‹ Œuvres complètes du roi RenéChapitre 9 sur 67 · TOME lit · texte numérisé non relu

TOME lit

Amour, mon maistre m’a tramis1,

Pour faire assembler ses amis ,

Ses aliez et bien vueillans,

Pour deffaire ces mal vueillans,

Qui leur cliief ont fait Malle-Bouche.

Ceste guerre au cuer fort lui touche.

Dangier, RefTfus sont de leurs gens,

Et mains autres folz indigens;

Et encor veult on dire ainsi Qu'ilz ont pris la Doulce-Merci ,

Et la tiennent emprisonnée ,

Le deable y fut celle journée;

En fors lyens faiz de Cremeur Et de Honte par grant Dolcur,

Jamais elle n’aura liesse Tant cpie sera en tel destresse.

Ses os cpie voyez se me semble Honneur si les as mis ensemble Et d’autres de son aliance ,

Qui tous sont plains de grant vaillance,

Allez s’en veullent à Amours Pour lui faire aide et secours.

Bien seront puniz ains 2 dix ans Tous ces faulx traistres Mesdisans.

Or me dictes de vostre affaire,

Et qu’en ce pays allez faire.

Ic y parle F Acteur et dit :

Cy dit ly contes, que quant Désir eut bien entendues les nouvelles que Humble-Requeste le Poursuivant lui eut dictes, il fut dolent et joyeux;

Tramis , député, — 2 Ains , avant.

dolent de ce que les Mesdisans s’estoient mis sus à l’encontre d’ Amours son maistre et Doulce-Mercy qui estoit ainsi emprisonnée, comme le Poursuivant lui disoit; joyeux de ce qu’il a trouvé si près Honneur et ses amis; car bien lui est advis qu’il ne lui fauldroit point de lui baillier secours pour le Cuer son compaignon. Ilz estoient à une journée près du Tertre devée de liesse ou environ, si conta à Humble-Requeste le Poursuivant tout son affaire et comment il avoit fait entreprendre la queste de Doulce-Mercy au Cuer d’ Amours espris, et les aventures qu’il avoit eues, et comment il estoit emprisonné au Tertre devée de liesse, et tout ce qui leur estoit advenu, de bout en bout, comme le conte vous a devisé depuis le commencement jusques ycy. Lors s’acollerent et s’entre commanderent à Dieu. Si s’en ala Humble-Requeste diligemment à ses affaires, et Désir fist tant qu’il vint aux tentes et paveillons qu’il avoit veuz. Si demenda la tente cl’Honneur et assez fut qui la lui monstra. Il descendit à pié et entra en la tente, et trouva Honneur qui tenoit conseil avecques ses barons de ce qu’il a à faire. Si mist le genoil à terre, et le salua en lui disant:

lcy parle Désir à Honneur et dit ainsi :

Mon très redoutable seigneur,

Très hault et puissant prince , Honneur ; Salut et humble reverence,

Et à tous renom et vaillance :

Vers vous m’en vien quérir secours Pour ung des serviteurs d’Amours,

Que nouvellement avoye mis Et en la queste tout soubzmis De très Doulce-Mercy la belle ,

Dont j’ay sceu piteuse nouvelle,

Et en a souffert dure los 1 Grant travail pour acquérir los 2.

Los pris dans le sens de destin. — a Los ici signifie louange.

Mais après grant péril et paine, Par Tristesse la très villaine A esté trahi faulcement Et emprisonné rudement Au Tertre devée de liesse;

Là lui est faicte grant rudesse ; Amours y pert bon serviteur;

Aussi faictes vous, mon seigneur, Car franchement emprist la queste Du tout à la mienne requeste.

Si vous plaise le secourir C’est ce que vous viens requérir.

Icij parle ï Acteur et dit ainsi que :

Quant Honneur ot oy ainsi parler Désir, il le regarda, pour ce que si haultement et baudement 1 parloit , si le congneut incontinant , car autreffoiz l’avoit veu en l’ostel d’ Amours son souverain, si lui fit bien venant et le conforta, et en lui tendant la main le fist lever, et lui demanda des nouvelles du Cuer au long et de la maniéré de son emprisonnement ; et Désir lui en conte d’un bout à l’autre tout ce qu’il en estoit, depuis le commencement de la queste jucques à la fin, et comment Courroux est seigneur du chastel là ou il est emprisonné, et qu’il n’y a pas plus d’une journée jucques là. Et Honneur l’escouta très benigneinent, mais quant il eut grant piece escouté il ne se peut tenir de rougir de mautalant 2 qu’il avoit à l’encontre de Tristesse et de Courroux , et dist à Désir ainsi :

Icij parle H onneur à Désir et dit ainsi :

Foy que je doy au Dieu d’ Amours, Désir, le Cuer aura secours,

1 Baudement , légalement. — Mautalant, courroux, mauvaise disposition.

Se moy-mesmes aller y dévoyé ;

Car jamais par Dieu n’auray joye.

Tant qu’il soit es mains de Tristesse , Qui lui fait souffrir tel destresse.

Si puis tenir Courroux ny elle Il sera fin de la querelle,

Car briefment les feray mourir ,

Qui que le vueille secourir.

Icy parle l’ Acteur et dit ainsi que :

Lors Honneur appella Renom et lui dist, qu’il lui convenoit fournir ceste entreprise, et qu’il prist des gens de son ost tant qu’il en eust assez, et qu’il feist tant que le Cuer fust delivre ; et Renom qui autre chose ne demandoi t, sault avant en faisant reverence à Honneur, et le remercia et lui respondit ainsi.

Icy parle Renom à Honneur et lui dit ainsi :

Seigneur, vostre commandement,

Si sera fait prouchainement.

Ains que soient passez deux jours,

Aura de moy le Cuer secours,

Et se je puis Courroux tenir,

Vers vous je le feray venir,

Et aussi ferai-ge Tristesse La faulce, traistre larronnesse.

Désormais vous commans à Dieu ,

Plus ne demourray en ce lieu.

Icy parle l’ Acteur et dit ainsi :

Cy endroit devise ly contes, que à ces parolles Renom ny fist autre

delayement. A ins fist incontinant appeller Plaisir et Déduit pour aller avecques lui, car il savoit bien que de longtemps ilz hay oient mortellement Courroux et Tristesse; et print tant de gens que bon lui sembla, et s’abilla, et mist en point ainsi que savoit que mestier lui fut, et fist sonner scs trompes, et se partit à noble compaignie de l’ost à Honneur ; et quant il fut aux champs, il appella Désir, et le fist mectre devant pour eulx guider droit au chastel du Tertre devée de liesse; et Désir se mect devant comme celui qui bien savoit le chemin. Si errèrent tant en telle maniéré sans autre aventure trouver qui à compter face, que ilz vindrent à l’issue d’une forest et entrèrent en unes brosses assez espesses et non haultes, et virent devant eulx le hault Tertre devée de liesse, ung grant vieil chastel tout dessiré 1 et esboullé en pluseurs lieux. Si demandèrent à Désir quel chastel c’estoit, et il leur dit que c’estoit le chastel du Tertre devée de liesse, celui meismes où estoit le Cuer emprisonné. Lors les fist Renom tous arrester pour armer leurs testes, et eux mectre en point comme celui qui avoit entencion d’assaillir le chastel, si amonnesta ses gens en leur disant en ceste maniéré:

Icy parle Renom à ses ejens et compaicjnons et dit :

Messeigneurs et mes compaignons,

Qui tant estes vaillans et bons ,

Que cliascun peut assez savoir Qui ny en pourrait plus avoir;

De vous louer je me déporté ;

Mais d’une chose vous en horte, Qu’aujourduy vous vueilliez monstrer,

Et à force d’armes outrer,

Celle mauvaise gent banye Qui ont fait si grant vilennye Au bon Cuer le vray serviteur

' Dessirc , déchiré.

vg ^ oM 3^d

D’Amours nostre maistre et seigneur;

Or y perra qui l’aymera

Et qui bien son devoir fera.

Icij parle ï Acteur et dit ainsi que :

Quant les compagnons se ouyrent ainsi sernondre et amonester de bien faire/ le cuer leur crut au corps tellement, que n’y eust si petit qui à celle heure ne cuidast bien valoir Lancelot ou Hector de Troyes. Si crièrent tous à une voix, — Alons alons! trop avons séjourné, mais à tant se taist ores ly contes d’eulx, et retourne à parler du Cuer, comment il se contint et fut gouverné en prison.

Or dit ly contes, que quant le Cuer fut ainsi cheu dans la prison de Tristesse au chastel du Tertre desvée de liesse, comme il vous a devisé cy arriéré , que il fut trop durement esbahy et courroucié ; mais une chose le desconforta grandement, car il pensoit que jamais n’en deust partir, dour ce que le chastel là où il estoit emprisonné estoit en pais trop estrange et hors de voye de toutes gens de bien, et pensoit que Désir son compaignon, fust mort ou du moins prisonnier; car bien lui estoit ad vis qu’il n’ aurait puissance contre Courroux et les siens, ne jamais n’eust pensé que il se fust peu eschapper comme il avoit fait. Si demoura ainsi celle nuyt sans boire ne sans mangier autrement ne qu’il avoit fait quant ilz beurent un coup lui et Désir son compaignon, du mauvais vin que luy avoit apporté Tristesse, comme vous avez ouy, et ne se peut tenir que larmes ne lui vensissent aux yeulx ; et après qu’il eut veillé et pensé grant partie de celle nuyt qui moult li fut pénible, il s’en dormit jusques au jour cler, combien qu’il ne savoit s’il estoit jour ou nuyt, car il ne veoit goûte en sa prison. Au matin, environ heure de tierce, Tristesse envoya devers Mélancolie, qui estoit sa parente bien prouchaine, et lui manda quelle vensist par devers elle au chastel du Tertre desvée de liesse, et qu’elle apportast avec elle du pain de dure paine et de l’eaue du fleuve de Larmes; dequoy les deux compaignons le Cuer et Désir avoient autreffois beu et mangé, et qu’elle lui vouloit bailler la garde du Cuer d’ Amours espris, qui estoit

son prisonnier, et quant Mélancolie ot veu et oy le mandement de sa cousine dame Tristesse, elle en fut bien contente, à peu de joye, car sa nature ne se donnoit jamais d’estre joyeuse. Si partit incontinent, son coul chargié de pain et de Teaue que lui a voit mandé Tristesse, et s’en vint au chastel du Tertre desvée de liesse ; car il n’y avoit pas grant chemin de sa demeure jucques-là. Et sa cousine Tristesse lui vint audevant et lui fist grant chiere, et lui conta, tout de bout, en bout, comment elle avoit ouvré de povoir prendre et emprisonner le Cuer. Si lui en bailla la garde et elle la prit voulentiers et demanda si le Cuer avoit huy mangié, et Tristesse lui répondit que non ; si prist incontinent Mélancolie du pain et de l eaue qu elle avoit apportée , et pria que on la menast là où le Cuer estoit emprisonné, et Soulcy, qui là estoit, la mena à celle heure sur le pertuys de la prison , et elle se baissa et escria au Cuer, en disant ainsi :

Icy parle Mélancolie au Cuer et dit ainsi :

Maleureux Cuer etes-tu là,

Mais qui deable t’y avala,

Tu dévoyés à ton plaisir,

Toy et ton compaignon Désir,

Conquérir la Doulce-Mercy,

Incontinent sans nul soulcy,

Par force d’escu et de lance ;

Trop remaint de ce que fol pence.

Vous n’estes que deux cuidereaux Et deux très meschans truandeaux.

Icy parle l’Acteur :

Lors lui gecta du pain de dure paine, quelle lui avoit apporté et lui

1 Cuidereau , présomptueux.

avalla de l’eaue du fleuve de Larmes; et quant le Cuer en eut tasté, il sentit bien , à la saveur, que autrefïbiz en avoit-il gousté , et apperceut à celle foiz que la faulce vieille Melencolie l’estoit venu veoir, mais non pas pour bien quelle lui voulsist. Si commença à celle heure à entrer en ung pensement si très grief, que apaine qu’il ne mourait de dueil, ne ne povoit mengier et vouloit cheoir en desesperance, se ne fut ung souvenir qn’il eut de sa maistresse Espérance. A celle heure eut tout comme resconforté, et mengea ung petit, et beut pour la reffection de son corps. Mais la viande qu’il avoit, ne lui povoit pas grant bien faire, et quant il eut pris sa reffection assez soubrement de viandes de pou d’appetit, il s’en dormit ung petit; car la nuyt avoit très mal reposé. Si songea que une tourterelle toute blanche acheminoit trois rossignolz accompaignez de pluseurs autres oyseaulx, qui venoient o lui, et en chantant le venoient visiter, et si fort batoient de leurs ailettes, et hurtoient encontre la tour oii il estoit prisonnier, qu’ilz la despessoient plus fort que de coups de bonbardes , et la faisoient toute cheoir par pièces, et lors sailloit hors de la maison sans mal ne sans mechaing. Mais à tant se taist ores ly contes à parler du Cuer, et retourne à parler de Renom et de ses compagnons, comme ilz vindrent secourir le Cuer.

Ic y parle l’Acleur en continuant , disant ainsi :

Or dit ly contes, que quant Renom eut bien ammonesté et enhorté ses compaignons de bien faire, comme vous avez oy cy arriéré, qu’ils n’y firent autre delayement. Ains chevauchèrent si grant erre 1 , comme les chevaulx le purent souffrir jusques au bort des finissez du chastel du Tertre clesvée de liesse , et mirent incontinent les piez à terre ; et avant que Courroux, le sire du cliastel, ne nul de sa mesgnie, fussent advisez, ilz furent au pied du mur. Mais Plaisir et Déduit, ces vaillants jouvenceaulx, ne si oublièrent pas, car eulx deux seulement s’adressèrent à la porte du chastel , et la trouvèrent assez mal garnie de gardes , car il n’y avoit à

Erre , cours?.

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