, si te vueil le surplus compter, sur quoy tu dois scavoir que apres mon jolis temps perdu me pensoye souvent trouver entre les aultres compaignies ja par avant de moy hantées; mais de si loing que j’estoye de eulx apperceu, j’estoye d’eulx du tout débouté : si me fut force apprendre à servir ceulx qui devant avoient esté mes compaignons, Et estoye en telle maniéré rebouté tant à la ville que à la Court, que je demouray en peu d’espace quasy comme homme abandonné, et en ceste mendicité poursuivoie tousiours les generaulx le chappeau soubz le bras et le bonnet entre les mains , et ne scavoye aucun trouver qui à moy aider se aprestast. Si m’en vins à ceste matière à Abuz prendre le conseil, lequel me dist une très gente auctorité ja d’assez de gens entendue ; mais premier me dist que veu et congneu la neccessité en quoy à celle heure j’estoye moult pouvrement habitué, et hors de grâce de la Court, que bien à malle painne je seroye d’elle escouté, car comme me dist lors en son auctorité très gente :

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