‹ Œuvres complétes du seigneur de Brantôme, accompagnées de remarques historiques et critiquesChapitre 14 sur 66 · DE COSSÉ. C · texte numérisé non relu

DE COSSÉ. C

et ordonna de mener les pièces de canon sur le bord de la mer , dont il y en eut une qui donna si à propos un coup dans l'admirai, oùestoitledict sieur comte, qu'il le perça tellement qu'il faillit s'enfoncer, sans que quasy tous ceux du navire y accoururent et s'y amusarent: tellement que, sur ceste allarme et empeschement, la marée vint à faillir, et furent contraincts de tourner à main droiçte et aller mouiller l'ancre à une demye lieuë de là, et faire bonne mine tout le reste de ce jour et tout le lendemain , mais non sans estresalluezde nos galleres, qui les allarent escarmoucher et appeller au combat; mais, n'en vQulant taster, levarent l'ancre le lendemain et reprindrent leur mesme route d'où ils estoient venus. Ceux qui estoient dedans du despuis dirent que sans ce coup, pour le seur, l'admirai et tous les autres vaisseaux entroient dedans, ainsy qu'à veoir leur brave contenance et furie altiere à leur venir le pouvoit on bien conjecturer. Que s'ils y fussent entrez, c'estoit une grande honte pour nous; car il nous eut fallu > ou lever le siège, comme desjà aucuns en murmuroient, ou, nous y opiniastrans, nous y eussions perdu deux fois plus d'hommes que nous n'y perdismes, encor que de bon compte faict nous y périmes vingt deux mille âmes, dont il y a voit deux cens soixante six capitaines , lieutenans , enseignes et maistres de camp.

J'ay veu que j'en avois le roolle , qu'un soldat d'esprit par nos bandes fut curieux de le faire, et bien auvray, ainsy que M. d'Estrozze, le côuronnel, en le lisant le sçut bien confirmer, et j'y estois présent.

Voilà le bon service que fit lors mondict sieur mareschal à son Boy, qui depuis, huict mois ampres, le fit

prendre prisonnier avec M. de Montmorancy au bois de Vincennes, et puis e^pousçr la Bastille pour seize ou dix sept mois, jusques à ce que Monsieur les en fit sortir. De cela j'en ay parlé ailleurs»

Du depuis mondict sieur mareschal s'affectionna au service de Monsieur pour cette obligation , plus qu'en celuy du Roy ; mais pourtant, Monsieur le voulant mener en Flandres à ravitaillement de Cambray, le Roy, voyant que cela ne raisonneroit pas bien qu'un mareschal de France seroit en la compagnie de Monsieur pour faire cette guerre , et que le roy d'Espagne le prendroit à mal , luy fit commandement de n'y aller point et le venir trouver, à quoy il obeyt : ce qui tourna depuis à grande gloire à Monsieur; car ce voyage luy fut fort heureux, tant à lever le siège de Çambray et à s'en rendre paisible, qu'à prendre autres places : et disoit un chascun, voyre Monsieur le premier, que sy le mareschal de Cossé fust esté avec luy, tout le monde eust dict que c'estoit le mareschal de Cossé qui avoit tout faict, à cause de sa grande expériance , conduicte et sagesse de guerre, et luy eust on donné tout le los et la gloire, et peu à Monsieur, au lieu que Monsieur la participoit en tout. Je vis la Royne mère un jour à Saint-Mor en dire de mesme, çt qu'à Monsieur, son fils, et à luy seul, estoit deu le triumphe de cela.

Pour faire fin de mondict sieur le mareschal, il mourut, comme M. le mareschal de Brissac son frère, dans son lict, du tourment des gouttes, desquelles je l'ay veu quelquefois désespéré; dont il me souvient qu'une fois, aux premiers estatz à Blois, M. d'Estrozze et moy l'allasmes un jour veoir qu'il estoit

DE COS&É. gfr

malade; ainsy que M. d'Estrostze luy demanda : « Et « bien , monsieur , que feictes vous ? — Ce que je « faicts, monsieur, mon grand amy, par Dieu, je « me recommande à trente mille paire j de diables, « qu'ils me viennent quérir et guérir, puis que Dieu « ne le veut pas. » Et puis, ampres s'estre un peu allégé et revenu à sa gaye humeur, nous dist : « Mort « Dieu ! vous autres qui estes mes bons amys, ne me « voulez vous pas ayder à avoir raison de ces bour- « reaux médecins , qui ne me veulent pas laisser boire « du bouru?Et par Dieu! j'en boiray tout à ceste heure « avec vous, en despict d'eux. Qu'on en aille quérir; « vous estes de mes meilleurs amys ; s'ils viennent, « vous les chasserez. » Et puis, le bouru veau, nous en beusmes chascun un bon coup, et vous assure que ce ne fut pas sans bien rire ; mais le malheur, fut que , deux jours après que nous tournasmes le revoir, il nous fit ses plainctes du mal que le bouru luy avoit faict sentir du depuis, à ce que luy faisaient croire ses marauts médecins , mais qu'ils mettoient là dessus leurs excuses et asneries qui ne le sçavoient guérir; et puis nous dict : «c Or bien , il faut prendre patience,

Un jour, devisant avec Monsieur famillierement, et luy disant quelques-une? de ses petites veritez, il luy dit : * Mort Dieu ! vous autres roys et grands princes, « vous ne valez rien très tous ; Dieu vous fairoit rai- « son , vous meritteiios d'estre tous pendus. — Com- « ment pendus! dict Monsieur, c'eât à faire à des ma- « rauiz, villains et bellistres. — Ah ! par Dieu, resr pondit le mareschal, il y en a eu de meilleure mai- « sou ceint Ibis que vous qui l'ont bien esté. -—De meil- « leure maison que uoy ? replicqua Monsieur, il n'y

g0 M. DE VÀSSÉ.

« en eut jamais. — Et sy a, par Dieu ! respondit le ma- « reschal; Jésus Christ n'a t il pas esté pendu, et qui « estoit de meilleure maison que vous? » Ce fut à Monsieur à rireetàs'appaiser, estant irrité dé qùoy l'autre luy avoit dict qu'il y en a voit de meilleure maison que luy au monde, comme celle de France par dessus foutes l'emporte.

J'ay parlé cy devant de plusieurs bons et grands capitaines qui ont assisté M. le mareschal de Brissac en Pied m ont, en ses belles guerres qu'il y a faictes ; si je me vouloiz amuser es gestes de tous, et à descrire leurs valeurs comme j'ay faicts d'aucuns, je n'aurois jamais faict et entreprendrois une œuvre par trop grande et impossible à moy : voylà pourquoy ils m'excuseront si: je ne les repasse particullierement les uns après les autres sur leurs louanges, encor qu'ainsy qu'il viendra à poinct, je ne les veux oublier tousjours par quelques traictz de plume. Voylà pourquoy pour à ceste heure je les laisse pour prendre en main M. de Vassé.

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