M. LE BARON DE LA GARDE
Or, d'autant qu'en parlant de M. le prieur de Cappuë, grand homme de mer, il m'est entré en pçnsée d'en parler d'autres bons que nos roys ont eu à leur service : j'en veux donc parler de deux qui ont estez généraux des galleres de France, qui sont estez M. le baron de La Garde et M. le grand prieur de France ^ de la maison de Lorraine, frère à feu M. de Guise.
D'autant que le baron de La Garde a esté le pre-
(0 Tome I , discoure lu .
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mier, j'en parleray donc de luy le premier, et diray comme à soi) commencement on l'appelloit le capitaine Poulin , et ce nom luy a duré lotog temps. Feu M. de Langeay, estant lieutenant du Roy en Piedmont, l'esleva et l'avança, pour le congnoistre homme d'esprit, de façon et de belle valeur et apparence ; car il estoit beau et de belle taille, et pour le congnoistre de bon service.
Il le fit congnoistre au roy François, après les mortz de Rinçpn et Fregouae, par plusieurs voyages qu'il luy fit faire vers Sa Majesté ; sy que, le sentant digne de le bien servir, il l'envoya en ambassade vers le grand seigneur sultan Soliman, pour négocier avec luy à prester quelque grosse armée de mer à faire la guerre aux mers et aux costes de l'Empereur. Il eut en cette négociation de grandes peines, où il luy fallut bien desployer ses esprits et se monstrer quel il estoit ; car il luy fallut combattre contre les secrettes menées de l'Empereur qu'il faisoit à Constantinoble , contre les fermes resolutions des Vénitiens , contre les mauvaises volontez des bâchas, et, qui plus est, contre l'arrogance et inconstance de Soliman, qui maintenant luy promettait, maintenant se dedisoitj mais il alla il vir*â,' il trotta, il traicta, il monopola, et fit sy bien, et gaigna si bien le capitaine des janissaires de la Porte du Grand Seigneur , qu'il parla au Grand Seigneur comme il voulut, l'entretint souVant, et se rendit à luy si agréable, qu'il eut de luy enfin ce qu'il voulut, et emmena Barberousse avec cette belle armée que pluk v sieurs encore qui vivent ont veue en Provance et à
Nice.
Mais à quel honneur, s'il vous plaist, ledict capi-
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taine Poulin mena il cette armée , luy qui ne s'estoit veu, n'avoit pas long temps, que simple soldat et capitaine Poulin ? ce fut que le Grand Seigneur, au départir, commanda à Barberousse d'obeyr du tout en tout au capitaine Poulin et se gouverner par son conseil à faire la guerre aux ennemis du Boy, selon son vouloir ; en quoy il s'en sceut treô bien faire acroyre, car Barberousse n'osa jamais attaquer ny faire mal à aucuns chrestiens, bieft que ce fust sa vr$ye proye, par où il passa, et mesmes à toutes les terres du Pape, comme au port d'Hostie et autres, qui trembl oient de peur, et Ronce et tout, et tous les cardinaux encor qui yestoient, car le Pape n'y estoit pas, estant lors à Bouloigne : mais le capitaine Poulin leur manda qu'ils n'eussent point de peur, et qu'on ne leur fairoit aucun mal, ny à pas un chrestien qui fiist amy et confédéré du Boy.
Jay veu plusieurs vieux capitaines qui ont veu tout le mystère de ce voyage de Provance et du siège 4e Sice : mais c'estoit chose estrange à veoir comme pe capitaine Poulin se faisoit obeyr et respecter parmy ces gens , plus certes que ne faisoient de plus grands (jueluy qui estoient là. Je lui ai veu discourir une fois de ce voyage et négociation ; mais il faisoit beau l'ejx ouyr parler, et la peyne qu'il y eut ; dont, entre aiv* très particularitez , il dist qu'il estoit venu en vingt un jour dp Constantinohle à Fontainebleau, où estoit le Roy, qui estoit une extrême diligence.
Je luy ay ouy dire aussy qu'il avoit veu au Grand Seigneur un pannache de plumes de phénix , et qu'il luy avoit faict monstrer par grand speciauté : et quand
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moy et d'autres luy remontrasmes qu'il n'y avoit qu'un seul phénix au monde , et que luy mesme se brusle quand vient sa fin, sy bien qu'il estoit mal aisé de recouvrir son pennache , il respondit qu'il n'estoit pas inconvénient qu'il n'en eust trouvé des plumes, par une grande curiosité qu'on y pouvoit rapporter pour en chercher et trouver aux pays et aux lieux où il habite et branche, et mesmes lorsqu'il mue en sa saison, comme font des autres byseaux qui en font fort ainsy tomber de leur corps. Il y peut avoir là de l'apparence, et aussy qu'à la curiosité d'un sy puissant et grand seigneur rien ne pouvoit estre impossible ; car d'un seul clin d'œil il estoit obey fort exactement.
J'ay ouy dire à M. de Lansac le jeune qu'à ce grand et superbe édifice l'Escurial, le roy d'Espagne, pour
y mettre et appendre ses armories en éternelle mémoire, il y fit engraver ses armoryes dans une pierre de foudre sy grande , qu'à plain et à ouvert elles y sont gravées, et luy c«usta deux cens mille escus, ayant esté curieux de l'envoyer rechercher jusques en Arabie, et l'achepter. Le grand Turc en pouvoit faire de mesmes de son panache.
Or, par ses services, ce capitaine Poulin fit sy bien, que son roy le fit gênerai de ses galleres. Mais, s' estant un peu trop emporté rigoureusement en Provance contre les hérétiques de Merindo et Cabrierez ( car il hayssoit mortellement ces gens là), il encourut la malle grâce de son roy, dont il en garda la prison long temps l'espace de trois ans. Aussy en partant de là il disoit qu'il pensoit passer maistre es artz, y ayant faict son cours l'espace de trois ans. Et sans ses
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bons services il fust esté en plus grand peyne; mais ampres le Boy , le sentant très capable pour le servir en ses mers, le remit encor gênerai des galleres.
Âussy servit il bien aux guerres de Toscane et de Corse, là où un jour il fit un brave combat, très hazardeux et heureux; car, tournant de Civita- Vechia avecques deux galleres (aucuns disent six), s'estant eslevé un orage et une tourmente si terrible, fut contrainct de se jetter sur la plage de Sainct-Florant en Corsegue, attendant que la furye de la mer s'appaisast; durant laquelle vindrent passer à sa veuë unze grandes nwes bien armées en guerre et chargées de six mil Espagnols qui s'en alloient en Italie et descendre à Gennes. Mais M. le baron de La Garde les alla attaquer aussy-tost avecques ses galleres en cette mer haute, qui estoit en fort peu d'avantage pour luy, et grand pour les vaisseaux rondz, et les combattit. M. le marquis d'Espinola, s'il eut tenté tel hazard devant Os* tende, il en fust esté encore plus estimé. Sy-bien qu'ayant entrepris le plus grand et le plus brave, le cannona et le mit à fondz, et ampres en fit autant à un autre ; sy-bien que les autres, voyant le misérable estât de leurs compagnons, se mirent à la fuitte, combien que les galleres les suivissent; mais la mer estoit si grande et sy desavantageuse pour les galleres, qu'elles ne les peurent attaindre, ayant gaigné la haute mer, et se perdirent aussitost de veue. En ces deux perdues il y avoit quinze cens Espagnols, dont la plus part furent tous noyez, et sypeu de ceux qui en eschapparent furent mis aux fers. Ceux qui sçavent que c'est des combats de mer ballanceront bien à dire si celuy là fut plus heureux que valeureux, ou plus valeureux et hazardeux que heureux.
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Quand à moy , je dicts et l'un et l'autre; car ce M. le baron de La Garde estoit tres-brave et vaillant de sa personne, comme il a monstre tousjours.
Je le vis une fois à la Court, estant à Paris, au commencement du règne du petit roy Charles IX, faire appeller le jeune La Molle à se battre contre luy; mais il avoit grand envie de se battre , et mal aisément se peut il accorder ; et pour venir là il avoit quitte' l'Ordre et ne vouloit point qu'il luy servist de rien là, comme de ce temps les moins vaillans s'aydoient de ce privilège; dont il fat fort estimé de plusieurs; car je le vis : il n'estoit point pour lors gênerai, car M. le grand prieur l'estoit.
Il a esté tres-malheureux en cette charge, car plusieurs fois il y a esté et dedans et dehors; dont aucuns, après la mort de M. le grand prieur, et que M. le marquis d'Elbœuf eut succédé en cette charge , dirent à la Court qu'on avoit faict grand tort à cet honnorable vieillard et capitaine, qui avoit tant bien servy la France , et mesines pour si peu de jours qu'il avoit à vivre, et que M. d'Elbœuf s'en fustbien passé, car il estoit assez riche, grand et chargé d'autres charges d'ailleurs, sans prendre celle là, à laquelle il estoît novice, pour n'avoir veu ny praticqué de mer.
Enfin ampres la mortdudictM. le marquis, ainsy qu'il est raison que toutes choses retournent en leur premier estre, M. de La Garde rentre en sa première charge, laquelle il a gardée sans aucun reproche jusques à sa mort : et la vieillesse ne luy en a faict aucun qu'il n'ayt tousjours bien faict, mesmes sur ses plus vieux jours au siège de La Rochelle, là où il garda et empescha bien l'entrée du port, et aussy quand le se-