SES TROIS FRERES ET LEUR PERE
0&, d'autant que cy -devant j'ay allégué les bons capitaines <$e mer que l'Empereur et le roy d'Espagne ont eu , j'en veux icy de mesmes alléguer aussy aucunsqœ nos grands roys François I , Henry II et leurs enfans, oat eu ; et commenceray par le premier au seigneur Léon Strozze, prieur de Capuë, lequel, peu de temps après que le fils bastard de M. d'Estrozze fut tué, au Port Hercule , fut tué à Escarling, avec un grand regret qu'il eut de ce nepveu bastard, et ce en recongnoissant ladiote place d'Escarling, par un paysan qui estoit cadré derrière une haye, qui luy tira une IjaiH quebuzade à l'adyanture ,* tellement quellement , car ila'estoit trop adroict harquebuzier ; mais le malheur fit qu'il porta. Quelquefois tels gens mallotrus font des coups dangereux qu'on ne penserait jamais : ainsy fut tué M. de Bourbon par un prestre ; ainsy le prince d'Orange devant Sainct-Dizier par un prestre : ainsy nostre grand roy Henry III par un moyne. Dieu guyde aussy bien les mains de ces gens-là comme d'autres.
Ce prieur de Capuë a esté un aussy grand capitaine. de mer comme son frerê de terre , de sprte que tous les ports, les costes et les mers de Levant raisonnent de luy, tellement que son nom les remplit encores : et n'ay reu guieres mariniers, matelots, pilottes, patrons,
123 M. LÉOW tT&OZZE.
commîtes , forçatz, esclaves, capitaines et spldaU,.qui ne l'ayent dict le plus grand capitaine de mer de son temps ; et bien heureux estoit celuy ( comme j'ay veu en plusieurs endroicts du Levant) qui pouvoit dire: «J'ay navigué et combattu sous le prieur de Capuë: » et encores qu'il n'en fust rien , plusieurs le faisoient accroyre par obstentation , et pour ce en estre plus estimez.
Quand nous allasmes au secours de Malte, on ne sçauroit croire combien de telle manière de gens en ces costes venoient aborder, saluer et honnorer M. d'Estrozze son nepveu , par la seule mémoire de ce grand oncle; à quoy il prenoit un très grand plaisir, car il l'aymoit et l'honnoroit plus que son père, à ce qu'il m'a dict sou vant, parce qu'il estoit plus doux, et desiroit plus luy ressembler qu'à son père; estant jusques-là si jaloux et envieux de la gloire qu'on donnoit à son père, qu'il en estoit quasy marry, voyre encore jusques là de dire qu'il avoit esté plustost capitaine que son père soldat, d'autant qu'il avoit esté dédié à l'Eglise, et que advant dans l'aage il avoit pris les armes, et luy les avoit portées fort jeune : mais en cela il s'abuzoit, et y avoit bien de la différence; car M. le maresclxal sçavoit plus de la guerre en son bout de doigt que le fils en tout son corps, encor. qu'il soit mort en, réputation d'un bon capitaine , et que je l'ay cogneu tel. Et pour l'aage, ce n'est rien , car il y en a qui profitent plus en un morceau de guerre que d'autres en cent repas; car il n'y- a que l'esprit et la pratiquent l'aage n'y sert de rien. .
. Pour parler donc de ce M. le prieur de Capuë , son premier advenement fut lors qu'il vint servir la
M. LÉON STIIOZZE. l%3
France , quand Barberousse vint en la mer de Provance et qu'il assiégea la ville de Nice, là où il alla bravement à l'assault avec sa trouppe de Florantins bannis d'un costé, et les Turcs de l'autre ; lesquels, encor qu'il y eustparmy eux meslez force janissaires, les meilleurs et plus aguerris soldats qu'ils ayent, ne firent point de honte aux chrestiens, et à ces Florantins conduicts par ce brave prieur ; car ils entrarent les premiers par leur bresche.
Du depuis le roy François le prit en grand opinion et amitié, et aussy que son humeur luy plaisoit fort, car il estoit froid, taciturne et de fort douce conversation, et pour ce le Roy l'aymoit plus que le seigneur Strozze: et le roy Henry tout au contraire, car il aymoit plus M. d'Estrozze, à ce que j'ay ouy dire à un grand seigneur et à une grand dame de la Court pour lors. Ledict roy François le renvoya puis ampres ce voyage avec Barberousse en ambassade vers sultan Sollyman, avec dix galleres. Sy fit aussy quelque temps après le roy Henry,là où ilfitfortsonproffit,etpours'en servir puis ampres qu'il fust desapoincté du Roy; car il y avoit si bien recogneu et remarqué les costes, les mers, les ports, les terrains, les isles, les caps, et mesme ceux de l'Archipellago , qu'il y porta bien ampres du dommage et de l'ennuy.
Le roy Henry venant à Ja couronne, mondict sieur le prieur eut la charge de passer dix galleres, par le destroit de Gibartal, de la mer de Levant en la grande mer Oceane, pour aller faire la guerre en Escosse, là ou il la fit fort bien avec ses vaisseaux ; et sur tout fit très bien quand il prist le fort chasteau de la ville de SainctAndré,làoùil vengea l'assassinat de cet homme
124 M * LÉ0N STROZZE.
de bien de prélat , M. le cardinal de Sainct André ,~et fit pendre tous ces maraux qui l'avoyent si miserable*ment assassiné.
Il se fit fort craindre en ceste contrée, et ces grands vaisseaux et ramberges d'Angleterre ne luy firent grand peur ny mal, encor que cegte mer leur fust plus favorable qu'aux galleres. Sur quoy je m'estonne ( il faut que je le die en passant) de quoy les douze galleres du roy d'Espagne, estans dans l'escluze, ne firent plusd'effort et d'effectsurOstande et leurs vaisseaux qui entraient tous les jours à leur aise, qu'ils ne firent : je ne veux pas parler durant l'hiver, car ellesypouvoient perdre leur latin et savoir et force ; mais l'esté, durant les calmes et bonnaces qui -surviennent , qu'il n'y a galleres lors qui ne batte à son ayse six et sept vaisseaux ronds, comme j'ay veu ailleurs qu'à La Bochelle, où je vis Farmée du comte de Montgoumery, montant à cinquante vaisseaux, faire la cane à six galleres, qui, les allant de près canonner par le commandement de nostre gênerai, au diable si les autres osarent bouger.
La fortune luy rist fort bien en ceste mer aussy bieit qu'en l'autre, jusques à ce qu'il eust un très grand subject de se mescontenter de son roy. Je n'en raconteray point le subject, car on le sçait assez et qui en fut l'auteur, et le tord qu'on luy fit d'usurper sa charge pour un autre qui ne la sçavoit sy bien que luy. Pareil traict fut faict à André Doria. Par quoy, rongeant doucement son mal talent, son despit et sa rage, songe de ne s'en venger contre son roy ny la France, prend resolution de quitter tout et de s'en aller à Malte servir sa religion contre les ennemis de la foy, contre eux vosmir son venin; et pour ce, par un matin dict adieu
M. LÉON STROZZE. Ml 5
à tons ses synisct capitaines du Boy, la larme à l'oeil, part du port de Marseille avec deux de ses galleres qui estaient à luy, et prend la volte de Malte. Tour certes par trop généreux pour un mal content et despité ! car , pour vengeance , ilpouvoit faire du mal de s'emparer de plus de galleres de celles du Roy , ravager les costes de France, voyre faire quelque mauvaise venue £ Marseille, s'emparer de que lqu autre bon port, comme à la jlegesperade, de faire au pis, comme le plus bar* bare corsaire de Barbarie ; mais il ne fit rien de tout cçla, considérant qu'il n'estoit beau ny honne$te de se servir des moyens et des places de son roy et maistre, qu'il luy a donné en garde, pour luy faire par ampres ud faux bon et une fascheuse guerre.
Voylà ppurquoy aucuns ont bien blaçmé André Doria d'avoir faict comme cela; car auparavant faire la guerre à son roy il la luy devoit annoncer, ampres s'estre despouillé de toutte sa charge et rendu ses prisonniers qu'il avoit, en ce pourtant que le Roy l'eust satisfaict de ce qu'il luy devoit. Aucuns le déchargent pourtant beaucoup. Je m'en rapporte à leurs décisions : je pense. que j'en parle ailleurs (0.
Durant ces guerres de la Ligue , plusieurs se sont aydez des places que le roy dernier leur avoit données en garde, et de ses moyens et finances, pour luy faire la guerre et jouer feuce compagnie, comme nous avons veu : ce qu'il sçavoit bien dire et reprocher, et le tord qu'ils s'estoieqt faicts et à leqrs consciences et honneur, plutest que ceux qui estoient privez et n'avoient nulle charge publicque ; et à tels ne leur en sçavoit il tftttt de mal comme aux autres. Aussy plusieurs en ont
(«) Tome I„ discours Jhxxv. (S.)'
ia6 M. LÉON STROZZE.
faict tout de mesmes à M. du Mayne, et l'ont quicté et donné les places au Roy, qui luy apparterioient ; dont aucuns disent qu'ils se sont faict tord j d'autres tiennent que non ; car, pour le service et la recognoissance de sonroy il ne peutcommettre aucune chose reprochable ny vituperable. Je m'en rapporte aux bons discoureurs; aussy qu'il estoit ainsy prédestiné du ciel que celuy à qui il appartenoit devoit estre absolu monarque de la France, ainsy que jadis Octave Caesarle futdel'empire romain.
J'ay veu fort louer le seigneur de Montespan, très brave et vaillant gentil homme de Gascoigne, d'un traict qu'il fit en ceste Ligue, lequel ayant pris conclusion commeles autres de se rendre à son roy et le recongnoïstre, alla trouver M. de Nemours, duquel il estoit lieutenant au pays qu'il tenoit, et luy gardoit trois ou quatre bonnes places. Ampres luy avoir remonstré sa resolution d'aller trouver le Roy , et qu'il le voyoit résolu de ne le cognoistre point, qu'il le prioit de ne trouver point mauvais qu'il le quictast, mais non pourtant qu'il luy voulust faire faux ny lâche tour de trahison pour ses villes, car il les luy remettoit tôuttes entre ses mains : ce qu'il fit avant que partir ; et puis ayant pris congé honnorablement de luy, il s'en part sans aucun reproche, et avec beaucoup de louanges que M. de Nemours luy donna, et belles offres qu'il luy fit. Ceste mémoire d'honneur luy durera pour jamais > et m'asseure quele Roy l'ena estimé davantage, comme il faict, se servant de luy très bien en ces guerres espagnoles.
Le gouverneur de Vienne ne fit pas ainsy à l'endroict dudict M. de Nemours, qui l'avoit nourry page, eslevé
M. LÉON STUOZZE. l'I'J
et avabcé; car il le trahist, rendit la ville qu'il luy avoit donné en garde, au Roy : etsy fit bien pis, car il lé fit empoisonner, ce dict on (0; car il en a l'ame bourellée de cent mille gesnes, et tousjours en danger delà vie et attente qu'on ne luy rende la pareille; et sy pour cela n'en est plus estimé. Si feray je ce comte de môy , pauvre chetif que je suis.
Au commencement des troisiesmes troubles, j'estois en garnison dans Peronne avec ma compagnie de gens de piçd : j'eus quelques petits mauvais contentemcns de mon roy . M. le Prince et M. l'Admirai le sceurent. Ils m'envoyèrent M. de Theligny (parce qu'il estoit mon très grand amy) me présenter beaucoup de bons et honnorahles partys, si je voulois n^e mettre avec eux et gaigner Peronne pour eux, dont j'en serois ampres gouverneur, et qu'ils me fourniroient force gens pour m'y rendre le plus fort et la garder, comme ils n'avoient faute d'hommes. Alors je fis response que j'aymerois mieux mourir de cent morts que de faire un sy lascbe et vilain party à mon roy que de luy trahir une ville qu'il m'avoit donnée en garde et garnison , ny de to'en ayder pour luy faire la guerre. Le Roy le sceut quelques jours après, qui m'en sceut un très bon gré et m'en ayma plus que jamais: Voylà comment il se faut acquicter des charges qu'on a du Roy, quelques mescontentemçns qu'on aye de luy.
Nous voulons bien que nos concierges, nos métayers, nos valetz de chambre, quand ils sont mal contensde nous et nous veulent quitter, qu'ils nous rendent
(*) Ce gouverneur étoit un Italien nommé "Visconti ( Vincentius ). Selon M. de Thou, ce ne fut pas celui-ci , mais un Français nommé Di • semieu, qui empoisonna le duc de Nemouss. (L. D.)
4â8 *£> L^Olf STR0Z3US.
compte de ce qu'ils ont en main, noi*$ donnent les clqfs, nous remettent tout par bon compte entre mains. Que s'ils font autrement, nous les ferons .çhastier. A vostre advis donc, ce' que doivent foire nostoys envers jious qui leur tenons leurs places? Il $e<fe*rait un beau discours sur ce subjeèt et bien enrichi de beaux exem* pies , que possible l'espère je faire en la vie du. feu roy Henry (0.
Et pour retourner à M. le prieur de. Cappùe, j'ay veu un<e lettre dans le cabinet de M. d'Est rôzze, qu'il escrivit à sa partance à ses frères ,' laquelle, pour l'avoir trouvée très belle, j'ay advisé de la mettre et insérer ioy.
, « Messieurs mes frères, j'ay esté force de quicter le « service du Boy pour des raisons que vous pouvez « scavoir, et que vous entendrez mieux par Jehan Cap- « pon, présent porteur, et desquelles je ne. vous ay * peu advertir plustost qu'à cette heure, ayant en à « grand peine les moyens. et le Loisir de me retirer. m Quand bien je n'aurois autre considération que de m me yanger du tord qui ih'a esté foi et, j'eusse bien eu ce de beau?: et grands moyens de ce faire; mais jen'ay it voulu rien ravir de l'autruy, ains plustost laisser du « mien. Avec nostre gallere donc et d'une autre, que » j'ay gaignée durant cette guerre , que Sa Majesté « m'a octroyé, je me retire où je suis obligé de faire << service; prest toujours pourtant à rendre compte de « ce qui me sera demandé , affin que tout le monde « çognoisse quel je suis*, et que vous,/ mes frères, de- « meures avec tel contentement d'esprit que meritte « l'honneur de nostre maison, à laquelle est séant que
(0 Henri III. On n'a point cêVievie. (S.)