TOME IV
Vielz anges et vielz braconniers, Vielz lieraulx et vielz menestriers, Vielz chevaulx et congneux lévriers, Vielz sergens , pouvres serviteurs , N’ont gueres l’amour des seigneurs.
Abuz.
Si te convient, me dist Abuz,
Avoir à ton frain à rongier Les folz honneurs que tu as veuz Et entonnez trop de legier,
En considérant le dangier Où est ta personne venue,
Preste à soy couchier sans mengier, Et faire logeis de la rue.
Car remede autre , je ne scay N’a nulle de tes adventures.
Sinon que tu faces essay,
Et en cest estât t’aventures D’avoir d’aucunes créatures,
La grâce de parler pour toy Et mectre ton faict par cedulles:
Aultre remede je n’y voy.
L’Abuzé.
Si me prins à mectre en escript mon pouvre cas, et de rechief m’en vins devers madame la Court, pour ma requeste luy bailler. Et ainsi que cheminoye pour cuider à elle parler, je mis chevaulx et hacquenées, bahuz, malles et chariotz, et de l’ostel toute la suitte, qui dessus les champs
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se mectoient. Si demanday à l’ung de ceidx qui avecques moy se daignèrent arrester où aloit tout ce chariage. Si me fut d’icelluy respondu, que la Court aloit à l’esbat, et ne savoit on de son retour la vérité. Si me pensoit à approucher d’elle, affin de luy présenter mon cas. Mais d’elle approuclier ne povoie pour la presse qui entour d’elle estoit, et combien que espace eust eu de moy lors escouter, si faignoit elle, quant me veoit d’elle approuclier, avoir tousjours assez à faire. Si cuiday à ceste heure bailler ma supplicacion à aulcun quila presentast, mais de chascun estoie reffusé, comme en ceste ystoire te monstre.
Comment l’Àbuzê poursuit tes generaulx :
Regarde comme poursuivoye Les generaux, pouvre et meschans ;
Regarde comme je suivoye A ceste heure là les gallans ;
Yoy comme estoye humilians Ma personne pour secours querre,
Le bonnet entre mes mains tenans Et le genoil auprès de terre.
Yoy si j’estoye gracieux Et piteux , actendant salaire ;
Yoy si j’estoye bien songneux De povoir à chascun complaire ;
Yoy commant me debvoit lors plaire Cest adieu si soubdain et court;
Yoy ce très piteux exemplaire Mirouer aux serviteurs de court.
Or, puisque fut ce bruit passé, et madame la Court partye, ne savoye plus que faire, de demourer et cl’aler après. A ung maistre d’ostel, m’en vins demander que j’avoye à faire , et luy diz que sans argent estoye
demouré, lequel me dist que, par le commandement de la Court, avoit esté un aultre mis en mon lieu et en mon olïice, si à l’eure ne m’y trouvoye.
Si prins ung baston en ma main,
Et m’en alay apres le train,
Sans argent, sans cheval, sans paige,
Sans secours, sans nul avantaige.
En quoy je me peusse asseurer,
Comme tu me vois cheminer.
Or, voy l’estât en quoy chemine,
Où chemina le damoiseau.
Voy si faisoye bonne mine Qui lors eust tiré le rideau ;
Yoy à mon costé le fardeau Qu’à porter fault que me desporte,
Qui est du trésor le mouceau Que pouvre serf de court emporte.
Or, cheminay en celle painne et travail, continuant celluy voyage, ouquel chemin me print une maladie, estant en ung pouvre logeis, dont ne peuz celluy jour ensuir la compaignie; si demouray tout esgaré. Et mon hoste, lequel assez pouvre estoit et qui n’avoit cause, voulenté, ne de quoy peust me soustenir, ne quérir mes neccessités, me dist que je advisasse pour moy ung aultre logeis. Et je luy priay que pour celle nuyt seullement me voulsist chieulx luy hehergier, et que le lendemain me pourverroye, et ainsi fut content de faire. Or ne me feust de mengier demandé, que la nuitée me fut table, et de souspirs je feiz viande, et de mes larmes le breuvaige, et de mes genoulx la touaille 1 , et de la paroy mon chevet. Et en ung coing de la maison me prins à bouter la nuyt,
Touaille , nappe.
oiiltre cle laquelle comme à demy me vint une ancienne dame qui Congnoissance avoit nom. Et celle à moy se devisa , en me ramenant au devant toute la perte de mon temps et les promesses de la Court, avecques les exemples, mon maistre et la reigle de mes parens, et comment j’avoye oublié la doctrine de mon bon maistre pour les vaynnes parolles de Abuz, et la seureté de la vie et reigle de mes amis, pour lesclierie de la court, et comment en lieu d’avoir multiplié mon sens, je avoye le mien temps perdu; et tant bien me mist au devant les parolles de mon bon maistre contenans : que nul bon commencement ne moyen raisonnable n’estoyent de nulle valeur, si la fin n’y correspondoit; si apperceus que assez estoit on approuchoit d’estre la fin de mauvaise vie contraire à mon commencement. Et apres que dame Congnoissance m’eust mis tous ces points au devant, me demanda de ma richesse et de quelle chose je avoye à la court proufîité, et combien m’avoient valu ses grandes et belles promesses. Et lors me prins à pensera ce que m’avoit esté dit du Temps que j’avoye perdu : estoit que plustost seroyent les promesses de court tournées en herbes, que toutes vrayes. Et apres celluy pensement, monstray à dame Congnoissance le fardeau que à mon col portoye , ouquel estoit enveloppé le trésor que aquesté avoye ou service de dame la Court ; si fut par Congnoissance ouvert, et n’y trouva sinon
Dons en papiers et promesses en lectres, Seaulx pendans aux passés mandemens,
Motz affectiez, fains semblans, faulx sermens, Dires de court passés par mains de inaistres.
Et quant madame Congnoissance eust ceste paye regardée , se print à moy habandonner et dire adieu piteusement , comme de mon cas esbahye, et, voyant son desportement, luy requis que avecques moy demourast. A quoy me respondist et dist : Que puisqu’elle estoit si tard à mon secours venue, que ja proufïit ne me feroit, et que de sa congnoissance ou ayde ny povoye multiplier, sinon en lamentacions. Si me bailla une sienne parente, qui assez petit me plaisoit et me fut de la prendre force et avoit
à nom Pascience. Si la prins, lors voulsisse ou non, et luy contay de mes besoingnes. Et comme à elle devisoye, Abuz me vint veoir et me dist :
Àbuz.
Nostre maistre, où est Folle Amour, Vostre mignaulde, gente et belle, Qu’avez ensuyvy nuyt et jour,
Per vostre serment, où est elle?
J’ay ung peu à parler à elle ,
Pour de son proutîît l’advertir;
Si vous prye que nul ne la scelle , Et que la me faciez venir.
L’Abuzé.
Las! Abuz, me demandez vous De Folle Amour aulcune chose; Par elle suis bien au dessoubz,
A ses follies je m’opose;
Avec Pascience repose,
Que par Congnoissance me vient, Et à mendicité compose :
De Folle Amour ne me souvient.
Abuz.
Et Folcuider, vostre mignon, Où est il, qu’est il devenu?
11 estoit si franc compaignon, N’est il aveoques vous venu?
Vous est il si mal advenu Qu’il vous a fallu esloingnier De luy, qu’avez tant soustenu ; Comment l’avez vous peu laisser?
L’Abuzé.
De Folcuider n’ay souvenance; Sur Dieu et sur ma conscience, Plus ne l’ay en mon ordonnance.
Ne scay c’est follye ou science ; Folcuider n’a plus d’audience En nulz estats autour de moy.
J’ay pour luy prinse Pascience; Folcuider plus je ne congnoy.
Abuz.
Et Follebonbance sa femme, L’a vous tousiours entretenue ?
Où est elle ?
LAbuzé.
Par mon baptesme, Je ne scay quelle est devenue.
Abuz.
Est Follebonbance perdue Davecques vous; c’est un grant fait
L’Abuzé.
Je l’ay bien autrefoyz congneue, Mais maintenant ne scay que c’est.
Abuz.
Quant au Temps ne povez venir, Qu’avez perdu par négligence, Qu’ avez vous pour vous soustenir Avecques vous?
L’Abuzé.
J’ay pascience.
Abuz.
Touchant les promesses de court, En guerdon et en recompense , Qu avez vous qui vous secourt Par vostre foy?
L’Abuzé.
J’ai pascience
Abuz.
Et pour vostre painne et salaire,
Y a il aulcuii qui y pense? Pour à voz loyers satisfaire, Qui avez vous?
L’Abuzé.
J’ay pascience.
Abuz.
Et pour les paines et travaulx , Où avez mis corps et science ,
Et despens cle gens et chevaulx, Qu’emportez vous?
L’Abuzé.
J’ay pascience.
Abuz.
Et pour vostre provision,
Yen que lin à vos jours commence, Qu’avez vous pour tauxacion, Pouvre Abuzé?
L’Abuzé.