‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 64 sur 67 · Livre des délibérations du Chapitre Saint-Sauveur · texte numérisé non relu

Livre des délibérations du Chapitre Saint-Sauveur

Le lendemain , une salve d’artillerie les rassemblait à la Messe où ils devaient se présenter dans le costume suivant : Culotte courte rose en toile de serge; gilet en batiste blanche à manchettes garnies de dentelle ou de mousseline ; des bas de soie blancs, des souliers de même avec talon et houpe rouges ; chapeau ou toque noire à plumes blanches et cocarde rouge.

Une médaille d’argent, portant l’effigie de la Tarasque, était suspendue en sautoir à un large ruban rouge.

Après la Messe, les Tarascaires donnaient un grand déjeuner aux premiers de la ville et à tous les étrangers venus pour voir la fête.

A l’issue du festin , commençait une longue marche de toutes les corporations , suivies des chevaliers de la Tarasque , de leurs écuyers et de l’Abbé de la jeunesse. Enfin, paraissait le monstre, sous la figure d’un énorme crocodile, conduit par une jeune fille vêtue de blanc, qui le tenait attaché avec un ruban rose.

Arrivés devant l’hôtel -de-ville , un des Tarascaires s’approchait du monstre, et aussitôt des gerbes de feu jaillissaient par ses naseaux.

La Tarasque devait ensuite exécuter une course devant l’abbaye des Bénédictines. Tout le peuple était rangé en cercle.

Douze écuyers, cachés sous les nageoires du monstre , le faisaient mouvoir avec rapidité dans tous les sens. Tantôt sa tête s’allongeait subitement et sa gueule hideuse s’ouvrait pour dévorer les jeunes filles épouvantées. Tantôt sa longue queue attrapant les jambes des paysans trop curieux, les renversait par terre, aux applaudissements de la foule.

Le jeu fini , l’abbesse donnait trente livres aux porteurs de la Tarasque qui la reconduisaient devant l’église Sainte-Marthe, où elle faisait trois sauts en l’honneur de la patrone de Tarascon.

A la suite de ce jeu principal , on en voyait plusieurs autres que nous allons décrire brièvement.

Le jeu de saint Christophe , patron des portefaix ; au lieu de saluer comme à Aix, il faisait rouler un tonneau vide pour culbuter les curieux.

Le jeu du Cordeau , figuré par des paysans qui cherchaient aussi à faire tomber les spectateurs. On voulait , dit-on , représenter par ce jeu la plantation de la vigne.

Le jeu de Notre-Dame des Bergers : trois jeunes filles, coquettement vêtues et montées sur des ânesses, chevauchaient recueillant sur leur route les hommages de la foule. Alors un berger, contrefaisant l’imbécile , leur barbouillait le visage avec une bouteille d’encre cachée sous sa veste.

Cette niche amusait beaucoup les autres jeunes filles, jalouses du succès de leurs jolies compagnes.

Le jeu des Jardiniers , qui faisaient pleuvoir sur la foule des graines d’épinards.

Le jeu des Meuniers ; ils allaient , montés sur des ânes, poursuivant les spectateurs avec des sacs de farine qu’ils répandaient sur leurs habits.

Le jeu des Arbalétriers , qui rivalisaient d’adresse à décocher leurs flèches.

Le jeu des Chevaliers de la Tarasque : Ils formaient avec leurs piques et leurs drapeaux un pas d’armes comme les bâtonniers d’Aix.

Le jeu du Pain bénit , qui était distribué par des agriculteurs montés sur leurs plus belles mules richement harnachées; ils étaient précédés de trompettes, timbales et tambours.

Le jeu de V Esturgeon : Six chevaux traînaient un grand char, sur lequel était placée une barque, qu’on remplissait d’eau à toutes les fontaines. Des mariniers montés sur le char, arrosaient les curieux qui ne fuyaient pas assez vite.

En 1 4 7 4 > René avait amené à ces divertissements Jeanne de Laval , alors menacée d’une maladie de langueur-, la tradition rapporte que le jeu de l’Esturgeon fut le seul qui fit rire la femme du bon roi.

La fête se terminait par le jeu de la Farandole : C’était un galop général, où se réunissaient tous les acteurs des jeux, en se tenant chacun par le bout d’un mouchoir. Il était conduit par l’Abbé de la jeunesse, qui saluait gracieusement les dames avec un beau bouquet.

Maintenant que nous avons achevé le tableau fidèle des fêtes instituées par le Roi René, il ne nous reste plus qu’à venger ce bon prince des sarcasmes qu’elles lui ont attirés.

Disons d’abord que les protestants et les philosophes ont pris à tâche de ridiculiser toutes les fêtes du moyen âge. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple, qu’ils ont fulminé leurs anathèmes contre la Fête des Fous.

Eh bien! cette fête si abominable n’était autre chose, à son origine, que le triomphe de l’humilité sur l’orgueil.

Il venait un jour chaque année, où les princes de l’église descendaient de leurs dignités, pour céder leurs sièges à d’humbles enfants de chœur. Ces grands d’un jour choisissaient entr’eux le roi des chanoines , et entonnaient avec une joie folle , le fameux verset : Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles !

Il est vrai que la folie des hommes fit dégénérer cette fête en une déplorable licence ; mais aussitôt l’Eglise éleva la voix pour la condamner et la proscrire de ses temples , et le Roi René eut la gloire de l’abolir dans ses états.

Cette preuve éclatante de sagesse ne lui a pas fait obtenir grâce pour luimême.

En i645, un auteur anonyme publiait « sa plainte à Gassendi contre les jeux qui se célèbrent ridiculement à Aix le jour de la Fête-Dieu. » Quelques années après, Madame de Sévigné elle-même écrivait à Madame de Grignan,sa fille, à Aix: « Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la Fête-Dieu : a elles sont tellement profanes, que je ne comprends pas comment votre saint arec chevêque (le cardinal Grimaldy) les veut souffrir.... »

Madame de Sévigné, malgré l’élévation de son esprit, n’a pas voulu comprendre une des plus belles pensées du Roi René.

Il avait imaginé à Aix une de ces fêtes nocturnes, en usage chez les Grecs et les Romains, pour réunir dans une marche grotescpie les dieux et déesses du paganisme. Le peuple les regardait passer à la lueur des flambeaux, et tout cet ancien monde s’évanouissait comme une ombre aux premiers rayons dn grand jour de la Fête- Dieu !

Alexis CHEVALIER.

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