TOME III
Car j’ay une si très grant fain Et mon compaignon qu’est là hors, Que perdons les vies des corps I.
L’Acteur parle et dit ainsi •
Quant Melencolie oy t le Cuer ainsi parler , elle se leva , mais à grant paine; car elle estoit si fort en pensée quelle ne s’en povoit oster, et s’en ala tout droit là où mectoit son pain, et en prist la moictié d’ung et le bailla au Cuer assez voulentiers; non pas pour pitié ne compassion qu elle eust de lui , mais pour ce quelle savoit que son pain estoit tel qu’il ne feroit ja bien à lui ne à autre qui en mengeast; et quant le Cuer tint et vit le pain si très gros et grevain 2 , il en fut tout esbahy et ne se peut tenir, qu’il ne lui demandast de quoy il estoit fait, car trop bien veoit et assez congnoissoit que pas n’ estoit de froment. Si lui respondit et dist Melencolie en telle maniéré :
Comment Melencolie parle au Cuer et dist ainsi :
Cuer, puisque tu veulx cy savoir, De quoy est mon pain qu’est si noir, Je te dy qu’il est d’une graine Qui est nommée Dure-Paine,
Pestry à l’eaue de la rivière Qui va courant par cy derrière,
Qui a nom le fleuve de Larme ;
One si mal pain ne mengea arme 3.
1 Variante des deux derniers vers :
Et aussy a mon compaignon , Que la vie à peu , ne perdons.
2 Grevain , pesant. — 3 Arme , pour âme.
L’Acteur parle et dit ainsi :
Quant le Cuer ot entendu Melencolie de ce quelle lui eut dit, et de quoy le pain estoit fait, il fut tout esbahy, car oncquesmais n’avoit yen ne mengié pain de tel graine ne de telle matière , comme celui estoit , car il lui sembloit si gros et si mal à mengier , que c’estoit merveilles; et se rage de fain ne l’eust contraint, il n’en eust jà tasté. Mais il avoit si très orrible fain , qu’il ne se peust tenir qu’il n’en mengeast, et dist bien a soymeismes qu’il n’est meilleure saulce que cl’ appetit. Si mordit en la piece et en porta à son compaignon Désir, lequel fut tout esbahy quant il le vit. Mais pour ce cpi’il n’avoit mie moins fain que son compaignon , il mordit dedans et en mengèrent tout leur saoul. Mais ilz en eurent assez de pou, car trop estoit aspre et dur à avaler, siccpie à male paine leur passa le neu de la gorge. Puis beurent de l’eaue du fleuve de Larmes que Melencolie avoit en sa maisonnette, car ledit fleuve couroit par derrière, comme le conte vous a devisé. Et si aucun me demandoit dont venoit et piocecloit ce fleuve, je cliroye qu’il procedoit de la fontaine de Fortune, là où les deux compaignons avoient logié le soir devant; et quant ilz eurent beu et mengié de telle viande que vous avez oy , le Cuer eut grant voulenté de s’en aler; mais premier demanda à la vieille Melencolie, quelle leur enseignast ou monstrast le passaige et le chemin à passer le fleuve qui estoit trop roide et espoventable. Mais quant elle l’ entendit, elle fut moult contente, et se offrit de les mener au passaige, combien quelle ne le feist mie pour bien quelle leur voulsist, mais bien pensoit les mener en tel lieu de quoy ilz se repentiroient en brief. Si se mist la vieille devant, et le Cuer monta à cheval. Lui, et son compaignon Désir, la suivoient de près. Et en telle maniéré alèrent le contre val de la rivière; la vieille Melencolie devant et les compaignons après, qu’ilz n’eurent pas gramment allé , qu’ilz se regardèrent et virent devant eulx ung moult hault pont de fust 1 au travers de la riviere; foible, fraesle, d’ancienne façon et estroit à merveilles, siccpie apaine y povoit passer un che-
' Fust , bois.
val. La riviere estoit si parfonde et si rendement courant, que la roideur de l’eaue faisoit tout crouller et trembler le pont dessus nommé.
Comment le Cuer et Désir trouvèrent le pont où il se combalit.
Et de l’autre part du pont, y avoit ung chevalier tout armé dunes armes noires, fors que sur son escu qui estoit noir, avoit trois fleurs de Soussye, et estoit monté sur un grant destrier tout noir, et avoit le lieaulme en la teste sur lequel avoit une houppe de fleurs d’Encolies, et le glaive en la main tout prest à jouster; et si aucun me demandoit qui estoit le chevalier, je diroye que c estoit Soulcy qui gardoit ce pont encontre les francs amoureux, lequel pont estoit appelé le Pas-Perilleux. Si monstra la vielle Melencolie le pas aux deux compagnons, et le Cuer se gecta avant tout le premier, vergongneux de ce que tant y avoit mis; et se doubta que son compaignon ne pensast que se tensist derrière pour la doubte 1 d’un seul chevalier; si brocha son cheval des espérons qui le porta moult légiérement sur le pont qui trembloit si très fort, qu’il fut aucques tout esbahy; et Soulcy s’en vint à lui le glaive abessé, aux grans galopz du cheval qui du pont estoit bien duit; et quant le Cuer le vit, s’adressa à lui, et lui bailla si grant coup sur son escu qu’il ploya son glaive, car bien vit que par là lui convenoit passer. Mais Soulcy l’empraint si roidement, qu’il porta son cheval et lui ou meilleu de la rivière, car son cheval n’estoit pas duit du pont comme celui de Soulcy estoit. Mais de tant lui advint-il bien qu’il revint audessus de l’eaue et ne fut pas noyé, car il fut rescoux comme vous arrez cy après. Mais à tant se taist ores ly contes à parler d’eulx, et retourne à parler d’Esperance et Bel-Acueil, car grant piece s’en est teuz.
Comment l’Acteur retourne à parler de Espérance et Bel-Acueil.
Or dit ly contes, que quant les deux compaignons, le Cuer et Désir,
1 Double , appréhension.
Comment Mélancolie parle au Cuer et disl ainsi
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se furent partiz du paveillon où ilz eurent trouvé dame Espérance , et qu’ilz eurent pris congié en telle maniéré, comme vous a devisé ly contes cy arriéré , quelle démolira tout celui jour et la nuyt et le landemain jusques après heure de prime sans ouyr nouvelles d’eulx, si lui sembla que trop avoit tardé d’en oyr, et que il ne peust estre en nulle maniéré que n’en eust sceu aucune chose , veu ce quelle avoit de heure en heure nouvelles des vraiz amoureux. Si s’apresta sur ung très bon palefroy, moult noblement vaistue et assemée d’ahitz royaulx tous blancs, et prist une damoiselle seulement et ung varlet en sa compaignie, et se disposa et proposa d’aler après les deux compaignons , car il lui estoit bien advis que encores leur fera elle grant mestier. Si prist son chemin grant erre , lui et sa compaignie droit à la forest de Longue-Actente , car elle savoit tout le chemin que les deux compaignons estoient allez, comme celle qui l’avoit deviné comme vous avez oy au compte. Si n’eut pas granment allé quant elle aperceut l’ermitaige là où la vielle Jalouzie avoit emprisonné Bel-Acueil, quant elle trompa les deux compaignons, ainsi connue vous avez ouy; et elle adrecza son palefroy celle part, pour savoir si elle y aprendroit aucunes nouvelles des deux compaignons, car bien savoit qu’ilz avoient passé par là ou au moins par bien près. Si vint à l’uys de l’ermitaige et descent et entra dedans, mais elle n’y trouva pas la vielle Jalouzie, car elle s’en estoit allée à celle heure par la forest, asavoir si elle pourrait trouver aucuns amoureux à qui elle peust faire ennuy et grevance; et dame Espérance qui en l’ermitaige estoit, cercha hault et bas asavoir si elle trouverait à qui parler; et en passant par devant l’uys d’une petite chambrecte, elle ouyt la voix d’une personne qui fort se plaignoit à voix basse et cassée et reclamoit fort le Dieu d’Amours et sa très doulce mère Venus. Si fist tant Espérance à l’aide de sa damoiselle, qu’elle rompit l’uys, car il n’estoit mye moult fort, comme en ung hermitaige aux champs. Si trouva léans le très bel jouvencel Bel-Acueil , qui estoit en ung cep \ tout nus par les piez. Si derompit dame Espérance le cep, et fist tant quelle le mist dehors de la chambrecte et le congneut incontinant; car autreffoiz l’avoit-elle veu, non obstant qu’il eust ung peu
1 Cep , entrave.
la couleur palle et morne de la dure prison qu’il avoit enduré ; touteffoiz estoit encores si bel, que apaine en trouveroit-on son pareil. Et quant Bel- Acueil se trouva au jour, il regarde dame Espérance, car encores avoit-il doupté , que ce ne fust la vieille Jalouzie qui le voulsist mener mourir, ou du moins autre part pour estre pis; et quant il eut bien regardé dame Espérance, si la cogneut et s’entre-accollerent et baiserent. Que vous dirai-ge? Ilz s’entrefirent si grant chiere et joye, qu’il n’est nul qui le sceust raconter! Quant ilz se furent grant piece conjoys, dame Espérance demande à Bel-Acueil comment il avoit esté prisonnier et par qui; et s’il avoit point veu les deux compaignons, Désir et le Cuer? et Bel-Acueil lui raconte tout de bout en bout, comment il avoit esté emprisonné par la vielle Jalouzie et comment par aguet l’avoit pris et baraté mauvaisement; mais des deux compaignons dont elle lui demandoit, ne savoit-il nulles nouvelles. Si lui vouloit dame Espérance bailler le cheval de son varlet; mais Bel-Acueil ne le voulut pas prendre ; car comme il dit , n’y a de là jusques au manoir Déduit que une lieue, et que là trouvera tout ce que lui fait mes fier, et si ne lui fera empeschement de son voyage; car dame Espérance lui avoit jà tout compté le voyage qu elle avoit entrepris pour les deux compaignons. Si s’en allèrent à pié tout bellement le petit pas, devisant de leurs nouvelles jusques à l’entrée de la forest de Longuc-Actente, qui près de là estoit; si s’entrebaiserent et acolerent et prindrent congié l’un de l’autre , et parla dame Espérance premier et dist :
Bel-Acueil, mon très doulx amy,
Adieu vous cly comme à celuy A qui de tout mon cuer désir Faire tout service et plaisir.
Icy parle l’Acteur et dit :
Quant Bel-Acueil eut ouy ainsi parler dame Espérance, il ne se peut tenir que les larmes ne lui clieussent des yeulx pour les doulces parolles qu elle lui disoit ; et lui respondit en telle maniéré :
Comment Bel-Acueil respont à Espérance :
Espérance, ma doalce dame A qui je suys de corps et d’ame Vous m'avez fait ung tel service,
Qui n’a pas pour moy esté nice 1 Mais je n’ay de rien tel désir Que de vous rendre le plaisir.
An dieu d’ Amours je m’en louer ay Tout au plustost que le verray.
Bien pert 2 que vous estes des siens ,
Car vous leur faictes moult de biens.
Comment ils priment congié l’un de l’autre.
A ces parolles , s’entre sont commandez à Dieu , et Bel-Acueil prist son chemin à la destre pour tirer au manoir de Déduit, afïin de prendre le cheval, et ce que lui faisoit mestier pour s’en aler par devers Amours , car il estoit de sa mesgnie ; et dame Espérance prist le chemin à la senestre , car bien savoit que les deux compagnons y estoient allez comme celle qui leur avoit tout dit et prophétisé ce qu’ilz avoient depuis trouvé. Et chemina si grant erre , comme elle peut traire du palefroy , si que apaine le povoient suivre sa damoiselle et son varlet. Si vint environ heure de tierce à la fontaine de Fortune, de là où les deux compaignons estoient partiz le matin ; elle passa oultre grant erre, et apperceut les esclos de leurs chevaulx, et tant les suivit à grant diligence qu elle vint sur le val de Parfont Penser j et droictement y arriva à celle heure que le Cuer et Soulcy joustoient sur le pont du Pas-Perilleux. Si gecta Espérance ses yeulx et les vit jouster sur le pont et vit bien cheoir le Cuer en l’eaue ; lors brocha son pallefroy et le hasta le plus grant erre qu’elle peut , et n’encontra personne fors que Melencolie qui s’en retournoit à sa maison ;
1 Nice , sans gage. — 2 Pert , paraît.
aquelle se destourna d’elle jusques à ce quelle fust passée, et quant elle vint au pont, elle vit le Cuer en l’eaue qui se tenoit à ung des posteaux du pont, elle descendit prestement, et tant lui aida quelle le mist hors de l’eaue, et desja s’estoit son destrier tiré hors, et s’estoit mis à paistre l’erbe.
Comment Espérance tire le Cuer hors de l’eaue et dit l’Acteur :
Et quant le Cuer se vit dehors, s’il fust joyeux, ce ne fait pas à demander , et regarda qui estoit celle dame qui l’avoit aidé à yssir hors de l’eaue, si congneut que c’estoit dame Espérance, sa bonne maitresse, qui ja autrefïoiz lui avoit tant fait et enseigné de biens, et adonc le Cuer osta son heaulme de la teste et abaissa la ventaille, et puis ilz s’entrebaiserent , et s’entrefirent telle feste et tel joye, qu’il ne fait pas à dire. Mais le Cuer, qui estoit encores despit et courroucié de ce qu’il a esté ainsi villainement abatu à la jouste et par un chevalier, dit que pour tant n’est-il pas oultré 1 et que à l’espée on verra qui le gaignera; mais c’est pour neant, car le chevalier s’en ala aussitost qu’il eut abatu le Cuer au chastel du Tertre dévée 2 de liesse , car là estoit sa demeure. Si le resconforta dame Espérance , puis montèrent à cheval , et Désir qui avoit fait son povoir d’aidier au Cuer pour le tirer hors de la riviere, combien qu’il n’y povoit riens faire , si dame Espérance n’y fust venue ; vint à elle et la salua et lui list grant joye. Lors s’en commencèrent à deviser ensemble, et demanda dame Espérance aux deux compaignons comment ilz avoient depuis fait; et ilz lui comptèrent toutes les adventures qui leur estoient advenues depuis le parlement de son paveillon. Lors se commença la dame à sourire et en alant tout le petit pas de leurs chevaulx , leur commença à dire ainsi :
Comment Espérance parle au Cuer et à Désir :
Mes enfans, entendez à moy,
Pour vous mectre ung peu hors d’esmoy,
1 Oultré , hors de combat. — 1 Déi ée, séparé, écarte'.
Je vous prie , croyez mon conseil }
Car jà ne trouverez pareil.
Tousjours ay esté vostre amye,
Vous savez que je ne menz mye.
Prendre vous convient vostre adresse Au Tertre devée de liesse.
Là trouverez qu’en mal se lient Mains qui les gens d’Amours deffyent, Car Courroux si est leur seigneur, Droit cappitaine et enseigneur.
En lieu de dances et chanzons, N’aurrez que lamentacions ;
N’encores ne serez delivre
Des maulx que vostre queste livre ;
Car de là le chemin prendrez,
Là où mains tourmens sont entrez ;
Car les fortunes de la mer Soulfrerez pour le mal d’amer.
Et si trouverez Desconfort,
Qui maintes gens a mis à mort.
Pour Dieu ayez lors souvenance De moy vostre mère Espérance.
Je l’ay tant dit que c’est redicte,
Mais il convient que je m’aquicte;
Car j’ai trop peur que Desconfort Ne vous preigne, qui est trop fort;
Et se ces maulx passez avez,
Bien eureux tenir vous devez;
Car puis vous trouverez en l’isle D’Amours, qui est belle et subtille.
Là où il y a tant de biens Que de joye il n’y fault riens.
Puis vous y verrez Bel-Acueil ,
Lequel trouvay faisant grant dueil