‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 8 sur 67 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

En la prison de Jalouzie,

Qui à nulz amans n’est amye.

En ceste ysle très gracieuse ,

A mainte chose precieuse ,

Encor y est sans aucun sy La très doulce, plaisant Mercy, Que si long temps vous avez quise; Mais ainçois que l’ayez concquise Il vous fault combatre à Dangier Et à Reffus, cel estrangier.

Si soyez en ferme propos.

Si acquérir vouliez grant los De vostre queste parfournir;

Car grant bien vous en peut venir. Plus ne vous en dy ceste fois, Adieu vous dy, car je m’en voys.

Comment dame Espérance prent congié des deux compaignons et dit l’Acteur :

Quant les deux compaignons eurent ainsi oy parler dame Espérance, ilz furent moult contens et resconfortez des parolles de la bonne dame; mais ilz furent assez dolans et courrouciez de ce qu elle eut pris congié d’eulx , car bien eussent voulu qu’elle eust tousiours esté avecques eulx ; car sa presence et ses paroles les resconfortoient grandement. Si ne se peut tenir le Cuer, qu il ne parlast à elle et lui dist en tel maniéré :

Comment le Cuer parle à Espérance et dit :

Madame Espérance et ma mere,

Qui oneques ne trouvay amere,

Car tant de biens nous avez faiz Que sans vous nous fussions deffaiz;

Nous vous requérons à ce point,

Que pour Dieu ne nous laissiez point , Voire si c’est chose possible,

Qui de riens ne vous soit nuysible ; Car vo presence seuleument,

Nous donne assez de hardement Pour toutes choses entreprendre,

Qu entendement saurait comprendre.

Icy parle l’ Acteur et dit ainsi :

A ces parolles, dame Espérance leur inclina le chief en tournant le frein de son palefroy, et s’en ala si grant erre, qu’il fut advis aux deux compagnons qu elle se soit cl’eulx esvanouye , en se regardant l’un 1 autre pensant que ce fut chose invisible et spirituelle. Achief de piece, quant ilz eurent assez pensé , Désir parla premièrement au Cuer et dit ainsi :

Comment Désir parle au Cuer et dit :

Cuer amis, plus n’y fault penser,

Il nous convient par là passer,

Faire fault ce qu’as entrepris,

Si conquérir veulx los et pris.

Bien scay qu’as hardement et force, Autre chose ne te fault forsce.

Alons mectre ta queste à fin.

Je t’en supplie de cuer lin.

En continuant l'Acteur dit :

Lors tressault le Cuer, comme celui qui estoit en grant pensée de dame Espérance, que subitement avoit veu départir d’eulx ; et prent son cheval et monta sus, et puis brochèrent des espérons le chemin à senestre, car

cestoit le plus frayé. Si errerent tant en telle maniéré, sans aventure trouver qui à conter face, qu’ils vindrent au pié du Tertre devée de liesse. Ilz regardèrent amont, et virent ung grant chastel viel et despécié de mauvaises murailles, mal plaisant de mesçhans et petites pierres noires et rousses de couleur tanée, tout fendu et crevé en plusieurs lieux, et à vous le faire brief, c’estoit un lieu très desplaisant de toutes choses. Quant les deux compaignons choisirent le chastel, ilz pensèrent en eulxmesmes que bien estoient taillez d’estre ce soir aussi mal herbergez , comme ilz avoient esté le soir devant ; car trop bien leur sembloit que en ce chastel devoit avoir assez mauvais liostel, et il estoit bien temps de herbergier, car le souleil se mussoit 1 desja, et la nuit commençoit à venir, et s’ilz avoient esté le soir devant assez petitement herbergez, dont ilz avoient meilleur mestier de repos. Nonobstant le Cuer, comme preux et courageux, se mist devant par une vieille sente pierreuse et mal unye. Si allèrent en telle maniéré , tout le grant pas de leurs chevaulx, car autrement ne se povoient avancier, et firent tant qu’ilz vinrent à la première porte du chastel, à laquelle ilz ne trouvèrent personne; car comme sceurent depuis, Paresse les devoit garder en celui jour : mais elle ne s’estoit encores levée de dormir, d’après le disner. Si passèrent la barrière et dessus la porte regardèrent, et y virent lectres entaillées, qui disoient ainsi :

Comment les deux compaignons leurent les deux lectres de dessus la porte ,

disant ainsi :

Ceste montaigne est appelée De tous ceulx de ceste valée,

Le Tertre devée de liesse;

Maistresse en est dame Tristesse.

Et de ce chastel est seigneur Courroux, qui à mains fait douleur.

Mussoit , cachait.

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fl! 9

Icy parle Courroux aux deux compagnons d, dit ainsi

Comment Espérance tire le Cuer "hors de 1 earne et dit 1 Adetn

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Nul n’y entre ponr avoir joye, Car cle clueil y a tel monoye , C’oncques nul ne fut si joyeux , Qu’à l’entrée ne soit doloreux, Et encores plus au départir ;

Si bien le scet Courroux partir.

Et si comment qu’il se combate , A Courroux et faut qu’il l’abate A jouster du cheval à terre ;

Or y entre qui veult la guerre.

lcy parle l’Acteur et dit :

Quant les deux compaygnons eurent les lectres leues et bien entendues, ilz se pensèrent qu’ilz estoient très mal arrivez pour estre herbergiez et aisiez celui soir, combien qu’ilz en eussent grant mestier ; car le Cuer n’estoit encores pas essuyé de son baing , que lui avoit fait faire Soulcy , quant il l’abatit de dessus le pont Périlleux ou le fleuve de Larmes ; si se regardèrent les deux compaignons et virent ung glaive apuyé de costé la porte , qui avoit esté apporté pour la garde de la dicte porte. Si s’avança le Cuer et le prist, car il avoit brisé le sien sur Soulcy comme vous a devisé le conte, et bien lui est advis, selon le dit des lectres escriptes sur la porte, que encores lui fera-il bien mestier. Si l’esbranla et le trouva assez floibe. Mais il dit à soy-mesmes, que encores lui vault-il mieulx que néant, et quant Désir le vit ainsi contenir, s’il en fut joyeux, ce ne fait mye à demander; car il lui est bien advis que le Cuer ne se esbahist de rien, et que il a bonne voulenté de mener à chief son entreprise, et ne se peut plus tenir de parlera lui et luy dist en telle maniéré.

lcy parle Désir au Cuer et dit .

Cuer, que tu es vaillans et preux, Bien congnois que la guerre veulx.

Et que nulle peur tu n as mye De rien que ceste lectre dye.

De ta queste n’ay plus soulcy, Digne ez d’avoir doulce Mercy.

J’avais doubte que ton bain Ne t’eust atnoly et fait vain.

Icy parle l’Acteur et dit :

Lors se tourna le Cuer devers son compaignon Désir, et le regarda ou visaige et en rougissant , lui dit ainsi :

Comment le Cuer respont à Désir et dit ainsi :

Désir, ne doubte aucunement Que je n’aye assez hardement;

Car aventure que j’aye eue ,

Ne m’a pas vaillance tolue.

Assez tost le pourras-tu veoir,

S’Amours me garde mon povoir.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi :

A ces parolles brocha le destrier et entra le premier dedans la court du chastel, et Désir son compaignon après lui. Si rencontrèrent de prime lace Paresce, laquelle retournoit à la garde de la porte et estoit toute deslacée et eschevelée; les lacés de ses souliers et les jarretières de ses chausses luy traynoient après les talons; sa robe descousue en plus de vingt lieux; les yeulx avoit tous chacieux et les mains ordes et mal lavées, et les tenoit fessées ensemble devant son ventre, et s’en venoit tout rechignant de dépit. Et quant elle vit les deux compagnons qui estoient

entrez ou chastel, elle se commença à escrier si merveilleusement et horriblement, qu’il n’est homme qui n’en eust fréeur. Mais Courroux, le seigneur du chastel, quant il l’ouyt, lîst fermer hastivement l’uys du maistre donjon et mist la teste par une fenestre, et vit les deux compaignons en my la court, si leur dit en telle maniéré.

lcy parle Courroux aux deux compaignons el dit ainsi :

Mais que cuidiez vous devenir,

Deables vous ont fait cy venir,

Vous m’avez fait injure et tort;

Mais en brief en aurez la mort.

Or m’attendez là ung petit,

Car j’y voys de bon appetit.

Icy parle l’Acteur :

Quant les deux compaignons eurent ouyes ses parolles, ilz entendirent bien que de riens n’estoient seurs, se non de la bataille, et le Cuer descend erraument 1 de son destrier, et regarda que riens n’y faillist. Si le ressengla, puis monta à cheval et prist son escu et son glaive, et s’appareilla de la jouste au mieulx qu’il peut. Il ne demoura pas granment qu’ilz virent ouvrir l’uys du maistre donjon, et virent venir Courroux, le seigneur du chastel, armé d’unes armes de couleur de tanne; et avoit sur son escu trois plantes de chardon picquans à une branche d’espine noire au travers , et sur son heaulme la teste d’un dragon artificiellement faicte et gectant feu par grant despit. Si s’en vint les grans galopz comme despité et courroucié, et au plustost qu’il apperceut le Cuer qui estoit tout armé et l’attendoit en my la court, il s’adreça à lui et le Cuer ne lui faillit mye. Si s’entredonnerent si grans coups sur leurs escuz qu’ilz ployèrent leurs glaives,

1 Erraument , promptement.

et s’entreliurterent de si grant force des pis 1 et des corps des chevaulx, qu’ilz s’entre-porterent à la terre tout envers. Mais ilz se relevèrent si subitement j que nul n’eust sceu jugier lequel s’estoit relevé le premier ToutefTois Courroux, le seigneur de léans, parla le premier, et dist au Cuer en telle maniéré :

Icy parle Courroux au Cuer et dit ainsi :

Compains, point ne m’as abatu,

Si je suys cheu aussi es-tu,

Or, fault qu’ensemble combatons,

Et que ung petit nous tastons Qui mieulx cl’espez frappera,

Et qui mieulx s’en eschappera.

Deable te fist passer le pas,

Qui que ce fust ne t’amoit pas.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi que :

Quant le Cuer se ouyt ainsi desprisier et ramponner, il estreint les dents d’yre et de mautalant espris , et mist l’escu devant son pis et l’espée en son poing. Si s’adrecza devers Courroux, et lui bailla si grant coup sur le heaulme, comme il peut ramener d’amont tellement, qu’il le fist embruncber devant lui, et lui fendit le heaulme plus de trois doiz en parfont, et lui respondit et dit ainsi :

Icy parle le Cuer à Courroux et dit ainsi :

1 Pis , poitrail.

Compains , qui ainsi me ramponne , Pren ce coup cy, je le te donne , Encor n’es-tu pas si vaillant

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Que m’ayés rendu recreant, Mais ains que départes de moy, Loue Dieu si n’as autre esmoy.

Ic y parle l’Acteur et dit ainsi :

Lors s’entre-ferirent si roidement, et s’entre-donnerent si grans coups , qu’il n’est nul s’il les veist que à preud’ommes et vaillans ne les tensist, tant estoit la bataille d’eulx deux, pesme 1 et hideuse; et Courroux qui moult estoit despit de ce que le Cuer l’aloit ainsi mal menant, lui rebailla et rendit des coups souvent et menu , et tant s’entre-ferirent qu’ilz perdirent de sang l’un et l’autre, que la place en estoit toute tainte et vermeille autour d’eulx, ne apaine se povoient plus soustenir en piez; mais Courroux qui ne povoit plus avoir de pacience de ce que se sentoit ainsi féru asprement, haussa le branc d’acier et ramena avant si grant erre, comme il peut ramener du braz, et assena le Cuer sur le heaulme; mais il ne l’ataignit pas de droit coup, si coula le branc par l’escu, et lui en couppa ung grant quartier. Le coup fut grant, et ne le pot retenir, si descendit aval le branc et entra dans la terre, plus d’un pied en parfont; il sacha 2 à lui ; mais c’est pour neant, car de trop grant force il y estoit bouté; et le Cuer qui bien l’aperceut, s’aproucha de lui, et lui donna si grant coup de l’espée sur la teste, qu’il lui fendit le heaulme et la coiffe de fer, et lui mist l’espée en la teste, bien deux cloiz en parfont; il poursuit son coup et le bouta de l’espaule si rudement , qu’il le fist cliéoir tout envers à la terre , et le Cuer sault sus et lui couppa les las du heaulme ; puis le lui arracha de la teste, et lui bailla si grant coup du pommeau de l’espée sur le front qu’il festonna tout, et lui escria que se rendist; et Courroux qui se vit ainsi la teste desarmée, et paour avoit de la mort, se rendit. Mais il pria au Cuer qu’il lui voulsist dire son nom , et que voulentiers se rencloit et que pour Dieu il lui sauvast la vie. Et le Cuer lui respondit en telle maniéré :

1 Pesme . très mauvais; de pessima. — 2 Sacha , tira. TOME III.

lcy parle le Caer à Courroux et dit :

Courroux plein de mauvaise affaire , De ton cacquet t’ay bien fait taire.

Mais puis que veulx savoir mon nom, Je ne t’en requier dire de non,

Non pas pourpaour qu’aye de toy, Car jusqu’à oultrance se voy,

Mais à nul ne le quier celer Qui le me vueille demander :

On m’appelle Cuer conquérant ,

Qui Doulce-Mercy vois querant.

Or faut-il que tu me creances,

Et que ta foy tu me fiances,

De faire ce que ordonneray,

Ou tout maintenant f occiray ;

Et que me die les coustumes De ce chastel et les fortunes,

Et aussi très tout ton affaire ,

Pourquoy y es, ne que scez faire.

lcy parle l’Acteur et dit ainsi que :

En demantiers 1 que le Cuer parloit ainsi à Courroux , Désir qui regardoit la bataille d’eulx deux, regarda devers l’uys du maistre donjon et en vist yssir une femme assez grande de corps, maigre, de couleur palle,, toute eschevelée et hideuse, mal gentement abillée, toute dolente et esplourée, et s’en venoitle grant pas, grant dueil faisant comme une chose toute desconfortée. Mais se aucuns me demandoient qui elle estoit et

En demantiers , pendant.

comment elle avoit nom, je diraye qu’elle avoit nom Tristesse et estoit amye de Courroux , le chevalier qui au Cuer s’ estoit combatu. Si s’en vint tout droit aux deux compagnons qui se combatoient, et Désir qui paour avoist qu elle ne voulsist nuyre au Cuer son compaignon, se tira près pour veoir qu elle voulloit faire. Mais incontinent qu elle vint près desdiz champions, elle se gecta à genoulx devant le Cuer, sigrant dueil faisant, qu’il n’est homme qui n’en eust pitié; car assez estoit accoutumée de dueil faire,, en suppliant au Cuer que pour Dieu il voulsist avoir pitié de son amy qu’il tenoit, et de lui sauver la vie, ou autrement quelle se occiroit; et s’il lui plaisoit de lui faire cette courtoisie, encores lui seroit grandement merie; et le Cuer regarde la dame qui gaires belle ne lui sembla; toutelTois pour ce que femme estoit, en eut pitié, et fut contraint de faire sa requeste, pourveu que Courroux lui diroit ce qu’il avoit demandé. A quoy Tristesse lui respondit et dit au Cuer en telle maniéré :

Icy parle Tristesse au Cuer et dit ainsi :

Mon très doulx seigneur gracieux ,

Je diray, car nul ne scet mieulx Ce que vous plaist ycy savoir De mon amy à dire voir;

Puis après vous créantera,

Et sa foy vous fiancera De faire vostre voulenté;

Car par ma foy grant talent ay,

Que le puisse accorder o vous.

Sachez qu’on l’appelle Courroux ,

De cest chastel l’ay fait seigneur, Oncques je ne trouvay meilleur,

Qui à ma nature peut plaire;

Tout ce que me plaist il veut faire.

Aussi on m’appelle Tristesse,

Qui maintes gens près du cuer blesse ;

( ii )

Mains maulx il a fait en sa vie;

A Amours qui qu’en eust envie ,

De grever ne fut oncq lassé,

Tous ceux qui sont par cy passé.

Et de noz deux condicions,

Jamais nulle joye n’avons ;

Ne nul ne demeure séans,

Soit servante, soit servans,

Et fust ore de son bon gré,

Qu’il ne soit en pareil degré.

En lieu de joye et de clianczons , Faisons tous lamentacions.

Je vous ay la vérité dicte,

Si vous pry que de mort soit quicte.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi que :

A ces parolles le Cuer prist Courroux par la main et le fist lever, et non obstant qu’il ne fust pas content de lui, pour ce que tousiours avoit esté contraire au dieu d’ Amours et à ses gens; toutefïoiz il fut content de lui sauver la vie à la requeste de la dame, et se pensa qu’il lui feroit créanter tel serement que ce il ne se vouloit parjurer comme il fist depuis, que jour • le sa vie il ne seroit nuysant aux amoureux, et lui mist la main destre en la sienne, en la presence de Tristesse et dit ainsi :

Icy parle le Cuer à Courroux et dit ainsi :

A la requeste de ta dame,

Qui son parfait amy te clame, Courroux, je t’ay sauvé la vie;

Mais encor ai-ge grant envye Que tu promectes loyaument,

Que jamais dorésenavant Ne feras mal, ne vilennye Au dieu d’ Amours n’à sa mesgnye , N’à ceulx qui s’en reclameront, Quant par ce tertre passeront,

Qui de liesse est devée,

Oncques de Dieu ne fut créée ; Dyables le firent de leurs mains, Dont je le prise assez mains :

Fay tout ce que je te demande ,

Ou bien brief en pairas l’amande, Et la créante pour ta mye,

Qui ne te reffusera mye.

Icij parle l' Acteur et dit ainsi que :

Quant Courroux se oyt ainsi manacier et haster de faire serement, de quoy il n’estoit point content, si regarda sa mye Tristesse, et elle lui signe qu’il face ce que le Cuer lui requiert; car elle s’en pense vengier en autre maniéré , et Courroux n’atant plus ; ainsi fiança ce que le Cuer lui requeroit , et dit ainsi :

Ici) parle Courroux au Cuer et dit ainsi :

O Cuer, qui tant estes vaillant,

Preux , hardiz et bien assaillant ,

Vous m’avez mené à oultrance,

Riens ne my vault escu ne lance,

Mon espée je la vous rens ,

Car concquis m’avez sur les rens ,

Par force d’armes comme y pert 1 ;

Perl, paraît.

Pour ce vous creante en appert Tout ce dont vous m’avez requis, Sans que par moy soit chemin quis 1 Daler de cela au contraire Que je vous ay oy retraire;

Ains serviray sans mandement Amours à son commendement.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi :

Et quant le Cuer eut ainsi fait jurer et créanter Courroux, comme vous avez ouy, Désir s’approucha et commencèrent à demander à Tristesse si elle savoit là près aucun recept où ilz puissent celle nuyt herbergier ; car bien en estoit temps , et le Cuer estoit las et travaillé ; mais la faulce traistre Tristesse, qui autre chose pensoit quelle ne disoit, leur respondit que jà n’auroient autre hostel pour celui soir que le sien, et leur dist en telle maniéré :

Icy parle Tristesse au Cuer et à Désir et dit :

Ha! Cuer mon très gentil seigneur.

Pour Dieu faictes moy cest honneur De céans meshuyt 2 herbergier ,

Et vous, Désir, mon amy chier;

Car vous ne trouverez hostel A deux journées qui soit tel,

Ne qui meilleur chiere vous face,

Ne si voulentiers vous solace;

Des biens aurez à habondance,

’ Quis , participe de quérir. — 2 Meshuyt, aujourd’hui. Ce mot est resté en Anjou dans le langage populaire.

Si povez avoir patience ,

Par Dieu, meshuyt n’en irez mye , De jour n’est pas heure etdemye.

Icy parle l'Acteur et dit ainsi .

Quant Tristesse eut finée sa priere en telle maniéré, comme vous avez ouy, les deux compaignons se regardèrent et virent qu’il estoit jà nuyt et ne sauroient où aler; et d’autre part ilz voyent que la dame les en prioit si fort, que ilz s’accordent assez à demourer celui soir. Si prist dame Tristesse le Cuer par la main et marcha droit au maistre donjon, et Désir et Courroux alerent après, et vindrent tous ensemble; si appela à Tuys et on lui ouvrit, et ilz entrèrent dedans tous ensemble. Et à l’entrée qu’ilz lirent, le Cuer et Désir escouterent et ouyrent gens qui plouroient et se plaignoient par telle faczon, qu’ilz en estoient tous esbahiz. Ils vindrent en la chambre de la dame là ou les mena pour faire desarmer le Cuer et Courroux son amy; et la dame fist incontinant venir ung chevalier assez de bon aage, mais maigre et palle estoit, pour le desarmer, et dit ly contes que c’estoit Soulcy , celui chevalier qui avoit abatu le Cuer de dessus le pont Périlleux ou fleuve de Larmes; lequel incontinant qui vit le Cuer il le congneut à ses armes. Mais le Cuer ne le congneut pas, car oncques ne l’avoit veu désarmé, et estoit celui Soulcy prouchain parent de dame Tristesse et de Courroux son amy. Et quant le Cuer fut desarmé , si leur fist apporter la dame à boire une foiz, en actendant le soupper que fust prest, d’assez piteux vin et de pain qui sentoit lempire ; et ouyrent les deux compaignons incessamment plaintes et plours et lamentacions de gens. Lors commencèrent lesdiz deux compaignons à penser et faire piteuse chiere; car bien sembloit que l’ostel n’ estoit pas très joyeulx. Si ne demoura gueres que dame Tristesse revint d’acomplir son affaire, et entra en la chambre, et quant elle vit les compaignons si pensifz, elle leur pria qu’ilz allassent ung petit esbatre par leans, et ilz verroient merveilleux

1 Lempire , le moisi.

édifices; et ainsi ilz si accordèrent voulentiers. Lors la dame Tristesse prist la chandelle et se mist devant, et le Cuer la suyvit et Désir après, et alerent en mains lieux leans et tousiours les deux compagnons regardoient et escoutoient, mais oncques n’alerent en lieu que tousiours n’oyssent pleurs et lamentations; et adonc se recorderent des parolles que leur avoit dictes dame Espérance , que en lieu de joye et de chanczons , n’auroient que lamentations. Si marchèrent tousiours avant, tant que après mains lieux moult anciens et assez merveilleux, Tristesse les mena en une vielle tour ancienne , et marcha la première comme celle qui bien savoit le mal engin et tenoit la chandelle devant son ventre , allin que le Cuer qui venoit après ne veist trop cler, et se hasta et enjamba deux planches, et le Cuer qui de riens ne se prenoit garde , marcha sur Tune des planches et incontinant fondit , et cheist aval de plus hault d’une lance et demie de parfont. Lors Désir qui bien s’en donna garde, se retrait incontinant arriéré, et acourut à la maistre porte du chastel et la trouva encor ouverte ; car dame Paresse n’ avoit pas mise grant diligence à la fermer, et Désir sault hors, moult dolent et courroucié de l’aventure advenue à son compaignon le Cuer; et lors se recorda des lectres escriptes sur la porte du chastel , disant à soy-mesmes que bien sont vrayes. Si s’avisa en soy que riens ne valoit le muser et le penser, et qu’il lui convenoit faire diligence de trouver secours pour son compaignon, lequel comme lui semble est cheu en trop malle main, puisqu’il est es main de la faulce Tristesse. Si se mist au chemin sans plus arrester, pensant qu’il yroit à l’ostel du Dieu d’ Amours; car là trouveroit plustot secours pour son compaignon que en lieu ne en court qu’il saiche. Si erra toute la nuyt comme celui qui savoit bien le chemin se lui sembloit, sans aventure trouver. Si vint le matin à l’yssue d’une grant forest, et vit sur une trop belle riviere en une grant prairie, semez de joliz buissonnetz et petites hayectes vertes, une très grande quantité de tantes et de paveillons, et en dévalant qu’il faisoit une vallée tirant droit ausdictes tantes et paveillons, il rencontra ung Poursuivant portant ung blazon d’azur à trois dardres d’or ferrés et empannées d’argent, et deux angelz soustenoient ledit blazon; et si aucun me demandoit qui estoit ledit Poursuivant, ne à qui, je diroye que c’estoit Humhle-Requeste, le Poursuivant d’Amours, qu’il avoit mandé à Honneur

et à ses autres subgiectz et serviteurs pour leur faire savoir que Malle- Bouche avoit assemblé grant nombre de Mesdisans, pour destruire et appatissier ses pays et subgiectz; et quant Désir l’aperceut , si le congneut assez, car bien lui est advis que autreffoiz l’avoit il veu en l’ostel du Dieu d’ Amours; si le salua et lui dist en telle maniéré :

Icy parle Désir à Humble- Requeste , le Poursuivant d’ Amour, et dit:

Vous soyez le très bien trouvé ,

Gent Poursuivant bien aprouvé,

Mon doulx amy Humble-Requeste ,

Dictes moy ou allez en queste

S’il vous plaist , et quel vent vous maine ,

Dont d’aler vous prenez tel paine,

Et qui sont ces gens que là voy A l’orée de cest aulnoy,

Qui tant ont paveillons et tentes ;

Je te pry que tu ne m’en mentes,

Et si me dy de tes nouvelles Que qui soient laides ou belles.

Icy parle l’Acteur et dit ainsi que :

A ces parolles Humble-Requeste le Poursuivant regarda Désir, et le congneut tantost; car autreffoiz l’avoit veu en l’ostel de son maistre et ailleurs, et en lui faisant reverence lui rendit son salut, en disant ainsi:

ley parle Humble-Requeste à Désir et dit ainsi :

Désir, Seigneur Dieu vous envoyé Honneur, santé et toute joye;

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